Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'éveil dans l'obscurité — Chapitre 8
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
L'éveil dans l'obscurité
Chapitre 8
Chapitre 8
La tension qui imprègne l'air du salon n'est plus simplement physique ; elle est devenue électrique, une force vivante qui palpite entre nous. Je ne me contente plus de caresser, je dévore. Mes lèvres trouvent le creux de son cou avec une fébrilité nouvelle, chaque baiser devenant une morsure douce, une marque de possession indélébile que j'imprime sur sa peau brûlante. Mes doigts, agiles et obstinés, poursuivent leur travail sur ses pectoraux, pinçant ses tétons avec une insistance qui arrache à mon guide des spasmes incontrôlables, faisant trembler tout son torse sous mes paumes. Je sens son cœur battre contre moi, une cadence sauvage et irrégulière qui me grise. Dan se cambre, sa gorge serrée par des gémissements qui se muent en supplications sourdes, un aveu de vulnérabilité qui me grise.
Je suis enivré par ce rythme cardiaque effréné que je perçois sous mes mains. Je descends, je glisse, mes paumes explorant la ligne de ses muscles, pour finalement m'attarder sur la ceinture de son short. Je sens la chaleur, la dureté, l'urgence impérieuse de son désir qui répond au mien comme un écho. C'est à portée de main, si proche. Je pourrais tout basculer, tout oublier, laisser nos corps sceller ce pacte dans l'abandon le plus total. Mais, au moment précis où mes doigts vont franchir la limite, je me fige. Le choc est brutal, une électrocution mentale qui me force à l'immobilité. Je retire mes mains avec une brusquerie qui laisse Dan suspendu dans le vide, les yeux clos, le souffle coupé par ce plaisir inachevé.
Il gémit, un son de détresse pure, et manque de s'effondrer sur le tapis, les jambes dérobées par l'intensité de ce que nous venons de vivre.
— Milo... pourquoi ? souffle-t-il, la voix brisée, incapable de saisir cette soudaine retenue qui nous sépare au sommet de la vague.
Je tourne mon visage vers lui, respirant avec une difficulté douloureuse, le visage en feu, le cœur battant la chamade contre mes côtes.
— J'ai fait une promesse, Dan, dis-je d'une voix qui ne m'appartient plus, ferme et rauque à la fois. J'ai dit que j'attendrai, et je tiendrai parole jusqu'au bout. Même si chaque fibre de mon être hurle le contraire, même si je veux t'avoir ici et maintenant, je ne briserai pas ce que j'ai juré de respecter.
Le silence qui s'installe est lourd, chargé de notre désir non consommé. Dan se relève péniblement, les mains tremblantes, cherchant son équilibre dans la pénombre du salon. Il s'éclipse vers la cuisine. J'écoute le bruit de l'eau, le verre qui s'entrechoque, des sons familiers qui ramènent la réalité dans la pièce. Lorsqu'il revient, nous buvons sans mot dire, l'eau fraîche apaisant à peine le brasier intérieur. Puis, posant les verres, il ne peut plus se contenir. Il saisit ma nuque, ses doigts s'enfonçant dans mes cheveux, et il m'embrasse avec une fougue qui dit tout ce que les mots ne peuvent exprimer. C'est un baiser de frustration, de reconnaissance mutuelle, de désir pur qui nous lie plus que n'importe quel acte.
— C'est pour quoi, ça ? demandé-je avec un sourire en coin, devinant son trouble et son besoin de prolonger ce lien.
— Tu n'as rien à voir avec le Milo d'il y a deux ans, répond-il, sa voix basse vibrant contre mes lèvres, chargée d'une admiration qui me touche plus que je ne l'aurais cru possible.
— Tu n'as rien à voir avec le Milo d'il y a deux ans, répond-il, sa voix basse vibrant contre mes lèvres, chargée d'une admiration qui me touche plus que je ne l'aurais cru possible.
Je repense à la scène, à cette électricité qui crépitait entre nous, et je sens mes vieux réflexes de nervosité pointer, mais ils sont domptés par sa présence solide.
