Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Le poids du souvenir — Chapitre 6
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Le poids du souvenir
Chapitre 6
Chapitre 6
Le retour à la maison s'est fait dans une sorte de cocon, un prolongement de la douceur du sable et du sel qui semblaient avoir purifié nos esprits. Nous avons traîné nos pas dans l'entrée, riant encore à moitié d'une plaisanterie idiote sur l'agilité des mouettes et le vent qui nous décoiffait. Peter m'a attiré une dernière fois contre lui, dans l'ombre rassurante du vestibule, ses mains enserrant ma taille avec une assurance calme, ses lèvres cherchant mon cou dans une ultime caresse. Mais alors que je m'apprêtais à savourer la quiétude de la soirée, le silence de la demeure a été brisé par une sonnerie stridente et insistante provenant du téléphone sécurisé de Peter.
Il s'est figé, son regard changeant instantanément. Il a attrapé l'appareil. Le message qu'il a lu en un coup d'œil, puis l'appel qui a suivi, ont effacé toute trace de légèreté sur son visage.
— Qu'est-ce qu'il se passe ? ai-je demandé, sentant un froid soudain s'insinuer dans la pièce.
Peter a gardé le silence une seconde, écoutant les consignes qui lui étaient transmises, sa posture se raidissant comme sous l'effet d'un courant électrique. — Une catastrophe industrielle majeure vient de se produire dans le Nord, a-t-il fini par lâcher, sa voix redevenue celle du Premier ministre, tranchante, opérationnelle. Le Président a décidé de se rendre sur place immédiatement pour témoigner de la solidarité de l'État et diriger les opérations de secours.
Il a posé le téléphone et s'est tourné vers moi, une ombre de frustration passant dans ses yeux.
— Le Président part dans l'heure. En tant que Premier ministre, je suis son bras opérationnel. S'il est sur le terrain, je dois impérativement être à Paris, au centre de décision à Matignon. Je dois coordonner la logistique ministérielle, assurer le suivi des cellules de crise, gérer les réquisitions nécessaires et faire le pont avec le Parlement pour maintenir la stabilité du pays. C'est la règle : quand l'exécutif est en première ligne, le centre de décision doit tourner à plein régime. Je ne peux pas être absent.
Le monde a semblé s'écrouler sous mes pieds. La bulle, ce refuge que nous avions mis tant de temps à bâtir, venait d'éclater sous la pression des impératifs de la République.
— Je comprends, ai-je murmuré, baissant les yeux, sentant le poids de son absence déjà s'installer. C'est ta fonction. C'est la fin de notre parenthèse.
Peter a fait un pas vers moi, ses mains encadrant mon visage avec une détermination farouche.
— Non. Pas si tu ne le veux pas.
Je l'ai regardé, perplexe.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Viens avec moi à Paris, a-t-il dit, ses yeux sondant les miens avec une intensité déconcertante. Je ne veux pas que ce moment soit si court, Basile. Je ne veux pas te laisser derrière moi, ni laisser cet instant se diluer dans le souvenir, noyé dans les dossiers de cette crise. Je ne supporte pas l'idée que cette journée s'arrête.
— À Paris ? Dans ta résidence officielle ? C'est de la folie, Peter ! Le monde entier te regarde. Si on te voit avec moi, si le moindre doute s'installe...
— On ne sera pas vus, a-t-il coupé, sa voix teintée d'une autorité protectrice. J'ai des accès privés, des entrées de service que personne ne surveille. Tu seras logé dans mes appartements privés, au cœur de l'hôtel de Matignon. Tu ne sortiras pas, tu ne seras vu par aucun membre du personnel qui ne soit pas sous un serment de discrétion absolue. C'est risqué, oui, mais c'est le seul moyen pour moi de ne pas te perdre dès ce soir.
— Viens avec moi à Paris, a-t-il dit, ses yeux sondant les miens avec une intensité déconcertante. Je ne veux pas que ce moment soit si court, Basile. Je ne veux pas te laisser derrière moi, ni laisser cet instant se diluer dans le souvenir, noyé dans les dossiers de cette crise. Je ne supporte pas l'idée que cette journée s'arrête.
