Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Le poids du souvenir — Chapitre 4
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Le poids du souvenir
Chapitre 4
Chapitre 4
La fin de semaine s'étire dans une lenteur agonisante, une distorsion temporelle où chaque minute passée dans ma salle de classe me semble durer des heures. À Clermont-Ferrand, le printemps peine à s'installer ; un vent frais descend encore des volcans, balayant les rues de pierre de lave sombre. Je fais mes cours mécaniquement. Je corrige des cahiers de dictée, j'explique la division posée à mes élèves de CM1, mais ma voix me paraît étrangère, lointaine. Leurs rires dans la cour de récréation, le bruit des craies sur le tableau noir, les questions innocentes sur la prochaine sortie scolaire... tout me semble appartenir à un monde dont je suis déjà déconnecté. Je regarde ces enfants et je me demande quelle part de leur futur est déjà écrite dans leur passé.
Le jeudi soir, le secrétaire particulier de Peter, Monsieur Vaugirard, m'appelle. Sa voix est le prolongement même de l'administration : lisse, sans affect, d'une politesse chirurgicale qui ne laisse place à aucune familiarité.
— Monsieur, pour votre arrivée à la gare de Facture-Biganos, les consignes sont strictes et non négociables, commence-t-il. Vous resterez dans votre wagon jusqu'à ce que tous les passagers soient descendus sur le quai. C'est impératif. Un homme portant un journal replié sous le bras gauche vous attendra près de la sortie de secours, à l'extrémité du parking Sud. Ne lui parlez pas. Ne lui demandez pas votre chemin. Suivez-le simplement à distance respectable jusqu'à la berline grise banalisée. Une fois à l'intérieur, je vous demanderai de vous baisser sous le niveau des vitres jusqu'à ce que le véhicule ait quitté l'enceinte de la gare et les axes principaux. Nous ne pouvons nous permettre aucune indiscrétion, aucune rumeur, aucun cliché. Votre sécurité et la réputation de Monsieur le Premier ministre en dépendent.
Je note chaque consigne sur un carnet à spirales, la main tremblante. Ce protocole de clandestin me donne la nausée autant qu'il m'excite. Je passe mes soirées à faire et défaire ma valise dans ma chambre qui donne sur le petit jardin de ma maison. Je choisis des vêtements simples, des lins, des cotons, des pulls légers pour les soirées au bord de l'eau. Je cherche désespérément à l'avance quelle image je veux donner à l'homme qui dirige le pays, mais qui, dans le secret de mon cœur, commence à porter un autre nom.
La veille du départ, l'épuisement finit par terrasser mon insomnie. Je sombre dans un sommeil de plomb vers minuit, mais ce n'est pas le repos que je trouve.
Le rêve me happe avec une violence inouïe. Cette fois, ce n'est plus une vision lointaine ou floue, c'est une immersion totale, brutale, d'un réalisme saisissant. L'air est lourd, saturé d'une odeur de poussière, de sueur rance et d'excréments. Je ne regarde plus la scène, je la vis de l'intérieur. Mes poignets me brûlent, entaillés par des cordes de chanvre rugueuses qui me lient à un poteau de bois brut, planté au centre d'une place médiévale. Mes pieds sont nus sur des fagots de bois sec qui s'enfoncent dans ma chair comme des griffes.
Devant moi, une foule compacte hurle. C'est une marée de visages déformés par la haine, des bouches édentées qui crachent des insultes que je comprends sans les avoir jamais apprises dans cette vie. Un morceau de chou pourri m'atteint à la tempe, le jus fétide coule dans mon cou, visqueux et froid.
— Sodomite ! Abomination ! Au feu le débauché ! Au feu l'hérétique !
Les cris déchirent mes tympans, la haine est palpable, elle vibre dans l'air. Je cherche de l'air, mais la panique me comprime les poumons. Et soudain, mon regard accroche un point fixe dans cette masse haineuse. À quelques mètres, protégé par une balustrade en bois sculpté, se tient un homme. Il porte des étoffes riches, sombres, une chaîne d'or sur sa poitrine. Je sais, avec une certitude absolue qui me déchire le cœur, qu'il s'agit de Clotaire. Ses yeux sont emplis d'une agonie millénaire, d'une impuissance qui le dévaste. Il se retient de pleurer, ses lèvres tremblent, ses mâchoires sont si contractées que ses muscles saillissent sous sa peau pâle.