— Je n'en suis pas si sûr, Dan. J'ai encore mes vieux réflexes de peur, je crois. Il n'y a qu'à tes côtés que j'arrive à me contenir, que le monde redevient habitable.
Un calme étrange s'installe, une résolution. Je veux plus. Je veux sortir, prouver au monde et à moi-même que je suis redevenu acteur de ma propre vie.
— Dan, je veux que tu m'emmènes au Clos des Songes ce soir.
Il a un mouvement de recul, l'air déconcerté.
— Le Clos des Songes ? Milo, je ne connais pas cet endroit... C'est une adresse prestigieuse, non ?
Je lui tends mon téléphone avec assurance.
— Fais le numéro. C'est un restaurant que je fréquentais avant. Je connais la salle par cœur, le marbre du bar, le velours des assises. Je veux retrouver cet endroit, je veux t'y emmener, je veux être celui qui t'offre cette soirée.
Je dicte le numéro, et quand l'appel est passé, je redeviens l'homme que j'étais, le regard tourné vers un futur que je construis.
— Bonjour, ici Milo. Je voudrais réserver une table pour deux. Oui, une table à l'écart, contre un mur, pour être au calme.
Une fois la réservation faite, une excitation différente, plus solaire, s'empare de moi.
— Maintenant, aide-moi à m'habiller, dis-je en me levant avec détermination.
Dan hésite, embarrassé par la soudaineté de cette requête.
— Je n'ai rien à me mettre de convenable pour un resto pareil, Milo.
Je souris, sentant son hésitation.
— Sers-toi dans mes placards, Dan. Au vu de ta morphologie et de ce que mes mains ont senti sous mes doigts tout à l'heure, nous devons être à peu près identiques. Prends ce qui te plaît.
Pendant qu'il se prépare, je l'écoute. La complicité est totale. Il décrit les couleurs, le bleu profond de la veste, la soie souple de la chemise. Je touche les tissus, les boutons, m'assurant qu'il est aussi élégant que je l'imagine. C'est une danse de préparation, un prélude.
Le restaurant est un défi, un saut dans l'inconnu. Quand nous arrivons, le bruit du brouhaha m'agresse un instant, une marée de sons chaotiques. Je m'arrête, je ferme les yeux, je calibre les sons, cherchant les repères que ma mémoire a conservés. Dan est là, à mes côtés. Le serveur nous guide. Dan ne me prend pas par la main comme un enfant, mais il effleure mon bras, un signal discret, un ancrage.
Une fois installés, l'intimité est immédiate. Nos bras se frôlent continuellement. Dan se penche pour me lire le menu, son souffle sur mon oreille.
— Le tournedos Rossini est à midi, les légumes glacés à quatre heures, murmure-t-il, un clin d'œil professionnel devenu tendresse pure.
Je souris. Le contraste entre notre étreinte tout à l'heure et ce cadre gastronomique est saisissant. Je suis conscient du regard des autres, mais je m'en moque. J'ai Dan. J'ai le contrôle. Je mange, j'écoute, je vis. En sortant de ma bulle pour lui, c'est comme si je brisais toutes les chaînes de mon handicap. Je ne suis plus le patient, je suis l'homme qui invite, l'homme qui veut vivre. La soirée est une victoire, un prolongement de la promesse que je lui ai faite sur le tapis, une preuve silencieuse que notre lien est désormais indestructible.
Le trajet retour se fait dans un silence apaisé, un calme qui contraste violemment avec le tourbillon de sensations de la soirée. À travers la vitre de la voiture, je sens les vibrations du moteur, un ronronnement sourd qui semble résonner jusque dans mes os. L'air, à l'intérieur de l'habitacle, est chargé du parfum de Dan — un mélange de bois de santal et de cette odeur métallique, presque électrique, propre à sa peau. Je reste immobile, mes mains posées à plat sur mes genoux, savourant chaque mouvement de la voiture, chaque changement de direction que je devine au balancement de mon corps.