— À Paris ? Dans ta résidence officielle ? C'est de la folie, Peter ! Le monde entier te regarde. Si on te voit avec moi, si le moindre doute s'installe...
— On ne sera pas vus, a-t-il coupé, sa voix teintée d'une autorité protectrice. J'ai des accès privés, des entrées de service que personne ne surveille. Tu seras logé dans mes appartements privés, au cœur de l'hôtel de Matignon. Tu ne sortiras pas, tu ne seras vu par aucun membre du personnel qui ne soit pas sous un serment de discrétion absolue. C'est risqué, oui, mais c'est le seul moyen pour moi de ne pas te perdre dès ce soir.
J'ai hésité. Mon esprit hurlait à la prudence, m'avertissant que ce pas supplémentaire dans son ombre signerait ma propre disparition. Mais mon cœur, lui, battait une mesure différente, celle de l'homme qui ne pouvait plus supporter l'idée d'un retour à la solitude après avoir goûté à cette présence.
— Tu réalises que si ça tourne mal, c'est ta carrière qui s'effondre ? ai-je demandé, cherchant encore une issue.
— C'est mon choix, a-t-il répondu, ses pouces caressant mes pommettes. Et c'est un risque que je suis prêt à prendre pour prolonger ce que nous avons ici. Je ne demande pas que tu m'aimes de la même façon, je demande juste que tu m'accordes un peu plus de temps.
— C'est mon choix, a-t-il répondu, ses pouces caressant mes pommettes. Et c'est un risque que je suis prêt à prendre pour prolonger ce que nous avons ici. Je ne demande pas que tu m'aimes de la même façon, je demande juste que tu m'accordes un peu plus de temps.
Il m'a regardé, attendant ma décision, ses yeux sombres étant le seul miroir de mon propre désir. Le silence dans la maison semblait attendre mon verdict.
— Je ne peux pas refuser, ai-je fini par dire, la voix tremblante mais décidée. Je viendrai.
Peter a esquissé un sourire, un sourire qui n'avait rien de politique, mais tout de l'homme qu'il était quand il m'embrassait sur la plage.
— Alors prépare ton sac, vite. Nous partons dans vingt minutes. Nous allons devoir être des ombres, Basile. Mais des ombres qui seront ensemble.
J'ai commencé à ramasser mes affaires dans une fébrilité qui frisait la panique. La perspective de me retrouver au cœur du pouvoir, dans le secret de sa résidence, me donnait le vertige. Nous n'étions plus des vacanciers à Arcachon ; nous devenions des complices, liés par un secret qui, je le savais, allait transformer notre amour en une course contre l'invisible.
En quittant cette maison, en montant dans la voiture aux vitres teintées, je savais que nous franchissions une ligne de non-retour. La normalité était derrière nous, et devant, l'obscurité feutrée des palais parisiens où notre amour ne serait plus qu'un secret jalousement gardé, protégé par les murs épais de la fonction.
Le trajet vers l'aérodrome privé est une épreuve de suspension dans le temps. Une fois installés à l'arrière de la berline aux vitres teintées, le monde extérieur disparaît derrière le verre fumé, transformant notre fuite en un voyage vers une destination inconnue. Le silence qui règne dans l'habitacle n'est pas vide ; il est saturé d'une tension nouvelle, vibrante.
Peter n'est plus tout à fait le même. Dès que la portière se referme, ses doigts pianotent sur son téléphone, ses yeux scannent des rapports cryptés, sa mâchoire se crispe au rythme des décisions qu'il prend par messages interposés. Pourtant, entre deux échanges, il pose son appareil, le visage s'adoucissant au contact de ma main qu'il cherche dans l'obscurité.
Il fait glisser son bras derrière mes épaules, m'attirant contre lui avec une force protectrice, presque douloureuse. Il laisse reposer sa tête contre la mienne, un soupir lourd s'échappant de ses lèvres.
— Pardonne-moi, murmure-t-il, sa voix vibrant contre mon crâne. Je t'ai arraché à ton calme pour t'emmener dans la gueule du loup.