Je sais qu'il m'aime. Je sais qu'il a dû laisser faire pour ne pas tomber avec moi. Je sais qu'il regarde sa propre âme brûler en place publique.
Un bruit de pas lourds sur le bois me fait pivoter la tête. Le bourreau approche. Il porte une cagoule de cuir et une torche dont la flamme danse, orange et noire, contre le ciel gris de plomb. Je sens la chaleur avant même que le feu ne touche le bois. Dans un geste lent, impitoyable, il abaisse la torche vers la base du bûcher. Le crépitement est immédiat. Une fumée âcre monte, me piquant la gorge, m'étouffant, et la première morsure de la chaleur réelle lèche mes chevilles.
Je hurle. Un cri qui semble déchirer l'espace, le temps et la réalité elle-même.
Je me redresse d'un bond dans mon lit, ici, dans ma maison de Clermont-Ferrand. Mes draps sont trempés de sueur, ma poitrine tressaille violemment, mon cœur cogne contre mes côtes comme un oiseau en cage. Le cri est encore là, coincé dans ma gorge sèche. Je porte mes mains à mon visage et je sens l'humidité des larmes qui coulent sans s'arrêter, des larmes de terreur et de deuil. Je pleure de gros sanglots convulsifs, le corps secoué par une douleur qui semble venir d'une autre époque, d'une autre vie. Ce n'était pas un cauchemar de mon imagination. C'était un souvenir retrouvé.
Il me faut des heures pour retrouver un semblant de calme, assis dans l'obscurité de ma cuisine, un verre d'eau à la main. Le jour se lève enfin sur les volcans, livide et gris. C'est le jour du départ.
Le trajet vers la gare de Clermont est une agonie de paranoïa. Je vérifie sans cesse si je ne suis pas suivi. Dans le train qui me mène vers l'Atlantique, je reste prostré contre la vitre, regardant les paysages du Massif Central laisser place aux plaines de la Creuse, puis aux vignobles de la Gironde. Je n'ouvre pas le livre que j'ai emporté. Je ne mange rien. Le visage de Clotaire est gravé dans mon esprit comme une douleur lancinante.
À la gare de Facture-Biganos, j'applique les consignes de Vaugirard à la lettre, avec une précision quasi-militaire. J'attends que le quai se vide totalement. Le silence retombe sur les rails, troublé seulement par le sifflement du train qui s'éloigne. Je sors enfin. Je vois l'homme. Le journal sous le bras gauche. Il ne me regarde pas, ne me salue pas. Je marche dans ses pas, à dix mètres derrière lui, mon sac pesant à mon épaule, mon cœur battant si fort que j'ai l'impression qu'il va exploser.
Le parking est baigné d'une lumière de fin d'après-midi, dorée et mélancolique. La berline grise est là, moteur tournant dans un murmure. Je m'engouffre à l'arrière. Dès que la portière claque, le chauffeur démarre.
— Baissez-vous un instant, s'il vous plaît, monsieur, dit-il d'une voix dénuée d'émotion.
Je m'exécute, le front contre mes genoux, le corps plié en deux sur le siège de cuir. Je sens le véhicule virer brusquement, quitter les axes principaux. On roule longtemps. Je devine les pins qui défilent. Je sens l'odeur de la mer s'insinuer par la ventilation, ce mélange de sel, d'iode et de résine. Le bitume laisse place à des chemins plus cahoteux, les suspensions de la voiture travaillent.
Enfin, nous ralentissons. Un portail électrique s'ouvre avec un grincement discret. La voiture s'arrête devant une bâtisse.
— Vous pouvez vous redresser, Monsieur. Nous sommes arrivés.
Je sors de la voiture, un peu chancelant, les jambes en coton. Devant moi, au bout d'une allée de pins maritimes centenaires, se dresse la demeure. Mon souffle se bloque. La façade est d'une architecture élégante, discrète, presque invisible derrière la haie de pins.
La porte de la maison s'ouvre. Peter apparaît sur le perron. Il n'a plus rien de l'homme de pouvoir. Il porte un pull en cachemire bleu marine, un pantalon de toile claire, ses pieds sont dans des espadrilles usées. Il a l'air épuisé, des cernes marquent ses yeux, mais son regard s'illumine d'une lueur sauvage en me voyant.
