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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Le poids du souvenir — Chapitre 1

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Le poids du souvenir

Chapitre 1

Chapitre 1
Je me réveille à six heures quarante-trois, comme toujours, même si aujourd'hui je n'ai pas de classe à préparer. La lumière grise de mars filtre à travers les persiennes mal fermées. Mon appartement sent le café froid et le papier humide – les tracts syndicaux que j'ai imprimés hier soir traînent encore sur la table basse. Je reste allongé une minute, les yeux au plafond, à écouter le silence. Pas de réveil strident, pas de course pour attraper le bus, pas de gamins qui crient dans la cour. Juste le bruit lointain d'une voiture qui passe dans la rue et le ronronnement du frigo.
Je suis en grève depuis deux jours. Deux jours que les écoles sont fermées, que les parents s'énervent sur les groupes WhatsApp, que les collègues se relaient sur les piquets. Moi, je suis le porte-parole du SNES-FSU pour l'académie, celui qu'on appelle quand il faut monter à Paris parler aux caméras ou aux conseillers ministériels. Aujourd'hui, c'est différent. Aujourd'hui, on nous reçoit à Matignon. Le Premier ministre en personne. Peter Gavant.
Je prononce son nom dans ma tête et je sens une drôle de crispation au creux du ventre, comme quand on sait qu'on va passer un oral important mais qu'on n'a pas révisé. Je ne le connais pas. Je l'ai vu à la télé, bien sûr – costume anthracite impeccable, cheveux bruns parfaitement coiffés, sourire mesuré, yeux noisette qui regardent toujours droit dans l'objectif. Trente-quatre ans, le plus jeune Premier ministre depuis longtemps. On dit de lui qu'il est brillant, froid, ambitieux. Moi, je n'ai pas d'opinion. Je suis juste fatigué de répéter les mêmes revendications depuis trois ans : salaires, effectifs, conditions de travail. Et pourtant, ce matin, je me sens nerveux. Pas à cause des négociations. À cause de quelque chose que je ne comprends pas.
Je me lève, passe sous la douche brûlante. L'eau ruisselle sur mes épaules, mes cheveux blonds collent à mon front. Je les laisse sécher naturellement, comme d'habitude ; ils seront un peu en bataille d'ici midi, mais tant pis. Je n'ai jamais su me coiffer correctement. Je mets un jean sombre, une chemise bleu clair, un pull gris fin. Rien de trop formel, mais pas négligé non plus. Je me regarde dans le miroir de l'entrée. Yeux bleus un peu cernés, barbe de trois jours que je n'ai pas pris le temps de raser. Trente ans, et j'ai l'air d'un étudiant attardé qui joue au prof. Je soupire, attrape mon sac à dos rempli de dossiers et je sors.
J'arrive à la gare de Lyon à huit heures trente. Dehors, l'air est froid, humide. Je rejoins les collègues sur le parvis de Matignon – non, pas tout à fait Matignon, on nous a installés dans une salle annexe du jardin, sous une tente chauffée. Il y a déjà une trentaine de personnes : des représentants du SNUipp, du SNES, du SGEN. On se serre la main, on se fait la bise, on parle à voix basse. Tout le monde est tendu. On sait que c'est rare qu'un Premier ministre reçoive les syndicats enseignants en personne. Ça veut dire soit qu'ils ont peur d'un embrasement national, soit qu'ils veulent juste faire de la com'. Moi, je penche pour la deuxième option.
Je discute avec Claire, ma collègue de Bordeaux, une femme de quarante-cinq ans qui porte toujours des boucles d'oreilles en forme de crayons de couleur. Elle me demande si j'ai bien dormi. Je hausse les épaules.
— Pas vraiment. J'ai fait un rêve bizarre cette nuit.
Elle fronce les sourcils.
— Bizarre comment ?
— Je ne sais pas… J'étais dans une grande maison ancienne, avec des murs en pierre. Il y avait un homme… brun, grand. On se parlait, mais je ne comprenais pas les mots. Et puis il m'a touché l'épaule, et j'ai eu l'impression que… que tout mon corps se souvenait de lui.
Elle rit doucement.
— T'as trop regardé Outlander, Basile.
Je souris, mais je sens que ce n'est pas drôle. Parce que dans le rêve, je n'avais pas peur. J'étais calme. Heureux, même.