Je sens ses doigts remonter le long de mon bras, une caresse lente qui tente de combler l'abîme qui se creuse entre son devoir et nous. À chaque secousse de la voiture, nos corps s'imbriquent plus étroitement, comme si nous cherchions à ne faire qu'une seule masse solide contre l'hostilité du monde. Ses baisers, déposés sur mes tempes, sur mes paupières, sont empreints d'une tendresse désespérée, une façon de me dire que, même ici, au milieu du chaos, je suis son seul port d'attache.
Mais cette proximité, loin de m'apaiser, réveille en moi des échos que je croyais enfouis. En sentant le cuir du siège sous mes doigts, le rythme hypnotique des pneus sur le bitume, mon esprit est brutalement happé par le souvenir de mes rêves. L'odeur du moteur et le confinement de l'habitacle rappellent, avec une précision atroce, la pénombre du wagon plombé que j'ai traversé en songe.
Je ferme les yeux, le cœur battant la chamade. Je revois la main de cet inconnu, cette main glacée et ferme qui me tenait dans le noir, qui me murmurait de rester dans le rang. Je sens de nouveau le poids des corps entassés, la terreur irrationnelle, cette sensation de n'être qu'un numéro condamné par une volonté supérieure. Cette fuite actuelle, avec son urgence, ses codes et ses secrets, semble étrangement résonner avec ces spectres du passé. Suis-je condamné à toujours suivre un homme fort dans l'obscurité ? Est-ce là mon destin, d'être l'ombre de celui qui porte le poids du monde, que ce soit dans un train vers l'horreur ou dans une voiture vers le pouvoir ?
— Basile ?
La voix de Peter me ramène violemment à la surface. Ses mains encadrent mon visage, son regard scrute mes yeux avec une acuité qui semble lire mes pensées les plus sombres.
— Tu es ailleurs. Tu trembles. Qu'est-ce qui se passe ?
Je ne peux pas lui parler de ce wagon, de cette présence qui m'attendait dans l'ombre d'une autre vie. Je ne peux pas lui dire que sa puissance me rappelle, par un biais tortueux, la terreur de mon cauchemar.
— C'est juste... la peur, je suppose. Tout va si vite.
Il ne pose pas plus de questions. Il se contente de me serrer plus fort, ses lèvres se posant sur les miennes dans un baiser lent, presque implorant, qui efface le goût du métal et de la rouille de mon esprit. Sa langue caresse la mienne, une intrusion douce qui me force à revenir dans le présent, dans la chaleur de son corps, dans la réalité de sa peau.
Il ne dit rien de plus, plongé dans ses propres tourments, ses mains se refermant sur mes épaules comme s'il craignait que je ne me dissolve dans le vide. Dans la voiture, alors que nous roulons vers l'avion, je me réfugie dans son étreinte, laissant sa chaleur effacer les frissons de mon souvenir. Je sais pourtant, avec une lucidité glaciale, que Paris ne sera pas le havre de paix que j'espère. Ce sera un labyrinthe de pierre, de dossiers et de secrets, où notre amour, aussi brûlant soit-il, ne sera qu'une petite flamme luttant contre un vent immense. Mais pour l'instant, blotti contre lui dans le secret de cette berline, je me laisse porter par le rythme de son cœur, essayant d'oublier que, parfois, les ombres finissent toujours par nous rattraper.
Le trajet vers l'aérodrome, puis le vol dans la carlingue glacée de l'avion de la République, s'écoulent comme un rêve fiévreux. À bord, Peter redevient une silhouette affairée, les yeux rivés sur ses dossiers, le téléphone pressé contre l'oreille. Il dirige la réponse à la crise depuis les airs avec une froideur chirurgicale. Je reste en retrait, spectateur muet de cette machine étatique qui ne dort jamais, me sentant terriblement étranger à ce monde de technocratie et de puissance.
Arrivés à Paris, nous nous engouffrons dans une voiture banalisée. La capitale, sous une pluie fine, semble indifférente à notre retour. Derrière les hauts murs de Matignon, le silence qui nous accueille est épais, presque palpable. Nous franchissons les accès de service, escortés par des ombres en costume sombre. Nous montons un escalier dérobé, empruntons des couloirs aux boiseries anciennes et feutrées, jusqu'à ce que Peter m'introduise dans ses appartements privés.