Je reste immobile, ma valise à la main, le vent du bassin ébouriffant mes cheveux. Le souvenir du bûcher et la réalité de cette maison se percutent avec une telle violence que j'ai l'impression de vaciller.
— Tu es là, murmure-t-il simplement, sa voix vibrant d'une émotion contenue.
Je ne réponds pas tout de suite. Je regarde Peter. Je le regarde, lui, cet homme que je connais depuis toujours et que je viens de rencontrer.
— Je suis là, Peter.
Il se fige. Un frisson visible parcourt ses épaules, son visage blanchit instantanément, et pendant une seconde infinie, le masque du Premier ministre s'effondre totalement. Ses yeux s'embuent, révélant une détresse et une reconnaissance si anciennes qu'elles semblent dater de l'origine du monde.
L'intérieur de la maison est baigné dans une lumière ambrée, celle des lampes posées à même le sol et du feu qui crépite dans l'âtre. L'air est dense, saturé par une odeur de bois brûlé et de pluie fine qui commence à marteler les vitres. Peter s'active en cuisine, une pièce ouverte sur le salon où je suis resté, debout près de la cheminée. Je le regarde, fasciné par la fluidité de ses mouvements. Il a troqué son rôle d'homme d'État pour celui d'un hôte attentif, bien que chaque geste trahisse une raideur inhabituelle. Il tranche du pain avec une concentration excessive, comme si la moindre maladresse risquait de briser l'équilibre précaire de notre soirée.
— J'espère que tu aimes le fromage de chèvre, dit-il sans se retourner. J'en ai trouvé un excellent dans une petite laiterie locale.
Sa voix, sans le poids des caméras, semble résonner différemment dans les poutres du plafond. Il se tourne vers moi, une planche en bois à la main. Il s'approche. Le silence entre nous n'est pas vide ; il est chargé, électrique, comme l'air juste avant l'orage. Il pose la planche sur la table basse, tout près de moi. En se penchant, il effleure mon épaule de sa manche. Le contact est bref, une simple friction de tissu contre tissu, mais cela suffit à provoquer une secousse dans tout mon être. Je retiens mon souffle, incapable de détourner le regard.
— Merci, articulé-je, ma voix plus rauque que je ne l'aurais souhaité.
Nous nous asseyons face à face sur le tapis épais, devant le feu. Le dîner est simple, presque spartiate : du pain, du fromage, une bouteille de vin rouge ouverte. Nous mangeons peu. L'acte de porter la nourriture à nos bouches devient une chorégraphie calculée. Je l'observe couper un morceau de pain. Ses mains sont immobiles, élégantes. Je me demande à quoi il pense, si lui aussi sent cette force gravitationnelle qui nous attire l'un vers l'autre, malgré la distance que nous maintenons par pur réflexe de survie.
— Cette maison est... paisible, dis-je pour briser ce silence qui devient assourdissant.
Peter lève les yeux vers moi. Ils sont sombres, injectés de fatigue, mais d'une intensité qui me perfore.
— C'est mon seul refuge, répond-il. Ici, le temps ne fonctionne pas comme à Paris. Le bruit du monde s'arrête à la lisière des pins.
Il tend le verre de vin vers moi. Au moment de le prendre, nos doigts se croisent. Sa peau est chaude, la mienne est brûlante. Il ne retire pas sa main tout de suite. Il laisse ses doigts courir un instant le long de mon pouce, un effleurement si léger, si délibéré, que je sens mon pouls battre violemment dans mes tempes. C'est un geste qui ne trompe pas, une incursion dans mon espace personnel que je n'ai pas la force de repousser.
Il retire sa main, et le froid qui revient là où il m'avait touché est presque douloureux. Je bois une gorgée, le vin est âpre, il me brûle la gorge, mais je ne sens rien d'autre que l'empreinte de ses doigts sur ma main.
— Tu as l'air épuisé, Peter, osé-je, en le fixant directement.
Il rit, un son sec, dépourvu de joie.
— Être Premier ministre est une usure constante, Basile. On finit par oublier ce qu'on est réellement en dehors du costume. On est sans cesse observé, analysé, décortiqué. C'est pour ça que je voulais que tu viennes ici. Loin des regards.
Il se rapproche, posant ses coudes sur ses genoux. Ses genoux effleurent les miens, une brûlure que je ne cherche pas à éviter. Il semble chercher quelque chose sur mon visage, une réponse, une compréhension que seul moi pourrais lui apporter.