On nous fait entrer à dix heures. Une salle haute de plafond, lambris sombres, odeur de cire et de vieux papier. Une longue table ovale. Des conseillers en costume nous font asseoir. On attend. Vingt minutes. Trente. Je sens la colère monter doucement chez certains collègues. Moi, je regarde mes mains. J'ai les ongles rongés. Je ne m'en étais pas rendu compte.
Et puis la porte s'ouvre.
Il entre seul, sans escorte visible. Costume bleu nuit, chemise blanche, cravate fine gris perle. Cheveux bruns impeccablement coiffés, légèrement plus longs sur le dessus, juste assez pour qu'on devine qu'il passe la main dedans quand il réfléchit. Il est grand – plus grand que moi, au moins un mètre quatre-vingt-cinq. Ses épaules sont larges sans être massives. Il a cette élégance naturelle qu'ont les gens qui n'ont jamais eu à se demander s'ils étaient bien habillés.
Il salue d'abord le secrétaire général du SNES, puis Claire, puis les autres. Sa voix est grave, posée, avec une pointe d'accent du Sud-Ouest qu'on n'entend presque jamais à la télévision. Il dit des phrases courtes :
— Merci d'être venus.
— Je sais que la situation est difficile.
— Je veux entendre vos propositions.
Et puis il arrive devant moi.
Je me lève. Nos regards se croisent une fraction de seconde avant que nos mains ne se touchent. Ses yeux sont noisette, presque dorés sous la lumière des lustres. Il y a quelque chose dedans – une intensité, une curiosité ? – que je ne m'explique pas. Il tend la main. Je la prends.
Au moment où nos paumes se rencontrent, c'est comme si un courant électrique me traversait de la nuque jusqu'aux pieds. Pas douloureux. Chaud. Intense. Mes doigts se crispent involontairement autour des siens. Sa peau est chaude, sèche, ferme. Il ne retire pas sa main tout de suite. Moi non plus.
Je sens des frissons me parcourir le dos, comme si quelqu'un avait ouvert une fenêtre dans une pièce fermée depuis des siècles. Mon cœur cogne si fort que j'ai peur qu'il l'entende. Je lève les yeux. Il me regarde toujours. Pas avec surprise, pas avec gêne. Avec… attention. Comme s'il cherchait quelque chose sur mon visage.
— Basile Prost, c'est ça ? dit-il doucement.
Sa voix est plus basse que quand il parlait aux autres. Presque intime.
— Oui, je réponds, et ma voix tremble un peu. Je me déteste pour ça.
Il relâche ma main lentement, comme à regret. Nos doigts se frôlent encore une seconde. Puis il passe au suivant.
Je me rassois, les jambes encore molles, la paume droite qui brûle comme si on y avait versé du métal fondu. Peter Gavant passe au suivant sans un regard en arrière, mais je sens – je sais – qu'il a ressenti la même chose. Ce n'était pas dans ma tête. Ce frisson n'était pas à sens unique.
La réunion commence vraiment maintenant. Les conseillers distribuent des ordres du jour, des tableaux Excel projetés sur l'écran. On parle salaires, retraites, effectifs, formation continue. Des chiffres, des pourcentages, des courbes qui descendent. D'habitude je suis dans mon élément : je contre-argumente, je cite des études, je hausse le ton quand il le faut. Aujourd'hui, je suis ailleurs.
Chaque fois que Peter parle, sa voix grave remplit la pièce comme une caresse involontaire. Il est posé, précis, presque trop calme. Mais ses yeux… ses yeux reviennent sans cesse vers moi. Pas un regard furtif de politicien qui balaie l'assemblée. Non. Un regard qui s'attarde. Qui cherche. Qui reconnaît.
La première fois que nos regards se croisent vraiment après la poignée de main, c'est quand Claire termine son intervention sur les petites sections. Il tourne lentement la tête vers moi, comme attiré par un aimant. Nos yeux se verrouillent. Trois secondes. Quatre. Cinq. Je sens ma gorge se serrer. Je détourne les yeux le premier, fixe mes notes, mais mon pouls cogne dans mes tempes. Quand je relève la tête trente secondes plus tard, il me regarde encore. Toujours. Sans ciller.
