Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
La voix de Lilly — Chapitre 2 · Spaghetti
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
La voix de Lilly
Chapitre 2 · Spaghetti
— Environ 2 000 mots - 7 à 8 minutes de lecture —
- Spaghetti -
Quelques semaines plus tard, Lilly et moi travaillions ensemble à la B.U.
Bibliothèque Universitaire
, chuchotant de temps en temps. Elle était absolument formidable. Il ne m'avait fallu que quelques minutes de discussion avec elle et ses deux amis (j'avais entretemps appris que la fille s'appelait Linh), lors de notre première rencontre à la sortie de l'amphi, pour totalement tomber entièrement sous son charme. Elle était intelligente, semblait douce et pourvue de beaucoup d'empathie. Et, cerise sur le gâteau, Lilly avait une voix qui me faisait vibrer. Évidemment, restait à savoir si moi, j'étais sa tasse de thé. Je mourais d'envie de savoir si elle avait un mec. Elle n'évoquait jamais un éventuel copain, mais cela ne voulait rien dire. Peut-être était-elle tout simplement discrète ? Je n'avais qu'une seule crainte : me faire friendzoner. J'essayais de ne pas trop réfléchir à tout cela, de laisser venir, mais c'était compliqué. Elle m'avait vraiment tapé dans l'œil. Et l'oreille.
Nous étions donc à la B.U., assis·e l'un à côté de l'autre, seul·es à une table pour huit. Je me réjouissais de ce petit moment où nous n'étions que tous les deux. Je pouvais, si l'occasion s'y prêtait, faire un semblant de début de commencement de légère dragouille sans avoir peur de me faire griller par les autres. Les "autres" étant Linh & Fred et mon pote Ali.
Nous avions passé une partie de l'après-midi tous les cinq à la B.U. à travailler sur nos cours. Ali ne suivait pas le même cursus que nous, mais il m'avait accompagné, motivé par le fait d'être dans une bibliothèque sans sa Play ce qui lui éviterait les tentations, et surtout — m'étais-je mis en tête — de voir de plus près cette Lilly dont je lui avais parlé deux ou trois fois. Il savait que je traînais pas mal avec le trio, et ça l'intriguait quelque peu. Peut-être un peu de jalousie de sa part, devant désormais me "partager" avec ce groupe d'ami·es ?
Vers cinq heures et demie de l'après-midi, Linh & Fred nous avaient quitté·es, puis trois quarts d'heure plus tard, Ali en avait fait autant. Depuis, il n'y avait plus que Lilly et moi à notre table. Et j'appréciais ce "mini date" improvisé.
Nous parlions parfois, pour mieux cerner tel ou tel théorème, paragraphe, dans les cours que nous étions en train de bûcher, mais peu tout de même afin de ne pas trop déranger les quelques rares étudiant·es encore présent·es. Il était assez tard, près de sept heures du soir. La plupart des courageux·ses qu'il restait avaient des oreillettes, néanmoins c'est une question de principe ou d'éducation : dans une bibliothèque, on peut échanger verbalement certes, cependant ce n'est pas le lieu pour une vraie discussion ; on se doit de se limiter à quelques mots ou phrases, normalement.
Bien que concentré sur mon écran, je ne sais plus trop comment la chose m'était venue à l'esprit mais je pensais aux films Un homme d'exception et Will Hunting ; probablement parce que tous deux traitent, à un moment ou un autre, de mathématiques poussées. J'ai glissé un mot à voix basse concernant ces longs-métrages et ai appris avec plaisir qu'elle n'en avait vu aucun. Malicieux, j'avais surjoué un peu l'étonnement et l'avais taquinée gentiment sur son manque de culture mathématico-cinématographique (ou cinémato-mathématique ?). Puis, j'avais consulté rapidement mon smartphone et constaté avec plaisir que les deux titres étaient disponibles sur plusieurs plateformes de streaming classique comme Prime Video ou Netflix.
Prenant mon courage à deux mains et, croisant les doigts pour qu'elle soit célibataire, je lui avais alors proposé, d'un air faussement casual de pallier cette lacune en allant regarder chez moi l'un des deux films, ayant une préférence pour le second, Will Hunting. Ne lui laissant pas le temps de répondre — je stressais et craignais un peu une réponse négative, je dois bien l'avouer — j'avais même ajouté que l'on pourrait carrément se faire une soirée "Maths & Ciné" en regardant les deux films d'affilée. C'était gros, c'était trop, bref c'était trop gros, mais les mots m'avaient échappé face à l'appréhension de me jeter à l'eau comme ça, tout de go.
– Euh… je sais pas trop, avait-elle répondu, hésitante.