Arrivés devant la porte de mon appartement, le silence du couloir nous accueille. C'est un silence feutré, épais, que seuls nos souffles viennent troubler. Dan esquisse un pas en arrière, et je sens ce vide s'installer instantanément, une absence brutale de sa chaleur.
— Bon, Milo... Je vais devoir rentrer, lâche-t-il, sa voix sonnant comme un couperet dans l'immobilité des lieux.
Soudain, une panique sourde, différente de celle du matin, une peur liée à la solitude, me prend à la gorge. Je me mets à bouder ostensiblement, mes mains cherchant dans le vide les contours de sa silhouette, mes doigts effleurant l'air avec une fébrilité presque enfantine. Lorsqu'ils finissent par agripper ses poignets, je sens le pouls de Dan battre à tout rompre sous la peau fine. Je le tire brusquement contre moi, l'encerclant de mes bras, le forçant à rester là, ancré dans mon espace.
— Merci pour tout, Dan, murmuré-je contre son épaule, le nez enfoui dans le col de la veste qu'il porte — une veste qui m'appartient, une veste dont j'ai choisi le tissu et la coupe, et qui, sur lui, semble porter une énergie différente.
— C'est mon travail, Milo, répond-il d'une voix un peu trop assurée, presque automatique, cherchant à se cacher derrière le masque du professionnel.
— C'est mon travail, Milo, répond-il d'une voix un peu trop assurée, presque automatique, cherchant à se cacher derrière le masque du professionnel.
Je secoue la tête, mes mains glissant dans son dos, sentant la tension dans ses muscles.
— Non. Merci d'être là, sincèrement. Même si tu m'as haï ces deux dernières années, merci d'être revenu. Merci de m'avoir sorti de cet enfer de silence.
Je ne lui laisse pas le temps de répondre. Je me redresse, guidé par la chaleur de son souffle sur mon visage, et je pose mes lèvres sur les siennes. C'est un baiser fougueux, une revendication, un cri silencieux. Nous nous collons contre la porte, le bois froid contre nos dos contrastant avec la chaleur humide de nos bouches. Je veux qu'il reste, je veux qu'il fusionne avec moi, qu'il ne redevienne jamais ce guide distant que j'ai connu.
Puis, une pensée parasite s'immisce dans mon esprit, un réflexe de terreur : la nuit. La nuit, c'est le vide sonore, l'absence de repères, le terrain fertile pour ces crises de panique qui me déchirent.
— Et si je refais une crise cette nuit ? demandé-je, la voix tremblante, mes doigts se crispant sur ses épaules.
Dan ne se dérobe pas. Il place ses mains sur mes joues, ses pouces caressant doucement mes pommettes, me forçant à l'écouter. Il est redevenu l'expert, son ton oscillant entre le soin et une affection profonde.
— Écoute-moi bien, Milo. Si la crise arrive, commence par délimiter ton espace. Ne reste pas perdu dans le vide. Allonge-toi bien à plat sur le matelas. Sens le poids de ton corps, sens la texture des draps, le coton sous tes mains, la fraîcheur du tissu sur ta peau. Tu es chez toi, en sécurité. Rien ne peut t'atteindre.
Il fait une pause, son souffle caressant mes lèvres.
— Si ton cerveau invente des "fantômes", des signaux erronés, ne lutte pas violemment. Visualise la douleur comme un nuage noir : il est dense, il est sombre, mais il finit toujours par se dissiper. Concentre-toi dessus comme un spectateur distant. Si tu acceptes sa présence sans paniquer, elle perdra son pouvoir. Si ton cœur s'emballe, ferme les yeux — même si tu ne vois rien, cela calme ton système nerveux — et calque ton rythme sur ton souffle : inspire, bloque, expire.
Il resserre son étreinte, sa main glissant dans ma nuque pour me ramener contre lui.