Je ne comprends pas. Je ne le connais pas. Pourquoi est-ce que mon corps réagit comme s'il avait attendu ce regard depuis des années ?
Vers midi trente, le conseiller principal se tourne vers moi.
— Monsieur Prost, vous avez la parole pour le point sur les effectifs en maternelle et les conditions de travail associées.
Je me lève. Mes genoux tremblent légèrement. D'habitude je parle debout sans notes, les mains dans les poches ou en gestes amples. Là, je tiens la feuille comme un bouclier. Ma voix sort plus basse, plus hésitante que jamais.
Je commence :
— En grande section, la moyenne réelle est de vingt-huit à trente élèves par classe, alors que le seuil réglementaire est de vingt-cinq. Sans ATSEM supplémentaire, cela signifie…
Je sens son regard sur moi. Pas discret. Pas professionnel. Intense. Brûlant. Il a posé les coudes sur la table, mains jointes devant sa bouche, mais ses yeux noisette – presque dorés sous les lustres – sont rivés sur mon visage. Sur mes lèvres quand je parle. Sur mes mains qui tremblent un peu. Sur la mèche blonde qui me tombe sur le front.
Je perds le fil. Complètement.
— … euh… pardon. Sans ATSEM, cela signifie que l'enseignant doit gérer à la fois l'apprentissage et les gestes de base : essuyer des nez, lacer des chaussures, consoler des pleurs. C'est physiquement et émotionnellement épuisant.
Ma voix se casse sur le dernier mot. Je déteste ça. Moi, Basile Prost, trente ans, qui ai tenu tête à des inspecteurs, à des parents hurlants, à des médias en direct, je suis là, intimidé comme un gamin de seize ans devant son crush. Devant le Premier ministre.
Il hoche la tête lentement. Pas un hochement poli. Un hochement qui dit « continue, je t'écoute ». Puis il pose une question, d'une voix plus douce que pour les autres :
— Et vous, personnellement, comment gérez-vous cette charge au quotidien ?
Nos regards se croisent à nouveau. Longuement. Trop longuement. Je sens la chaleur monter dans mon cou, mes joues. Je bafouille :
— On… on fait avec. On improvise. On se relève. Comme toujours.
Il ne répond pas tout de suite. Il me regarde encore. Comme s'il voyait à travers moi. Comme s'il cherchait quelqu'un d'autre derrière mes yeux bleus.
Je me rassois enfin. Mes jambes sont en coton. Claire me glisse un regard inquiet. Je hausse les épaules, mais je sais que je suis pâle.
Pendant les deux heures suivantes, les regards continuent. Chaque fois qu'il parle à quelqu'un d'autre, il finit sa phrase en tournant légèrement la tête vers moi. Chaque fois que je lève les yeux de mes notes, il est déjà en train de me fixer. Pas un sourire. Pas un signe. Juste cette connexion silencieuse, pesante, inexplicable. Mon corps réagit à chaque fois : frissons dans le dos, cœur qui s'emballe, respiration courte. Je ne comprends rien. Rien du tout.
À treize heures quarante-cinq, on nous propose un plateau-repas dans une salle attenante. Buffet froid, eaux minérales, café lyophilisé. Les collègues discutent fort, rient nerveusement, débriefent. Moi, je prends un sandwich que je ne mange pas. Je reste debout près de la fenêtre, à regarder le jardin sans le voir.
Peter entre dans la pièce cinq minutes plus tard. Il refuse poliment le plateau qu'on lui tend, prend juste un café. Il discute brièvement avec le secrétaire général du SNES, puis avec deux autres représentants. Mais très vite, son regard me trouve à nouveau.
Il s'approche. Pas directement. Par paliers. Il salue quelqu'un à côté de moi, puis quelqu'un d'autre. Et soudain il est là, à un mètre de moi. Nos épaules presque au même niveau – non, il est plus grand, je dois légèrement lever les yeux pour croiser son regard.
Silence. Long. Très long.
Il finit par dire, voix basse, presque murmurée pour que les autres n'entendent pas :
— Vous avez été très clair tout à l'heure. Merci.
Je hoche la tête, incapable de répondre tout de suite. Nos yeux se prennent encore. Je sens ce même courant électrique qui monte de mes pieds jusqu'à ma nuque. Il ouvre la bouche comme pour ajouter quelque chose, puis se ravise.