Mon cœur s'était arrêté, ou avait battu la chamade, ou les deux à la fois (si ! C'est possible chez moi !). Enfin, je ne sais plus mais c'était un sacré bazar dans ma poitrine. Accepte ! Accepte ! Dis-moi oui ! Elle fuyait mon regard. Je sentais que la chose m'échappait. J'étais absolument dégoûté, déçu, frustré, triste, blessé, déprimé, désemparé. Et vide.
En outre, j'avais fait face à deux sensations contradictoires : la voix mélodieuse de Lilly dont je ne me lassais pas venait de me briser le cœur. Cet antagonisme, quelque part, était encore plus destabilisant que si j'avais reçu cette mauvaise nouvelle par une voix quelconque. On pourrait s'attendre à ce qu'un coup dur soit moins blessant lorsque la forme est douce. Là, non. C'était l'opposé. C'était pire.
J'étais en train d'ouvrir la bouche pour couper court au silence interminable de quelques secondes qui venait de s'installer, ce genre de silence inconfortable que j'ai en horreur, et surtout pour abréger mes souffrances. Mais elle m'avait alors devancé en reprenant la parole :
– En fait, ça dépend : tu as des spaghetti, du beurre, du poivre et de l'emmental râpé chez toi ? me demanda-t-elle avec un clin d'œil et un sourire qui firent chavirer mon cœur (ce dernier ayant fini par redémarrer, apparemment).
– Qui n'a pas de pâtes chez soi ? C'est la base ! Je ne mange que ça, répondis-je en forçant le trait, pour masquer le fait que c'était finalement presque la vérité, mes moyens étant… moyens, justement.
– Je ne regarde de film qu'en mangeant des pâtes, de préférence des spaghetti. Mais je consentirai à faire un effort si tu n'as que des coquillettes…
– Qui n'a pas de pâtes chez soi ? C'est la base ! Je ne mange que ça, répondis-je en forçant le trait, pour masquer le fait que c'était finalement presque la vérité, mes moyens étant… moyens, justement.
– Je ne regarde de film qu'en mangeant des pâtes, de préférence des spaghetti. Mais je consentirai à faire un effort si tu n'as que des coquillettes…
C'était le moment où jamais de lui demander si elle avait un mec. Le moment du carrefour, l'instant où il fallait choisir quelle voie suivre, où tout allait se décider : venait-elle chez moi en copine, pour passer une soirée sympa, entre potes ? Je n'avais jamais douté de l'existence de l'amitié entre femme et homme. J'avais même une BFF
Best Friend Forever
que je connaissais depuis nos treize ans. Nos études respectives nous avaient un peu séparé·es, heureusement nous continuions à beaucoup nous écrire, même si on ne se voyait plus vraiment, la distance étant trop importante. Lilly avait-elle une petite idée derrière la tête ? Ou plutôt, devinait-elle que moi j'en avais une ? Si je lui demandais à brûle-pourpoint, maintenant, frontalement, si elle avait un copain, elle saurait que je me posais des questions sur les suites de la soirée. Je réfléchissais à cent à l'heure, cherchant un moyen de m'enquérir de son statut sentimental d'une manière détournée sans me faire griller. Rien ne venait…– Écoute, tu as beaucoup de chance, je viens de rentrer des spaghettoni coquilleto alla mangiare millésime 1947, un très bon cru paraît-il, ai-je répondu une fois de plus presque malgré moi, en prenant un pauvre accent italien pour prononcer le nom du plat issu tout droit de mon imagination.
Pathétique, j'étais pa-thé-tique. Même si, comme tout un chacun, j'aimais les blagues et rigoler un bon coup, l'humour n'était pas mon fort. Sauf pour l'humour de lourdeau qui drague avec des blagues de daron. Apparemment, ça, je savais faire. J'avais eu envie de me terrer au fond d'un trou, d'annuler la soirée en prétextant n'importe quoi. J'étais mort de honte devant ma blague complètement nulle.
– Tu déconnes ? C'est mon année préférée ! Et si t'as un petit Pepsi Max de l'année tu feras de moi une fille comblée !
Je n'en revenais pas ! Non seulement je n'avais pas fait chou blanc avec ma tentative d'humour à deux balles, mais en plus elle avait embrayé d'elle-même et surenchéri dans le délire ! Décidément, quelle meuf ! À tous les coups elle faisait partie d'une ligue d'improvisation ou quelque chose du genre. J'avais toujours été extrêmement impressionné par les gens qui ont ce talent de rebondir sur n'importe quoi, de se sortir de toute discussion épineuse en orientant le sujet ailleurs, sans se faire prendre en flagrant délit de tentative de noyer le poisson. Elle allait sur un terrain où je n'avais aucune chance. Enfin si, une seule : celle de montrer mon manque total de répartie. Je commençais à avoir peur : n'était-elle pas "trop", pour moi ? Elle semblait être une tronche, ce qui me plaisait au plus haut point. Ma sapiosexualité
Fait d'être attiré·e par quelqu'un en fonction de son intelligence et/ou sa culture
était comblée quand je discutais sciences ou maths avec elle. Ça, j'assumais. Pourtant, si elle me mettait à l'amende en humour et en répartie, elle risquait fort de me trouver pas très intéressant.– Euh, j'ai du Pepsi… je sais pas s'il est Max ou pas.