L'endroit est un mélange frappant de luxe austère et d'intimité étouffante. Dès que la porte se ferme, Peter se laisse tomber dans un fauteuil, desserrant sa cravate d'un geste las.
— Reste ici, murmure-t-il, les yeux fermés. La sécurité va boucler l'étage. Je dois faire un point rapide avec le cabinet. Je ne t'oublie pas.
Il s'enferme dans son bureau. Quelques minutes plus tard, deux membres de l'intendance entrent silencieusement, déposent une table, posent une cloche en argent, puis s'éclipsent. Quand Peter sort enfin, il est épuisé, mais ses yeux se fixent sur moi avec une intensité qui ne faiblit pas. Il s'approche, soulève la cloche.
Le plat est d'une simplicité désarmante : une fricassée de volaille aux légumes racines, un ragoût modeste où les morceaux de viande se mêlent à de généreuses pommes de terre fondantes et des oignons compotés, le tout lié par une sauce courte et parfumée au thym et au laurier.
Dès que je porte la première bouchée à mes lèvres, le monde vacille. Ce n'est pas un souvenir, c'est une submersion violente. Le goût de cette sauce, mélange de féculents et de viande rare, ne me ramène pas à une cuisine de famille, mais au souvenir atroce de ce train. Je revois la main de cet inconnu, cette main glacée et ferme qui me tenait dans le noir du wagon plombé, me murmurant de ne pas bouger. Je sens de nouveau le poids des corps entassés, l'odeur de la sueur et de la peur, cette sensation de n'être qu'un numéro condamné par une volonté supérieure. Ce repas, avec sa frugalité de temps de guerre, est un écho direct à la privation, au silence contraint et à l'attente glacée de cet homme dans l'ombre.
Je repose ma fourchette, le souffle court. Je fixe le plat avec une intensité fiévreuse.
— C'est étrange, Peter, dis-je, la voix encore tremblante. J'ai l'impression de connaître ce plat par cœur, jusque dans sa moindre saveur. Pourtant, je suis certain de ne jamais en avoir mangé un seul jour de ma vie. C'est comme si ce goût était gravé dans mon esprit, quelque part là où je ne peux pas accéder.
Peter écarquille les yeux, arborant un air d'étonnement sincère et déconcerté qui me laisse perplexe.
— Comment pourrais-tu le connaître ? C'est une recette totalement obscure, issue d'une période de privations que nous n'avons pas connue, Basile. Tu me surprends beaucoup.
Mais alors qu'il se tourne pour reprendre son verre, je l'aperçois dans le reflet d'un miroir. Il ne me regarde pas. Il esquisse un tout petit sourire, presque imperceptible, un étirement de ses lèvres qui trahit une satisfaction profonde, presque triomphante.
— Est-ce que tout va bien ? demande-t-il alors, se tournant de nouveau vers moi, son visage redevenu neutre. As-tu parfois l'impression de te souvenir de jours de privation, ou d'instants passés dans l'obscurité, en attente d'un destin que tu ne choisis pas ?
Je sens mon sang se glacer. Les questions sont trop précises. Je ne comprends pas où il veut en venir, mais son insistance m'effraie. Je choisis la prudence.
— Tu as l'air d'être épuisé, Basile, dit-il soudain, changeant de ton. Tu devrais aller te reposer. Je dois encore travailler sur ces dossiers, mais je peux le faire depuis le lit.
Nous nous dirigeons vers la chambre. Une fois installés, Peter s'assoit contre les oreillers, son ordinateur portable sur les genoux, la lumière bleutée de l'écran illuminant ses traits tirés. Je m'allonge à ses côtés, le cœur encore lourd de ces visions troublantes. Dans un geste instinctif, je pose ma main sur sa cuisse, sentant la chaleur de sa peau sous le tissu du pantalon. Il ne réagit pas, concentré sur ses frappes, mais je sens sa jambe se raidir très légèrement sous mon contact. Je ferme les yeux, essayant de calmer ma respiration, tandis que le cliquetis du clavier devient le métronome oppressant de cette nuit où, plus que jamais, je me sens à la fois si proche et si étranger à l'homme qui m'accompagne.
La fatigue finit par m'emporter, mais le sommeil ne m'apporte aucun repos. Il m'engloutit, me faisant basculer dans une obscurité plus dense, plus ancienne.