Il repart vers le groupe principal. Je reste là, le sandwich intact dans la main, le cœur qui bat comme un tambour.
Vers seize heures trente, la réunion plénière se termine. Les conseillers annoncent que le Premier ministre souhaite maintenant des échanges brefs et individuels avec certains d'entre nous, pour « approfondir certains points ». On nous fait passer un par un dans un petit salon adjacent : deux fauteuils Louis XV, une table basse en acajou, lumière tamisée.
Mon tour arrive en dernier. Quand le secrétaire m'appelle, mes jambes sont lourdes. J'entre.
Peter est debout près de la fenêtre, veste retirée, manches de chemise retroussées sur ses avant-bras. Il a l'air fatigué, mais ses yeux s'éclairent quand il me voit. Il fait un pas vers moi. Nous restons face à face, à moins d'un mètre.
Silence. Encore.
Il ouvre la bouche, hésite, puis :
— J'ai l'impression de vous avoir déjà vu quelque part, monsieur Prost. Mais je ne me souviens pas où.
Sa voix est basse, presque intime. Je sens ma gorge se nouer.
— Peut-être… à la télé ? je murmure.
Il secoue la tête doucement, sans rompre le contact visuel.
— Non. Ce n'est pas ça. C'est… plus ancien. Plus profond.
Nouveau silence. Nos regards ne se lâchent pas. Je sens des frissons partout : bras, dos, ventre. Il semble chercher ses mots, lui aussi.
Puis il change de sujet, mais sa voix reste douce :
— Parlez-moi encore de votre métier. Pas les chiffres. Le quotidien. Ce que vous ressentez vraiment.
Je parle. Des enfants qui arrivent le matin les yeux brillants, des moments où tout s'effondre quand un petit a peur, des soirs où je rentre vidé mais heureux. Il écoute. Vraiment. Et puis, soudain, il sourit – un vrai sourire, pas politique.
— Si j'avais eu un maître comme vous à l'école, j'aurais peut-être été moins insupportable.
Je ris malgré moi. Un rire nerveux, mais sincère. Il rit aussi, doucement. Pendant une seconde, la pièce semble plus petite, plus chaude. Nos regards se prennent encore, mais cette fois il y a quelque chose de nouveau : une tendresse inexplicable.
Puis il redevient sérieux.
— Je dois me rendre dans votre région la semaine prochaine. Pour un voyage privé. Pas très loin de chez vous. On pourrait peut-être en rediscuter… plus calmement. Si cela vous convient.
Mon cœur explose.
— C'est… possible. Mais comment ?
Il sourit à nouveau, plus discret.
— Laissez simplement vos coordonnées à mon secrétaire en sortant. Il organisera tout.
Nous nous levons en même temps. Il tend la main.
Je la prends.
Le frisson revient, multiplié par dix. Il part de nos paumes jointes, remonte le long de mon bras, envahit ma poitrine, mon ventre, mes reins. Mes genoux fléchissent presque. Sa main serre la mienne plus fort, plus longtemps que nécessaire. Nos doigts s'attardent. Ses yeux noisette plongent dans les miens, intenses, troublés, presque suppliants.
Il me lâche enfin. Lentement. À regret.
Il sort le premier. Je le regarde s'éloigner dans le couloir : sa démarche assurée, ses épaules larges, sa nuque droite. Quelque chose en moi veut courir après lui, le retenir, lui demander ce qu'il se passe.
Je ne bouge pas tout de suite. Je reste planté là quelques secondes, le souffle court, à fixer la porte par laquelle il vient de disparaître.
Puis je sors à mon tour.
Dans le couloir, le secrétaire est toujours là, tablette en main, stylo prêt. C'est un homme d'une quarantaine d'années, costume sombre, air neutre et professionnel. Il me voit approcher et lève légèrement les sourcils.
Je m'arrête devant lui. Ma voix sort un peu rauque.
— Je… je dois laisser mes coordonnées.
Il hoche la tête sans poser de question, comme si c'était la chose la plus normale du monde.
— Bien sûr, monsieur Prost. Nom, prénom, numéro de téléphone, et si possible une adresse postale ou e-mail pour les confirmations.