Je n'avais pas su suivre son délire. J'avais répondu sérieusement. Je me sentais un peu nul. J'avais l'impression de casser l'ambiance.
– T'inquiète ! Si c'est du normal, je retirerai les grains de sucre un par un. Tu as des baguettes japonaises ou chinoises ? C'est plus pratique pour attraper les grains de sucre, je trouve !
Décidément, elle ne s'arrêtait pas. J'aimais ça, c'était certain, elle était drôle. Mais comme je le disais, je me sentais con, limité. Normalement, c'est « Femme qui rit, à moitié dans ton lit », non ? Il n'y a rien de prévu pour « Homme qui rit… », si ? Qu'allais-je devenir, durant cette soirée espérée et à présent presque redoutée ?
Pour toute réponse à ses baguettes sino-japonaises / nippo-chinoises, j'avais souri sans prononcer un mot. Je n'avais rien d'intéressant à rétorquer. J'étais passé en quelques secondes de "Yes ! Elle vient voir un film chez moi !" à "Oh punaise, elle va me trouver nul, insipide, sinistre et se faire chier comme un rat mort avec moi toute la soirée dès qu'on parlera". Un sacré ascenseur émotionnel.
Nous nous sommes levés, avons rangé nos petites affaires, remballé nos ordinateurs et sommes sortis. Elle avait repoussé sa chaise sous la table. Trop bien ! J'adore quand les gens montrent un minimum d'éducation, de politesse et de savoir-vivre et se soucient des autres. Ce n'était pas très courant, à la B.U., que l'on quitte sa place en rangeant correctement sa chaise dessous.
Une fois dehors, bien que la douceur de ce mois de novembre ait été très agréable, nous avons été surpris : la nuit était tombée, et nous n'étions pas encore habitués au changement d'heure du weekend précédent. Lilly avait frissonné légèrement et s'était accrochée à mon bras droit, la tête proche de mon épaule, déclarant qu'elle avait un peu froid. Cela devait suffire à justifier qu'elle se soit collée à moi, apparemment. J'ai su plus tard que bien sûr, elle n'avait pas froid, il faisait si bon. Mais elle comptait sur la réputation (usurpée !) de frilosité des filles pour justifier ce rapprochement tactile sans avoir l'air de se jeter sur moi.
Qu'elle se soit rapprochée ainsi m'avait rendu tout chose. Sans parler encore d'érection, je dois avouer que ça se réveillait "en bas". Les délicieuses prémices d'une excitation physique se manifestaient : une douce chaleur envahissait lentement mon bas-ventre, et j'avais senti mes testicules bouger légèrement. Mon dernier rapport sexuel commençait un peu à dater, tout comme la dernière masturbation. La pratique de l'onanisme était loin d'être quotidienne chez moi. Sans entrer dans les détails, il faut reconnaître que cet exercice me mettait un peu mal à l'aise, quelque part. Je me résolvais tout de même parfois à "vider mon trop-plein", cependant c'était une activité assez irrégulière. J'avais un regard un peu honteux sur cet exercice. Ce n'est pas une histoire de morale judéo-chrétienne, mais plus une idée de… comment dire ? Que ça faisait un peu animal. Que lorsque je ne pouvais plus résister alors je devais le faire, un peu comme un réflexe ou un instinct. Paradoxalement, la masturbation féminine ne me faisait absolument pas cet effet-là. Je trouvais ça terriblement érotique et sensuel. C'était d'ailleurs cette image qui me servait de support mental quand je jouais avec moi-même. Avec, bien sûr, des gémissements et des petits cris plein la tête. On ne se refait pas.
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Commentaires ()
Tous mes facettes vous remercient.
Merci.
On entend presque les palpitations de ce petit cœur qui s'emballe.
Le récit nous propulse dans nos meilleurs souvenirs, peu importe l'endroit…bibliothèque, foyer du lycée, le petit café du bas de la rue, à chacun le sien…
Je découvre avec cette série de textes, une nouvelle facette de Norcle.
Comme dans le 1er chapitre, certains détails nous immergent bien dans le récit, et les personnages sont attachants.
Et les 2 films cités sont à voir et revoir !