Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Sans visage — Chapitre 4 · Deux solitaires que tout oppose apprennent à se voir : l'une malgré son masque, l'autre malgré le sien.
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Sans visage
Chapitre 4 · Deux solitaires que tout oppose apprennent à se voir : l'une malgré son masque, l'autre malgré le sien.
**Le vertige**
_Anna_
_Anna_
Je m'accroche péniblement au rebord de la planche pour contenir les assauts de Morita. Je ne sais pas ce qui l'a piqué aujourd'hui, mais il se défoule sur moi pour évacuer une frustration qu'il ne semble même pas pouvoir concevoir lui-même.
— Putain, j'adore ta chatte, lâche-t-il dans un grognement vulgaire.
Je me suis habituée aux remarques du genre. Mais je préfère les actes — ces messages subtils que le corps envoie sans se mentir à lui-même. Une claque complice sur les fesses, une caresse entre deux ruades entre mes reins, une hanche tenue trop fermement. Et le meilleur : les sentir exploser en moi tandis que je contracte exprès pour qu'ils ne puissent plus se contenir. La récompense pour eux : une satisfaction immense, souvent mêlée à la frustration de n'être qu'un numéro. Pour moi : de la pommade sur mon ego blessé, un shot de dopamine et la sensation d'être pleinement en vie. J'ai besoin de cette drogue pour ne pas me noyer.
Alors que Morita sort, je l'entends à moitié s'enthousiasmer dans le couloir. La porte s'ouvre. Une silhouette entre — encore habillée, hésitante, poussée dans le box par quelqu'un qui referme aussitôt derrière elle. Un silence gêné. Je me penche légèrement pour voir à qui j'ai affaire.
Mon sang ne fait qu'un tour.
C'est Kei.
Je me fige. Pas une fraction de seconde — vraiment, complètement. Comme si mon corps avait décidé avant moi qu'il ne savait pas quoi faire de cette information. Pendant des mois, j'avais imaginé cet instant dans les moindres détails : comment je l'accueillerais différemment des autres, comment mon corps parlerait mieux que n'importe quel mot, comment je saurais le faire rester. J'avais construit ce scénario avec une précision presque maniaque, la nuit, entre deux hommes dont je ne savais pas le nom. Et maintenant qu'il est là, de l'autre côté de la planche, il ne reste rien de tout ça. Juste la conscience brutale du foutre de trois hommes encore sur ma peau, et l'envie absurde de disparaître à travers le mur.
Je me recroqueville légèrement, cherchant une posture qui n'existe pas.
Il ne bouge pas. Il regarde — pas avec la voracité des autres, ni avec ce regard de consommateur qui jauge avant de décider. Avec cette attention particulière qu'il a au bureau quand il examine quelque chose sans avoir encore décidé ce qu'il en pense. Il promène les yeux sur ce qu'il voit de moi — mon corps, le dispositif, le box — avec la même expression que quand il examine un bug qu'il ne comprend pas encore. Méthodique. Presque clinique.
Je connais ce regard. Je l'ai étudié pendant des mois à travers une vitre. Et précisément parce que je le connais, je sais ce qu'il signifie : il n'a pas encore décidé, mais il va décider vite.
Je veux lui parler. Lui dire que c'est moi, que je suis plus que ce qu'il voit, que s'il pouvait juste rester une minute, juste une, je pourrais lui montrer — quoi, exactement, je ne saurais pas le dire. Mon prénom, peut-être. Le classement alphabétique. Ovide. N'importe quoi qui ferait de moi quelqu'un plutôt que quelque chose.
Mais si je parle, il reconnaît ma voix.
Puis ses chaussures pivotent vers la sortie.
— Attends, dis-je à voix basse.
Le mot est sorti seul, sans décision consciente — juste le réflexe de quelqu'un qui voit une porte se fermer et tend la main trop tard. Je ne sais pas ce que j'espérais. Qu'il reconnaisse ma voix, peut-être, ou au contraire qu'il ne la reconnaisse pas. Qu'il reste pour la mauvaise raison, ou pour aucune raison. Je n'avais pas réfléchi jusque-là. Je ne réfléchis plus du tout.