Je ne suis plus à Matignon. Le luxe de la chambre disparaît au profit d'un grenier poussiéreux, où l'air est raréfié par la peur et la chaleur d'un été étouffant. Je suis assis sur une caisse en bois, face à lui. Devant nous, il n'y a que cette petite cocotte en terre cuite contenant la fricassée de volaille aux légumes racines, partagée avec une économie dévote.
L'homme est là, ses traits creusés par la clandestinité, ses yeux habités par une vigilance constante. Il m'observe avec une tendresse qui déchire le voile de notre misère. Il plonge sa cuillère dans le ragoût et me la tend.
— Mange, Jean, murmure-t-il, sa voix est un baume sur mes nerfs à vif. Tu dois reprendre des forces.
Je prends la cuillère, le goût du plat envahit mes sens, identique à celui de ce soir, mais chargé d'une émotion brute, réelle. Je le regarde, le cœur gonflé par un amour qu'il nous faut taire pour ne pas signer notre arrêt de mort. Ici, cachés dans ce vide entre deux mondes, nous n'existons que pour nous-mêmes.
— Merci, Samuel, réponds-je, en posant ma main sur la sienne, rugueuse et marquée par la fatigue. Promets-moi de ne jamais me lâcher, quoi qu'il arrive.
Il serre mes doigts, son regard brillant d'une détermination désespérée. Nous savons que la moindre erreur, le moindre bruit, peut nous conduire à l'abîme. Nous nous aimons dans le secret le plus absolu, protégés par les murs de notre cachette, savourant ce repas de survie comme si c'était un festin de noces.
Puis, une lumière crue, un craquement de bois, et le rêve se déchire.
Je me réveille en sursaut, le souffle court, les larmes coulant sur mes joues sans que je puisse les retenir. Je suis glacé. La lumière est toujours allumée, une lueur impitoyable dans la nuit. Je suis de retour à Matignon, dans ce lit trop grand.
Peter est toujours assis contre la tête de lit, son ordinateur portable sur les genoux, mais il a sombré dans un sommeil épuisé. Des dossiers sont éparpillés sur lui, les pages glissant dangereusement sur la couette. Sa main, lourde de lassitude, est restée là, posée sur mes cheveux, ses doigts emmêlés dans mes mèches comme s'il cherchait à me retenir, même en rêve.
Je reste immobile, le souffle retenu, observant son visage détendu par le sommeil. Je suis tremblant, le goût du ragoût de mon rêve encore persistant sur ma langue. Samuel. Le nom résonne en moi avec la force d'une vérité enfouie. Qui était cet homme ? Et pourquoi, en voyant Peter endormi ici, dans cette chambre de pouvoir, je ne peux m'empêcher de voir, par-delà ses traits, l'ombre de celui qui m'aimait dans le secret de ces années de plomb ?
Le poids des dossiers glisse sur la couette, le bruit froissé du papier me tire de mon sommeil. Peter, lui, sursaute. Ses yeux s'ouvrent, lourds, chargés d'une torpeur brutale. Il croise mon regard — mes larmes, mon trouble encore imprégné de ce grenier poussiéreux, de la voix de Samuel. Au lieu de m'interroger, il plonge ses yeux dans les miens, un sourire en coin se dessine, une compréhension silencieuse qui m'électrise.
D'un geste brusque, il fait basculer l'ordinateur au sol. Le choc mat contre le plancher scelle le silence de la pièce. Il se tourne vers moi, ses mains puissantes agrippant mes épaules, m'attirant contre son torse avec une faim qui n'a plus rien de politique ou de mesuré. Ses lèvres s'écrasent sur les miennes, non pas en baiser, mais en revendication, ses dents effleurant ma lèvre inférieure, cherchant à étouffer mes gémissements.
Il m'écarte, ses mouvements sont saccadés, fiévreux. Ses mains débarrassent mon corps de ce qui le couvre, explorant chaque parcelle de ma peau avec une précision possessive qui m'arrache des soupirs. Lorsqu'il retire ses propres vêtements, ses muscles saillants sous la lumière blafarde révèlent une tension brute. Il se place entre mes jambes, son regard noir ancré dans le mien, avant de guider son sexe épais et rigide contre mon entrée.