— Tu es différent, Basile. Tu ne me regardes pas comme ils me regardent. Tu ne cherches pas à savoir quelle sera ma prochaine décision, quel sera mon prochain discours.
Je sens mon cœur s'emballer. Je veux lui parler de ce que je ressens, de cette reconnaissance inexplicable, de ce poids sur ma poitrine depuis que je suis arrivé, mais les mots restent bloqués. La peur de briser l'instant, la peur de trop en dire, de tout gâcher, m'empêche de respirer.
Je baisse les yeux vers la table, puis je les relève vers lui. Il est si près que je peux distinguer le grain de sa peau, l'infime tremblement de sa paupière gauche.
— Parfois, les choses sont plus simples qu'elles n'en ont l'air, murmuré-je.
Il incline la tête, observant ma bouche avec une faim insoutenable, une avidité qu'il ne prend même plus la peine de cacher. Il lève une main, hésite, puis, dans un élan qui semble lui coûter un effort surhumain, il glisse ses doigts le long de ma mâchoire. La pression est légère, caressante, dévastatrice. Mon corps répond immédiatement, un frisson partant de la base de ma nuque pour se loger dans le creux de mon ventre.
— Plus simples ? répète-t-il, sa voix devenue un murmure rauque qui me fait frissonner. Rien n'est jamais simple avec nous.
Il retire sa main, se détourne, et se saisit de la bouteille pour remplir nos verres à nouveau. L'instant est passé, mais la tension n'est pas retombée. Elle s'est juste transformée, devenue plus lourde, plus concrète. Nous passons le reste de la soirée à parler de banalités, du climat, du calme de la forêt, du bruit de l'océan au loin, alors que tout en nous crie ce que nous n'osons pas nommer.
Chaque fois qu'il se lève pour ajouter une bûche, chaque fois que je change de position et que nos jambes se frôlent de nouveau, une étincelle jaillit, une décharge qui nous laisse à bout de souffle. Nous sommes deux naufragés sur une île déserte, observant le danger monter, sachant pertinemment que le silence ne nous protègera pas éternellement, mais incapables de prendre la première décision qui nous mènerait à la catastrophe.
La nuit s'est abattue sur la propriété avec une brutalité sauvage. Dehors, la tempête hurle, secouant les pins maritimes comme des fétus de paille. Les rafales s'abattent contre les murs de la maison dans un fracas métallique, faisant vibrer les vitres et gémir les charpentes. À l'intérieur, le silence qui a suivi notre dîner est devenu une présence physique, lourde, presque étouffante.
Chacun a rejoint sa chambre. Je suis allongé, les yeux grands ouverts dans l'obscurité, fixant le plafond invisible. Le moindre craquement du bois, le souffle du vent dans la cheminée, tout me parvient avec une acuité douloureuse. Je revois chaque micro-geste du dîner : la manière dont il tenait son verre, la façon dont ses doigts ont effleuré les miens, la lumière qui dansait dans ses yeux lorsqu'il m'observait. L'air de la chambre me semble trop rare. Chaque respiration est une lutte. Mon corps est en état d'alerte, une tension musculaire constante qui m'empêche de trouver le moindre repos. La soif, soudaine, devient un prétexte impérieux. Ma gorge est sèche comme si j'avais avalé de la cendre.
Je me lève, sans faire le moindre bruit. Je traverse le couloir dans la pénombre, le parquet froid sous mes pieds nus. La cuisine est plongée dans le noir, seule une faible lueur bleuâtre s'échappe de la fenêtre, filtrée par les nuages qui défilent à toute allure dans le ciel tourmenté. Je remplis un verre d'eau au robinet, le son de l'eau qui coule est le seul bruit humain dans ce chaos naturel. Je bois avidement, sentant la fraîcheur descendre dans mon œsophage, un contraste apaisant avec la fièvre qui me dévore.
En revenant vers le couloir, mon attention est attirée par une silhouette sombre dans le salon. Je m'arrête net, le cœur battant dans la gorge, surpris par cette apparition imprévue. Dans la pénombre, le feu, que nous pensions avoir éteint, dégage encore une lueur mourante. Peter est là. Il est assis sur le canapé, le dos voûté, le regard perdu dans les braises qui s'effritent. Il ne porte que son pantalon de toile et un t-shirt sombre qui moule son buste. Il est immobile, si immobile qu'il semble faire partie du mobilier, seul face à sa propre solitude.