Je sors mon téléphone, ouvre mes contacts, et je dicte lentement :
— Basile Prost. Téléphone : 06…….. . 7 rue des Salins, appartement trois, 63000 Clermont-Ferrand. basile.prost@....com.
Il note tout avec précision, sans un mot superflu. Quand il a fini, il relève les yeux.
— C'est noté. Le secrétariat vous contactera très prochainement pour fixer les modalités.
Je hoche la tête, incapable d'ajouter quoi que ce soit. Je sens encore la chaleur de la main de Peter sur la mienne. Je sens encore ses yeux dans les miens.
Je rejoins enfin les collègues qui attendent près de la sortie. Claire me demande comment ça s'est passé. Je réponds par bribes, des phrases vides. Je n'entends presque rien. Mon corps tremble légèrement, comme après un choc électrique.
Je ne comprends rien. Rien du tout.
Je rentre à Clermont-Ferrand le soir même, dans le train de 18 h 47. Dehors, la nuit tombe vite en mars. Les lumières des gares défilent comme des éclats jaunes dans le noir. Je suis assis côté fenêtre, le front contre la vitre froide, mon sac à dos entre les pieds. Mes collègues ont pris le même train, mais je me suis mis à l'écart. Je n'ai pas envie de parler. Pas envie qu'on me demande pourquoi j'ai l'air ailleurs.
Dans ma tête, c'est le chaos. La poignée de main. Les regards. Sa voix basse quand il a dit « plus ancien, plus profond ». Et cette phrase : « Laissez vos coordonnées à mon secrétaire. » Je l'ai fait. J'ai donné mon numéro, mon adresse, mon mail. Comme un automate. Et maintenant, je me sens ridicule. Qu'est-ce que j'attends ? Qu'il m'appelle pour parler salaires ? Ou pour… quoi ?
J'arrive chez moi vers vingt-deux heures. L'appartement est froid. Je mets le chauffage, allume une lampe, fais bouillir de l'eau pour du thé que je ne boirai pas. Je m'assois sur le canapé, téléphone en main. Pas de message. Évidemment. Pourquoi y en aurait-il un si vite ?
Je me couche tôt. Trop tôt. Le lit est froid. Je fixe le plafond dans le noir. Et puis le sommeil arrive, brutal, comme une vague.
Je suis dehors. L'air sent la terre humide et le bois chauffé au soleil. Devant moi, une maison blanche. Pas une villa moderne, non : une bâtisse ancienne, crépie à la chaux, deux étages, toit de tuiles rouges un peu usées. Les volets sont bordeaux, presque prune sous la lumière du soir. Ils sont fermés, sauf un au premier étage qui bat doucement dans le vent.
Je tends la main. Pas de mon plein gré. C'est comme si mon bras bougeait tout seul.
Une autre main attrape la mienne.
Masculine. Grande. Chaude. Les doigts s'entrelacent aux miens avec une familiarité qui me coupe le souffle. Pas de visage. Pas de corps. Juste cette main. Peau légèrement calleuse sur la paume, veines saillantes sur le dos, chaleur qui irradie jusqu'à mon poignet, jusqu'à mon épaule, jusqu'à mon cœur.
Je sens une pression douce, rassurante. Comme si cette main disait : « Je suis là. Je l'ai toujours été. »
La maison blanche se rapproche. Les volets bordeaux claquent une fois, deux fois. Un oiseau s'envole du toit. Et puis tout s'efface dans un fondu blanc.
Je me réveille en sursaut. Il est trois heures vingt-quatre. Mon cœur bat si fort que j'ai mal à la poitrine. Ma main droite est crispée, comme si elle serrait encore quelque chose. Je la regarde dans le noir. Rien. Juste mes doigts qui tremblent.
Je me lève, bois un verre d'eau. Je me dis : c'est le stress. La grève. Matignon. Le Premier ministre. Mon cerveau mélange tout. C'est normal.
Mais au fond de moi, je sais que ce n'est pas normal.
Les jours passent. Je reprends les cours lundi. CP-CE1. Vingt-quatre gamins surexcités après une semaine sans école. Je souris, je fais semblant. Je distribue des cahiers, je corrige des additions, je console une petite qui a perdu sa gomme préférée.