D'un mouvement lent, délibéré, il s'enfonce. Je perds le souffle. Chaque centimètre qu'il conquiert dilate mon corps, comblant un vide que je n'osais pas nommer. Il commence alors un va-et-vient qui devient rapidement incontrôlable. Ses coups de reins sont puissants, percutants, il martèle mon corps avec une violence sourde qui fait trembler le matelas. À chaque poussée profonde, le claquement sourd et humide de ses testicules contre mes fesses résonne dans la pièce, un rythme charnel, animal, qui m'emporte dans un tourbillon de sensations pures.
La friction est sauvage. Il m'empoigne les hanches, ses doigts s'enfonçant dans ma chair, me maintenant contre lui pour s'assurer que chaque friction soit totale, que chaque fibre de mon être réponde à la sienne. Ses grognements, rauques, vibrent contre mon oreille, ses poussées deviennent plus frénétiques, une cadence impérieuse qui ne connaît aucune limite. Je m'agrippe à ses épaules, mes ongles griffant sa peau, tandis que mon bassin s'arc-boute contre le sien, cherchant à en absorber chaque once.
L'air devient brûlant. Il me domine, ses mouvements s'accélèrent dans un martèlement insoutenable. La chaleur entre nous explose. Je sens ses muscles se durcir, ses reins s'arc-bouter pour une série de coups plus profonds, plus rapides, jusqu'à ce que son souffle se transforme en une plainte sourde. Il se vide en moi avec une violence libératrice, ses spasmes puissants secouant nos deux corps enlacés, tandis que je bascule moi-même dans l'abîme, mes sens saturés par sa présence, par cette fusion totale où il n'y a plus de place pour la réflexion.
Nous restons là, haletants, enchevêtrés dans les draps froissés, nos corps encore vibrants, la sueur glacée sur nos peaux chaudes. Il ne se retire pas, gardant ce contact total, sa respiration qui s'apaise lentement contre mon épaule. Dans le silence, je sens que cette nuit a scellé quelque chose d'irréversible. Épuisé, je sens pourtant mes pensées refuser de s'éteindre, obsédées par ce nom, par ce souvenir : Samuel.
L'épuisement finit par nous rattraper, nous laissant sombrer dans une torpeur lourde, enchevêtrés l'un contre l'autre. Le silence de la nuit à Matignon, autrefois si oppressant, semble désormais apaisé par la moiteur de nos corps.
Le lendemain, à mon réveil, la place à côté de moi est vide. Le drap, encore froissé de notre nuit, est tiède, mais Peter est déjà parti. Je tends la main vers la table de chevet et je tombe sur un petit mot manuscrit, posé bien en évidence :
— Je n'ai pas voulu te réveiller. Je serai de retour en fin de matinée. Si tu as faim, tout est à ta disposition dans la cuisine, et j'ai fait déposer des croissants frais sur la table. Repose-toi.
— P.
— P.
Je reste un instant immobile, le papier entre les doigts, encore imprégné du souvenir de son étreinte. Après avoir enfilé mon bas de jogging, je me traîne jusqu'à la cuisine, où l'odeur du café et du beurre chaud me rappelle, cruellement, la réalité de ce lieu. Mais le malaise ne me quitte pas. Je tourne en rond, incapable de trouver une place dans ces appartements trop vastes qui me rappellent sans cesse mon étrangeté ici.
Pour tromper mon angoisse, je m'aventure dans la bibliothèque. Les rayons sont tapissés d'ouvrages reliés, une collection austère qui semble figée dans le temps. Cherchant un livre pour m'occuper, je m'approche par réflexe du bureau de Peter, là où tout a commencé la veille.
Un petit carnet en cuir, entrouvert, repose près d'une lampe éteinte. Je m'approche, la curiosité prenant le pas sur la prudence. En voyant son écriture — cette graphie inclinée, élégante, que j'ai apprise à reconnaître — un sourire fugace étire mes lèvres. C'est comme une petite trace de lui dans ce lieu froid.