— Je sais que c'est dur, mais tu n'as pas besoin d'être fort cette nuit, juste d'être là et de pratiquer. Tu n'es pas seul, je suis avec toi par la pensée. Et surtout : tout ira bien. Demain matin, dès 7h, je serai là avec toi. Je reviens t'aider dès que le jour se lève.
Ses mots agissent comme un baume. La certitude de son retour demain, dès la première heure, devient l'ancrage le plus solide que j'aie jamais possédé. Il m'embrasse une dernière fois, un baiser doux, presque paternel, une promesse silencieuse qui scelle la soirée.
— Est-ce que tu penses que tout va aller ? demande-t-il, une pointe d'inquiétude dans la voix. Est-ce que tu te sens capable de te changer et de te coucher seul ?
Je prends une grande inspiration. L'appartement, derrière moi, ne me semble plus être une prison. Je sens l'odeur du parquet ciré, j'entends le tic-tac du vieux régulateur dans le salon, un son régulier et rassurant.
— Oui, dis-je avec un sourire sincère. Je vais y arriver. Merci, Dan. À demain.
Je ferme la porte, écoutant ses pas s'éloigner dans le couloir, puis le bruit de l'ascenseur. Pour la première fois depuis longtemps, le silence ne m'effraie pas. Je suis chez moi, et demain, il reviendra.
La nuit s'étire, une étendue sans fin, noire et oppressante, dans laquelle je tente de naviguer. Conformément aux instructions de Dan, je me suis allongé, le corps bien à plat sur la surface ferme du matelas. Je sens la texture du drap en coton sous mes mains ; je m'efforce de noter chaque détail pour ancrer mon esprit à la réalité : le grain du tissu, la fraîcheur du lin, le poids rassurant de mes membres qui s'enfoncent dans le sommier. Je respire lentement, comptant les temps, m'efforçant d'observer cette douleur lancinante dans mes tempes comme un spectateur distant. C'est un nuage, me dis-je. Un nuage sombre, dense, mais qui finira par passer.
Pourtant, le nuage ne se dissipe pas. Au contraire, il s'épaissit, devient une tempête qui tonne derrière mes yeux. La pression dans mon crâne grimpe, se transforme en un étau de fer, chaque battement de mon cœur résonnant comme un coup de marteau contre mes tempes. Une nausée violente, acide, monte du creux de mon estomac. Il me faut de l'eau. De l'eau glacée. C'est la seule chose qui pourra éteindre ce brasier qui consume ma raison.
Je me redresse dans un vertige foudroyant. Le monde tangue, pivote sur son axe, et je sens mes sens se brouiller. Je compte mentalement mes pas, m'appuyant sur cette mémoire musculaire qui est devenue ma seule boussole. Un pas, deux pas... J'effleure le cuir froid du dossier du canapé. Trois pas... Je devrais être devant l'embrasure de la cuisine. Mais le monde tourne trop vite. Un spasme douloureux déchire mon équilibre. Mon pied, dans un mouvement erratique, heurte avec une force insensée le montant en métal de la table basse.
Le choc est sec, un bruit métallique qui résonne sinistrement. Je perds le nord, mon centre de gravité bascule. J'essaie de tendre les mains pour me rattraper, pour chercher un mur, un soutien, n'importe quoi, mais je ne trouve que le vide. Je m'effondre lourdement. Mon épaule heurte le sol, puis ma tête, avec une violence inouïe, percute l'angle acéré de la plinthe en marbre. Un éclair blanc, aveuglant, explose derrière mes paupières closes, une gerbe de lumière pure avant que le néant, un noir absolu et définitif, ne m'engloutisse.
Le temps n'existe plus. Seule une lourdeur insupportable remplit l'espace. Soudain, un bruit de métal, un déclic familier : la serrure. La porte de mon appartement s'ouvre. Je n'ai pas la force de bouger, je suis prisonnier de mon propre corps inerte. J'entends des pas précipités, le souffle court de Dan qui déchire le silence. Il m'appelle, sa voix tremblante d'une angoisse qu'il ne cherche même plus à masquer.
— Milo ? C'est moi, je suis là.