Mais à chaque moment de calme – quand les enfants dessinent, quand je corrige en silence –, ça revient.
Un flash : la maison blanche, les volets bordeaux fermés. La main qui prend la mienne sous une table en bois. Pas de mots. Juste cette chaleur.
Un autre flash, pendant la récré : je suis à l'intérieur de la maison cette fois. Lumière tamisée, odeur de cire et de vieux livres. La main me guide vers un escalier étroit. Nos doigts serrés. Mon pouls s'accélère comme si j'allais embrasser quelqu'un pour la première fois.
Je sursaute quand la sonnerie retentit. Un élève me demande si je vais bien. Je dis oui. Mensonge.
Le soir, je note ces bribes dans un carnet. Pas pour comprendre. Pour ne pas devenir fou.
Mercredi soir, nouveau rêve.
La maison blanche sous la pluie. Les volets bordeaux ruissellent. Je suis dehors, trempé. La main apparaît dans l'obscurité, me tire vers la porte. Nos paumes glissantes se rejoignent. Je sens une urgence. Comme si nous devions nous cacher. Comme si quelqu'un nous poursuivait.
Je me réveille avec des larmes sur les joues. Je ne pleure jamais. Jamais.
Je regarde mon téléphone. Pas de message. Toujours rien.
Vendredi 11 h 47. Je suis en salle des profs, une tasse de café tiède à la main. Mon téléphone vibre.
Expéditeur : Secretariat Matignon – Cabinet du Premier ministre.
Objet : Rendez-vous confidentiel – M. Peter Gavant
Je clique. Le cœur dans la gorge.
« Monsieur Prost,
Le Premier ministre vous propose un échange informel le mercredi 18 mars à 19 h 00, dans un lieu privé près de Clermont-Ferrand. Adresse exacte et modalités de sécurité vous seront communiquées la veille.
Merci de confirmer votre présence par retour de mail.
Cordialement, Secrétariat particulier du Premier ministre »
Je relis trois fois. Mes mains tremblent. Je réponds avant de réfléchir :
« Bonjour,
Je confirme ma présence.
Basile Prost »
Envoyé.
Je pose le téléphone comme s'il brûlait. Qu'est-ce que je viens de faire ?
Les jours suivants sont un brouillard. Je dors mal. Les rêves reviennent chaque nuit : toujours la même maison blanche, les mêmes volets bordeaux, toujours cette main qui prend la mienne. Jamais de visage. Jamais de nom. Juste cette sensation d'appartenance absolue qui me terrifie.
Mercredi arrive.
Je passe l'après-midi à tourner en rond chez moi. Je change trois fois de tenue : jean + chemise, puis pull + jean, puis chemise + veste. Je finis par un jean sombre, chemise bleu nuit, pull gris fin. Cheveux un peu décoiffés, comme toujours.
À 18 h 40, un SMS arrive : adresse précise + « Une voiture vous attendra devant chez vous à 18 h 50. Discrétion requise. »
Je descends. Une berline noire banalisée est garée. Le chauffeur descend, ouvre la porte arrière sans un mot. Je monte. Vitres teintées. Silence.
Vingt minutes plus tard, nous arrivons devant une petite maison isolée en périphérie, entourée d'arbres. Lumière chaude aux fenêtres. Pas de drapeau. Pas de gardes visibles.
Je descends. Le chauffeur repart.
Je frappe.
La porte s'ouvre.
Peter Gavant est là.
Costume décontracté : pantalon anthracite, chemise blanche ouverte au col, manches retroussées. Cheveux un peu moins parfaits, une mèche qui tombe sur son front. Il est pieds nus sur le parquet.
Nos regards se croisent.
Le frisson revient. Immédiat. Violent. De la nuque jusqu'aux orteils. Mon souffle se coupe.
Il ne dit rien tout de suite. Il me regarde. Longuement. Profondément. Comme s'il cherchait la même chose que moi.
Puis, d'une voix basse :
— Entrez, Basile.
Je franchis le seuil. La porte se referme derrière moi.
Et à cet instant, quelque part au fond de ma tête, une image surgit : une maison blanche, des volets bordeaux, une main qui prend la mienne.
Je ne comprends toujours rien.
Mais je sais que je suis exactement là où je dois être.
Fin du chapitre 1.
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