Mais mon sourire se fige instantanément. Au milieu de la page, des ratures violentes barrent le papier, et en plein cœur de cet enchevêtrement d'encre noire, deux prénoms se détachent, écrits avec une insistance qui me donne le vertige : Jean et Samuel. Juste en dessous, une date est inscrite, tracée d'une main fébrile : 1944.
Je sens mon cœur rater un battement. Je feuillette les pages suivantes avec des doigts tremblants : rien. Le reste du carnet est désespérément vierge.
Le souffle coupé, je fixe ces deux prénoms et cette année maudite. Ils sont là, inscrits de sa main, dans son carnet personnel. Jean et Samuel. Les noms dans mon rêve.
Comment est-ce possible ? Une coïncidence ? Non, c'est impossible, pas à ce point-là. Le sang bat à mes tempes. Aurais-je prononcé ces noms à voix haute en dormant, en le laissant m'embrasser ? M'a-t-il entendu appeler Samuel alors que je cherchais son étreinte ? L'idée qu'il ait pu assister à mes rêves, qu'il ait noté ces identités secrètes alors que je sombrais dans l'inconscience, me donne la nausée. Est-ce qu'il savait ? Depuis quand joue-t-il avec moi ?
Le silence de la bibliothèque devient soudain assourdissant. Mes doigts, encore crispés sur le cuir souple du carnet, tremblent si violemment que je manque de le faire tomber. Chaque seconde qui s'étire semble chargée d'une menace nouvelle. Mes noms — nos noms — inscrits par sa main, ici, dans le sanctuaire de son pouvoir, c'est une intrusion. C'est la preuve tangible que mon intimité mentale a été violée.
Soudain, un bruit sec déchire l'atmosphère.
Le déclic du verrou à l'entrée de l'appartement. Le souffle se bloque dans ma gorge. Ce sont ses pas — un rythme régulier, calme, autoritaire — qui résonnent sur le marbre du vestibule, puis sur le parquet du couloir. Il est en avance.
Paniqué, je referme le carnet dans un mouvement désordonné, mes jointures blanchies par l'effort de ne pas faire de bruit. Je le repose à la hâte sur le bureau, mais ma main glisse sur le cuir lisse, et je dois m'y reprendre à deux fois pour qu'il soit exactement dans la position où je l'avais trouvé. Mon cœur cogne si fort contre mes côtes que je crains qu'il ne puisse l'entendre à travers les cloisons.
Je recule précipitamment, m'éloignant du bureau pour faire mine de consulter une étagère de livres à l'autre bout de la pièce. Je n'ai même pas choisi de titre ; je fixe une reliure dorée sans en lire les lettres.
Les pas s'arrêtent. Un silence s'installe, plus pesant encore que le précédent. Je sens son regard sur mon dos avant même de l'entendre.
— Tu as trouvé quelque chose d'intéressant à lire ?
Sa voix, calme, dépourvue de la moindre aspérité, me parvient de l'encadrement de la porte. Je me retourne, forçant mes muscles à se détendre, un masque de sérénité plaqué sur mon visage. Il est là, dans son costume impeccable, observant l'espace avec cette acuité qui me terrifie dorénavant. Il semble ne pas avoir bougé d'un pouce depuis ce matin, et pourtant, quelque chose dans sa posture, dans la façon dont il penche légèrement la tête, me fait me demander s'il n'a pas déjà deviné tout ce que je viens de découvrir.
— Juste... un recueil de poésie, réponds-je, ma voix trahissant une infime cassure que je m'efforce de masquer en toussant. C'était un peu austère, pour être honnête.
Il avance vers moi. Chaque pas qu'il fait dans ma direction me semble être une avancée dans un champ de mines. Il s'arrête à quelques centimètres seulement, son parfum — ce mélange de cuir et de papier ancien — m'enveloppant comme une prison invisible. Il pose sa main sur l'étagère, juste au-dessus de mon épaule.
— La poésie n'est pas toujours facile à apprivoiser, dit-il, ses yeux gris scrutant les miens avec une intensité insoutenable. Parfois, il faut lire entre les lignes pour comprendre ce qui est réellement écrit.
Il marque une pause, un sourire énigmatique aux lèvres. Il sait. Il sait que j'étais à son bureau. Et il sait ce que j'y ai vu.
Fin du chapitre 6.
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