— S'il te plaît.
Une longue seconde. Il ne se retourne pas. Il y a quelque chose dans cette immobilité — une hésitation, peut-être, ou juste le temps qu'il faut pour décider ce qu'on savait déjà. Puis il sort sans un mot, refermant la porte derrière lui avec une douceur presque pire que s'il l'avait claquée. Comme on referme la porte d'une pièce où rien d'important n'a eu lieu.
Je reste immobile dans le noir du box. Pas de larmes — juste ce vide particulier qui s'installe quand quelque chose qu'on avait imaginé pendant longtemps prend enfin une forme réelle et décevante. Je n'avais pas prévu qu'il partirait comme ça. Sans violence, sans explication. Comme si ce qu'il avait vu ne méritait même pas une réaction. Mon estomac se noue et la seule envie qui me vient est de partir sous les huées de ma propre conscience.
La porte se rouvre presque aussitôt. Une silhouette s'avance rapidement — je reconnais la démarche avant le visage.
Takahashi.
Il me voit déjà sur le point de disparaître et enrage. Ce n'est pas un homme auquel on dit non.
Il me voit déjà sur le point de disparaître et enrage. Ce n'est pas un homme auquel on dit non.
— J'ai attendu presque une heure, s'insurge-t-il. Alors maintenant tu reviens et tu écartes les cuisses.
— Va te faire foutre, Takahashi.
Le silence qui suit a le goût d'une erreur irréparable. J'ai prononcé son nom. Je l'entends dans ma propre tête, une fraction de seconde trop tard.
— Attends… on se connaît ?
Je plonge au sol sans répondre. Mes vêtements sont éparpillés dans le noir — je tâtonne, j'attrape ce que je peux. La culotte d'abord, enfilée à l'envers, le jean ensuite que je remonte à moitié en sautillant sur un pied, le haut que je passe sans vérifier l'endroit. Takahashi s'est avancé vers moi — il tend le bras, essaie d'attraper mon poignet.
— Attends, t'as pas le droit de refuser, c'est pas le principe ici. T'as toujours aimé que je te baise, pas vrai ?!
Je m'écarte en trébuchant sur mes propres chaussures que j'ai ramassées sans les mettre. Il s'interpose entre moi et la sortie, décontenancé, pas encore en colère — juste incapable de comprendre qu'une règle qu'il n'a jamais eu à négocier puisse soudainement ne plus s'appliquer. Je contourne le box par l'autre côté, pieds nus sur le sol froid, une chaussure dans chaque main, et je pousse la porte latérale qui donne sur le couloir du personnel.
— Reviens ici ! Je t'ai pas encore —
Dans le couloir, je cours à moitié — ce trot ridicule de quelqu'un qui essaie de ne pas courir mais qui court quand même. J'enfile mes chaussures en marchant, l'une après l'autre, sans m'arrêter, en perdant l'équilibre à chaque fois. Le videur me voit arriver depuis l'autre bout du couloir. Il lit la situation en une seconde et ouvre la porte de sortie avant même que je l'atteigne. Derrière moi, j'entends Takahashi dans le couloir, sa voix qui monte d'un ton.
La porte se referme. Le bruit s'éteint.
Je m'arrête à mi-chemin entre le club et ma rue, dos contre un mur, le temps de remettre correctement ma culotte et de fermer mon jean. Une femme qui passe me regarde. Je m'en fous. Je suis au-delà de ça.
Quand je claque la porte de mon appartement, je me laisse glisser tout le long jusqu'au sol. Pas de larmes. Juste la certitude froide que j'avais tout faux depuis le début — le plan, l'espoir, l'idée que mon corps pouvait être un pont vers autre chose. Kei était entré. Kei était reparti. Et il n'avait même pas eu besoin de voir mon visage pour décider que ce n'était pas ce qu'il voulait.
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