J'entends son pas s'arrêter net. Un glissement sur le sol, un souffle qui se bloque. Puis, ce cri étouffé, cette terreur qui émane de lui quand il découvre l'horreur. Ses mains, si familières, se posent sur moi. Elles sont glacées, impuissantes, mais si présentes. Je sens sa panique, son désespoir à travers le contact de ses doigts sur ma peau. Il se laisse tomber contre moi, ignorant le sang qui imprègne son pantalon, ignorant tout sauf le fait que je ne réponds plus.
— Allo ? secours ? Je suis au 14, rue des Lilas... Un accident... il est inconscient, il perd énormément de sang...
Sa voix se brise, elle est striée de sanglots qu'il tente de retenir pour rester efficace. Je sens la vibration de sa poitrine contre la mienne. Il est là, il est si proche. Il me supplie intérieurement de revenir, son souffle chaud sur mon visage, son odeur de bois de santal qui essaie de lutter contre l'odeur métallique du sang. Il me serre, il me protège encore, même maintenant, alors que le noir m'emporte plus loin. S'il savait que, malgré l'abîme où je sombre, sa présence est la seule chose qui me raccroche encore à ce monde. S'il savait qu'il est ma dernière lumière, ma seule ancre, celle qui m'empêche de lâcher prise définitivement.
Le monde, tel que je le connais, s'est effondré avec le son de mon crâne heurtant le marbre. Ce qui suit n'est pas un sauvetage. C'est une intrusion violente, un viol de mon intimité, une tempête sonore qui déchire le vide où je suis plongé.
Le silence de mon appartement est soudainement brisé par le martèlement de bottes tactiques sur le parquet. Chaque pas est un coup de marteau. Le crissement agressif de mallettes métalliques que l'on ouvre, le cliquetis du métal, des voix masculines, froides et tranchantes, qui évaluent mon corps inerte comme s'il s'agissait d'une machine en panne. Une odeur chimique, âcre, piquante, m'envahit. C'est l'odeur du désinfectant projeté dans l'air, un nuage artificiel qui brûle mes narines et s'insinue jusque dans mes poumons. On me manipule, on me retourne. Des mains étrangères, impatientes et rudes, saisissent mes membres. Chaque contact est une agression. Ils écartent mes paupières avec une brutalité clinique ; une lumière crue, presque liquide, semble inonder le néant derrière mes yeux. Je veux hurler, je veux leur dire de s'arrêter, mais mes cordes vocales sont devenues des fils de plomb.
Dans le chaos, j'entends Dan. Il est là, mais il est repoussé.
— Monsieur, reculez ! Vous encombrez le passage ! lance une voix sèche, un ordre dépourvu de toute humanité.
— Je ne bouge pas ! la voix de Dan est brisée, une plainte sourde qui me transperce malgré la brume. C'est moi qui l'ai trouvé, je suis son auxiliaire, il a besoin de moi pour ne pas sombrer !
— Vous êtes en état de choc, Monsieur. Vous ne pouvez pas rester ici. Sortez, ou je demande à la police de vous évacuer !
— Je ne bouge pas ! la voix de Dan est brisée, une plainte sourde qui me transperce malgré la brume. C'est moi qui l'ai trouvé, je suis son auxiliaire, il a besoin de moi pour ne pas sombrer !
— Vous êtes en état de choc, Monsieur. Vous ne pouvez pas rester ici. Sortez, ou je demande à la police de vous évacuer !
J'entends ses pieds traîner sur le parquet, une résistance vaine, un bruit de lutte étouffé. Puis, un dernier contact : ses mains, ses doigts qui cherchent désespérément mon bras dans un élan de protection absolue. Puis, le claquement brutal de la porte, laissant Dan à l'extérieur, dans ce vide que je connais trop bien.
Le temps n'est plus qu'une suite de bips réguliers. Un rythme lancinant, froid, clinique : le métronome de ma survie. L'hôpital est un dédale de bruits hostiles : le roulement métallique des chariots de soins dans le couloir, le bourdonnement constant des néons au plafond, et ce silence oppressant entre les rondes infirmières.