Un élan, incontrôlable et magnétique, me pousse vers lui. Je m'approche, mes pas étouffés par le tapis. Je m'arrête à quelques pas, hésitant, puis je m'assois sur le bord du canapé, à une distance respectable.
Il sursaute, ses épaules se crispant sous le choc de ma présence soudaine. Il tourne lentement la tête, ses traits sculptés par la lumière mourante, révélant une fatigue immense.
— Basile ? murmure-t-il, sa voix brisée par une lassitude évidente. Qu'est-ce que tu fais là ?
— La soif, dis-je en guise de réponse, mon souffle court. Et le vent. Je crois que la tempête empêche tout repos. Et toi... tu as du mal à dormir en ce moment ?
— La soif, dis-je en guise de réponse, mon souffle court. Et le vent. Je crois que la tempête empêche tout repos. Et toi... tu as du mal à dormir en ce moment ?
Il hoche lentement la tête.
— Je n'ai jamais eu autant de mal à trouver le sommeil qu'en ce moment. C'est comme si mon esprit refusait de se déconnecter. Trop de choses... trop de bruits en tête.
Je le regarde, saisissant cette occasion de fragilité.
— C'est étrange, dis-je, mon cœur battant à la chamade. Depuis que je suis ici, depuis que j'ai quitté Clermont, tout semble différent. Il y a eu ce moment... là-bas, lors de notre rencontre. Ce baiser qui a tout changé, tout perturbé. J'ai passé les jours suivants à essayer de comprendre ce qui nous était arrivé, pourquoi je me sentais si... bouleversé par ce simple contact.
Je marque une pause, mon souffle court.
— Peter, est-ce que tu te poses la même question ? Qu'est-ce qui s'est passé entre nous ce soir-là ? Je n'arrive pas à m'en détacher, c'est comme si cet instant était resté suspendu, comme si nous n'avions jamais vraiment quitté cette pièce.
Il ne détourne pas les yeux, il ne cherche pas à esquiver. Au contraire, il me scrute avec une intensité qui me donne le vertige. Il se rapproche, un mouvement lent, calculé. Je ne recule pas. Je suis captivé, incapable de bouger. Sa main monte vers mon visage, non pas pour le caresser, mais pour en effleurer les contours, comme pour vérifier que je suis bien réel. Ses doigts parcourent la ligne de ma joue, descendent vers le coin de ma bouche, s'attardent sur ma lèvre inférieure.
— Tu demandes ce qui s'est passé, Basile, mais tu sais très bien que les mots ne suffiront jamais, dit-il. C'est une force qui nous dépasse, quelque chose qui m'a arraché à mes certitudes, à ma vie, à tout ce que je croyais contrôler. Ce baiser... ce n'était pas un début, c'était une déflagration.
Son pouce presse doucement ma lèvre. La sensation est électrique, un choc qui parcourt mes nerfs et me fait fermer les yeux. Je sens sa respiration, chaude, parfumée de ce vin que nous avons partagé, se mêler à la mienne.
— J'ai passé chaque seconde de ces derniers jours à me demander si j'avais imaginé tout cela, continué-je, la voix étranglée. J'ai eu peur que tu ne sois qu'une image télévisuelle, un homme inaccessible derrière son pupitre. Mais là, dans cette obscurité, je ne vois que toi. Je ne vois que nous. Pourquoi avons-nous attendu ? Pourquoi cette retenue alors que tout en nous réclame de briser ces barrières ?
Il ferme les yeux à son tour, un spasme de douleur ou de désir traversant ses traits. — Parce que si je cède, Basile, tout s'écroule. Pas seulement pour moi, mais pour toi. Cette maison est une bulle. Dès que nous en sortirons, le monde reprendra ses droits. Le monde ne nous pardonnera pas cette... déviance.
— Je me fiche du monde, lâché-je avec une véhémence qui me surprend moi-même.
Il rouvre les yeux. La lueur mourante du feu reflète une lueur sauvage, affamée. Il pose son autre main sur ma nuque, ses doigts s'enfonçant dans mes cheveux, sa prise est ferme, possessive. Il se rapproche encore, nos fronts se touchent.