Après des heures d'attente qui semblent être des éons, la voix du neurochirurgien déchire l'air :
— L'hématome sous-dural aigu avec engagement temporal a nécessité une intervention d'urgence, explique-t-il à Dan, sa voix est monocorde, presque détachée. Le choc a provoqué des lésions axonales diffuses. C'est comme si le cerveau avait été secoué dans la boîte crânienne ; les connexions nerveuses profondes sont déchirées. Il est dans un état de conscience altérée. Il peut nous entendre, mais nous ne savons pas s'il pourra traiter ces informations ou reprendre le contrôle de ses facultés.
— Je reste, répond Dan avec une détermination féroce.
— Monsieur, il faut rentrer chez vous, se reposer…
— Vous ne comprenez pas ! Il est non-voyant, il a peur du noir. S'il se réveille seul dans cet enfer de silence, il va paniquer. Je reste ici. Je ne bougerai pas d'un pouce.
— Je reste, répond Dan avec une détermination féroce.
— Monsieur, il faut rentrer chez vous, se reposer…
— Vous ne comprenez pas ! Il est non-voyant, il a peur du noir. S'il se réveille seul dans cet enfer de silence, il va paniquer. Je reste ici. Je ne bougerai pas d'un pouce.
Je suis piégé dans mon corps, cette forteresse silencieuse. Mais soudain, une présence transforme l'atmosphère. L'air, d'ordinaire neutre et stérile, se charge soudainement d'une odeur familière, un mélange apaisant de bois de santal et de chaleur humaine : Dan.
Le matelas s'affaisse doucement. Je sens son souffle, court et hésitant, tout près de mon visage. Il ne dit rien pendant de longues minutes. Le seul son est celui de mon respirateur et le battement de mon cœur, dont la cadence semble s'accorder à sa présence. Ses doigts, si doux, effleurent mon poignet, cherchant le pouls, une caresse qui est une supplique, une prière tactile.
Il prend ma main. Ses paumes sont brûlantes, une chaleur qui tente de contrer la froideur clinique des draps. Il dépose un baiser sur le bord de mes lèvres. C'est un courant électrique, une étincelle qui traverse mon traumatisme.
— Milo… murmure-t-il, la voix chevrotante.
Il me parle. Il me raconte notre dîner au Clos des Songes. Il décrit le velours des assises, la lumière tamisée, le bruit du brouhaha qu'il m'avait traduit. Il me parle de cette soirée sur le tapis, de la chaleur de mon corps contre le sien, de cette promesse qu'on s'était faite sans un mot. Ses larmes, je les sens, elles perlent et tombent, mouillant ma peau, une rosée salée qui semble vouloir m'imprégner de sa vie.
— Tu m'as promis de te battre, Milo. Ne me laisse pas seul dans ce silence. Je suis là, chaque seconde.
Je tente une impulsion. Je hurle à mes muscles de réagir. Bouge. Serre sa main. Montre-lui que je suis là. Je mobilise chaque fibre, chaque neurone intact, je déploie une énergie titanesque pour faire tressaillir un simple cil. Mais mon corps est une statue de marbre, insensible à mon agonie intérieure.
Dan soupire, un son de déchirement pur. Il se lève, caresse ma tempe bandée avec une précaution infinie, et s'éloigne vers la porte pour parler à l'infirmière. Le claquement de la porte scelle mon isolement.
Je suis seul à nouveau avec le bip lancinant du moniteur. Le lecteur, là-bas, derrière le voile de cette page, ne peut pas savoir. Est-ce le dernier souffle d'un homme qui s'efface, ou le premier cri d'un réveil qui tarde ? Je ne sais pas si j'ai entendu son dernier murmure, ou si la machine, indifférente, compte déjà les battements d'un futur qui n'existe plus pour moi. Le silence reprend ses droits, noir, absolu, et je sombre, sans savoir si je retrouverai à jamais le chemin vers lui.
Fin du chapitre 8.
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