— Tu ne sais pas ce que tu dis, murmure-t-il, alors que ses lèvres effleurent les miennes, un contact d'une douceur insoutenable, une promesse de chaos. Tu ne sais pas à quel point je meurs d'envie de t'écouter, de te croire, de tout abandonner.
Il y a une telle détresse dans sa voix que je sens mes propres larmes monter. Je pose mes mains sur ses épaules, sentant la chaleur de sa peau sous le coton fin de son t-shirt. La tension est devenue insupportable, une vibration qui nous fait trembler tous les deux. Nous sommes au bord du précipice, et aucun de nous ne veut reculer. Le reste du monde, les réformes, les journalistes, les syndicats, tout cela n'existe plus. Il ne reste que nous, deux ombres dans une maison isolée par l'orage, en attente du moment où le premier d'entre nous osera franchir la ligne, sans aucune échappatoire possible.
Le monde extérieur s'est tu. La tempête, comme si elle avait perçu l'intensité de nos confidences, s'est apaisée, ne laissant derrière elle qu'un bruissement doux dans les branches mouillées des pins. Le crépitement mourant du feu est le seul témoin sonore de notre face-à-face, de nos corps tendus par le désir et la peur. Peter s'est penché. Ses lèvres ont effleuré les miennes, un contact d'une douceur insoutenable, une promesse de chaos et de plénitude. Ma main sur son épaule se crispe, comme pour l'ancrer à moi, le retenir dans cet instant suspendu.
Ses yeux sont rivés dans les miens, une interrogation muette, une soif qui répond à la mienne. Je ne dis rien. Les mots sont devenus superflus. Mon regard lui crie mon abandon, mon besoin irrépressible. Il me faut sa bouche, sa peau, la certitude de son corps contre le mien. Ce n'est plus une question de désir, c'est une question de survie.
Lentement, avec une tendresse infinie qui me coupe le souffle, il referme la distance. Ses lèvres se posent sur les miennes. Ce n'est pas un baiser volé comme le précédent. C'est un baiser attendu, désiré, nourri de jours d'incertitude et de nuits d'insomnie. C'est un baiser qui dit tout ce que nous n'osions pas prononcer. Il est doux d'abord, hésitant, puis il gagne en intensité. Sa bouche s'ouvre légèrement, m'invitant à répondre. Mes lèvres répondent avec une faim insatiable, une décharge électrique qui me traverse des pieds à la tête.
Mes doigts s'enfoncent dans ses cheveux, à la nuque, le tirant plus près, annulant le moindre espace entre nous. Ses mains glissent de ma nuque à mes épaules, puis le long de mes bras, et enfin, il entoure ma taille, me pressant contre lui. Je sens la fermeté de son corps, la chaleur de sa peau. Tout mon être frissonne. Le monde se réduit à cette bulle d'intimité, à la chaleur de son souffle, à la douceur de ses lèvres, au goût du vin et de lui.
Il rompt le baiser, juste assez pour me regarder, le front toujours collé au mien.
— Basile, murmure-t-il, sa voix rauque, à peine audible. Je... je ne sais pas si je suis capable de m'arrêter.
Je sens son souffle chaud sur mon visage, son corps frémir contre le mien. Mon esprit est un tourbillon. Je ne pense plus à ma classe de CM1, à mes corrections de cahiers, aux parents d'élèves. Je ne pense plus à Clermont-Ferrand, à ma vie rangée. Tout cela semble si lointain, si anodin face à cette force qui me submerge. Je suis ici, avec lui, et c'est tout ce qui compte.
— Ne t'arrête pas, Peter, répond-je, un soupir qui me déchire la poitrine. Je t'en supplie.
Il sourit, un sourire fragile, d'une tendresse inouïe. Il recule très légèrement, juste assez pour me regarder de nouveau, ses yeux brillants dans la faible lumière.
— Viens, dit-il, d'une voix plus assurée.
Il me tire doucement par la main. Je me laisse faire, obéissant sans poser de question. Nous nous installons différemment sur le grand canapé. Il s'enfonce dans les coussins moelleux, et je viens m'allonger, ma tête posée sur ses genoux. Le contact est d'une douceur exquise. Je sens la chaleur de ses cuisses sous ma nuque, la fermeté de ses muscles à travers le tissu de son pantalon. Mon corps se détend pour la première fois depuis des jours, abandonnant toute résistance. Je lève les yeux vers lui. Son visage est au-dessus du mien, un ciel étoilé d'émotions contradictoires.
Il se penche pour déposer un baiser léger sur mon front. Puis sur mes tempes. Sur mes paupières. Chaque baiser est une plume, une promesse. Ses doigts s'enfoncent dans mes cheveux, les caressant doucement, les démêlant. La sensation est si agréable, si apaisante, que je ferme les yeux, me laissant emporter par cette vague de bien-être.
— Tu es bien là ? demande-t-il, sa voix caressante.
— Merveilleusement bien, Peter, murmuré-je, les yeux toujours clos. Je n'ai jamais été aussi bien de toute ma vie.
— Merveilleusement bien, Peter, murmuré-je, les yeux toujours clos. Je n'ai jamais été aussi bien de toute ma vie.
J'entends son soupir, une douce expiration de contentement. Sa main continue ses caresses, descend le long de mon cou, puis sur ma joue. Il dessine des arabesques invisibles sur ma peau. Chacun de ses gestes est une déclaration silencieuse, un langage que nos corps comprennent sans avoir besoin de mots. Je sens le poids de son regard sur moi, même les yeux fermés. Il me dévore des yeux, je le sais. Il grave cet instant dans sa mémoire, tout comme je le fais.
Il se penche encore. Je sens ses lèvres sur ma bouche, et cette fois, il ne s'arrête pas. Le baiser est plus profond, plus sûr. Sa langue effleure la mienne, hésitante, puis plus audacieuse. Mes mains remontent vers son torse, ses doigts s'agrippent au tissu de son t-shirt, le froissant légèrement. Je réponds à chaque pression, à chaque mouvement de sa bouche, de sa langue. C'est un dialogue ardent, une conversation passionnée qui remplace des semaines de silence et de malentendus. L'envie est palpable, elle vibre entre nous, sans besoin d'être nommée.
Nous nous séparons à bout de souffle, nos poitrines haletantes. Peter se redresse légèrement, me permettant de respirer, mais ses mains restent dans mes cheveux, ses pouces caressent mes tempes.
— J'aimerais que ce soit tout le temps comme ça, Basile, dit-il, sa voix basse, imprégnée de regret et de désir. Chaque jour, chaque nuit. Pouvoir être simplement ça. Ici, avec toi. Sans le reste.
Mon cœur se serre à l'entendre. La réalité est là, tapie dans l'ombre, attendant son heure.
— Je sais, Peter, je comprends, dis-je, ma voix est faible. Tu ne peux pas te montrer comme ça en public.
Il hoche la tête, les yeux assombris par la prise de conscience.
— Non. Le monde ne me le permettrait pas. Ça me détruirait. Ça nous détruirait. Mon rôle... mes responsabilités. Elles sont un poids écrasant. Je suis toujours observé, toujours jugé. Chaque mot, chaque geste, même une expression sur mon visage peut être interprétée, déformée, utilisée contre moi. Contre nous. C'est une prison dorée, Basile. Et tu n'as pas à y entrer avec moi.
Je caresse sa joue, un geste d'une tendresse infinie.
— Je sais, Peter. Je sais à quoi je m'expose. Mais regarde-moi. Regarde-nous. Je ne sais pas ce que demain sera fait. Je ne sais pas si cette bulle tiendra longtemps. Je ne sais pas comment tout cela va se terminer. Mais je suis bien là où je suis, maintenant. C'est tout ce qui compte. Pour l'instant.
Un nouveau baiser, plus doux, scelle mes paroles. Il est rempli d'une tristesse latente, d'un fatalisme que je n'arrive pas encore à comprendre, mais que je sens poindre. Nous restons ainsi, dans cette étreinte silencieuse, caresses et baisers ponctuant le temps. Ses mains ne cessent de parcourir mon corps, mes cheveux, mon visage, comme pour s'assurer de ma présence. Chaque contact est une ancre, une preuve irréfutable de notre réalité, loin des cauchemars et des responsabilités. Le matin viendra, et avec lui, le monde, mais pour l'heure, nous avons trouvé notre refuge, suspendu entre l'ombre et la lumière du feu mourant. Mon corps s'abandonne entièrement à sa présence, les caresses de ses doigts et de ses lèvres me portant dans un état de grâce que je n'aurais jamais cru possible. C'est une étreinte qui parle de plus que de simple désir ; elle parle d'une connexion profonde, d'une âme à l'autre.
Fin du chapitre 4.
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