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✦ Aldenor Sans visage XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Hétéro Orientation principale dans ce chapitre

Sans visage — Chapitre 3 · Deux solitaires que tout oppose apprennent à se voir : l'une malgré son masque, l'autre malgré le sien.

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Aldenor
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Sans visage

Chapitre 3 · Deux solitaires que tout oppose apprennent à se voir : l'une malgré son masque, l'autre malgré le sien.

***L'invitation***
*Kei*
Je déteste les séminaires d'entreprise pour la même raison que je déteste les buffets : l'obligation de se servir parmi les autres, de faire semblant que la proximité est un plaisir. Celui-ci ne fait pas exception. Deux jours dans un hôtel Mercure en périphérie de ville, avec une salle de conférence qui sent la moquette chauffée et des activités pensées par quelqu'un qui n'a jamais rencontré d'ingénieur de sa vie.
Le matin : escape room. Takahashi a immédiatement pris la direction des opérations avec l'assurance de quelqu'un qui ne sait pas ce qu'il fait. Dix minutes perdues sur une énigme que j'avais résolue en trente secondes — j'attendais qu'il arrive seul à la conclusion, mais il n'y arrivait pas. J'ai fini par intervenir. L'équipe a gagné. Takahashi a hoché la tête comme si c'était lui. Les autres m'ont regardé une seconde de trop — ce regard particulier, entre la gêne et l'admiration, que les gens ont quand ils réalisent qu'ils t'avaient mal évalué. Ça dure rarement.
L'après-midi : karting. Je ne savais pas conduire — je n'ai jamais eu de voiture, et cette lacune était devenue, à force, une position philosophique. Sur le circuit, j'ai terminé avant-dernier, derrière la stagiaire comptable et devant Takahashi, qui avait percuté un muret dès le deuxième tour. Personne n'a commenté. Moi non plus. Il y a une dignité particulière à mal faire quelque chose sans s'en excuser.
La fille du service documentation était là également. Sur le circuit, elle avait terminé troisième — avec une concentration appliquée, les deux mains bien en place sur le volant, comme quelqu'un qui avait décidé de faire les choses correctement même si personne ne le lui demandait. Personne ne l'avait félicitée en franchissant la ligne. Elle avait retiré son casque sans chercher de regard. Je l'avais regardée une seconde de trop, moi aussi. Puis j'avais regardé ailleurs, comme tout le monde. C'était plus simple.
Le soir, dîner dans la salle privatisée de l'hôtel. Longue table, vin trop vite débouché, conversations qui s'étirent. Je me suis installé en bout de table avec mon verre d'eau, à l'endroit stratégiquement le moins exposé. En face de moi, à trois sièges, Morita — responsable commercial, la quarantaine usée, le genre d'homme qui parle fort pour compenser quelque chose. Il avait déjà deux verres d'avance sur tout le monde et ça s'entendait.
— Le Sauna Bleu, lança-t-il à la cantonade avec le sourire de quelqu'un qui sait qu'il va avoir un public. Vendredi prochain. Qui est partant ?
Quelques rires. Le patron qui sourit dans sa serviette. Une tablée d'hommes mariés qui se donnaient mutuellement la permission de fauter.
— T'as vu la dernière fois, dit Morita en se penchant vers son voisin, comme si baisser la voix d'un demi-ton rendait la chose discrète. Cette fille, putain. Je sais pas qui c'est mais je comprends pourquoi les gars font la queue.
À ma gauche, Endo — la trentaine, plus discret, qui buvait méthodiquement depuis le début du repas — a posé son verre sans rien dire. Il m'a regardé de côté, comme pour jauger ma réaction.
— T'es jamais venu, toi.
Ce n'était pas une question.
— Non.
— Pourtant c'est à dix minutes du bureau.
— Je sais où c'est.
Il a souri dans son verre. Pas le sourire gras de Morita. Autre chose. Quelque chose de plus étrange, presque mélancolique.
— Y'a quelqu'un, là-bas. Je sais pas comment dire autrement. Personne sait qui c'est, personne a vraiment cherché. Mais ceux qui y sont allés une fois y retournent. C'est con à dire, mais c'est comme ça.
J'ai regardé mon verre.
— Et tu me racontes ça pourquoi ?
— Parce que t'as l'air du genre à apprécier ce qui est difficile à expliquer.
C'était une observation juste. Je ne lui ai pas dit.
Un silence s'est installé entre nous, confortable d'une façon inhabituelle. Autour de nous, Morita continuait de performer pour la tablée, le patron opinait du chef, quelqu'un commandait une deuxième bouteille. Ce petit théâtre d'hommes qui se donnaient mutuellement la permission de quelque chose. Endo n'en faisait pas partie — ou du moins, pas de la même façon. Il y avait une différence entre ce qu'il décrivait et ce que Morita racontait, et cette différence m'occupait plus que je ne l'aurais voulu.
— Vendredi, a-t-il ajouté. Si t'as rien de prévu.
Je n'avais rien de prévu. Je n'avais jamais rien de prévu.
— Je verrai.
Ce qui voulait dire non. D'habitude.
En relevant les yeux, j'ai aperçu l'autre bout de la table. La fille du service documentation était là, en retrait, à la limite du cercle de lumière des bougies. Elle mangeait sans participer, les deux mains autour de son verre comme pour se réchauffer. Personne ne lui parlait. À un moment, elle a levé les yeux et nos regards se sont croisés une fraction de seconde — j'ai détourné le mien le premier.
J'ai repensé aux archives. À cette obstination tranquille contre une étagère. À la bande de peau entre sa chemise et sa ceinture.
Vendredi, j'avais dit je verrai.
Cette nuit-là, dans ma chambre d'hôtel trop grande pour moi, je n'ai pas dormi avant trois heures du matin. Pas à cause du vin — je n'avais bu que de l'eau. Le plafond était blanc et sans fissures. Je ne savais pas quoi en faire.
Je repensais à ce qu'avait dit Endo. Pas à la description de Morita — ça, c'était du bruit. À ce mot qu'il avait utilisé : quelqu'un. Pas un corps, pas une performance. Quelqu'un. C'était une distinction que peu de gens auraient faite, et le fait qu'il l'ait faite me retenait plus que je ne l'aurais voulu. Il y avait là-dedans quelque chose qui ressemblait à ce que je cherchais moi-même dans les livres — une présence qui résiste à la description, qui existe autrement que par ce qu'elle produit. Je ne savais pas quoi faire de cette pensée. Je l'ai laissée là, sur le plafond blanc.
Et puis, sans transition logique, je pensais à la fille au bout de la table. Ses deux mains sur le verre. Sa façon de terminer troisième au karting sans chercher de regard. Ce "plus simple" que je m'étais dit en détournant les yeux — c'était vrai, et c'était aussi exactement le genre de vérité confortable derrière laquelle on se cache. Ces deux pensées coexistaient dans le noir sans que je comprenne ce qu'elles avaient à faire l'une avec l'autre. Peut-être rien. Peut-être que les nuits d'hôtel fabriquent des rapprochements que le jour dissoudrait en trente secondes.
À un moment — 1h30, peut-être 2h00 — j'ai essayé.
Pas par envie réelle. Plutôt pour court-circuiter ce qui tournait dans ma tête, pour donner au corps une direction simple et terminer la nuit. C'est ce que June fait bien, d'habitude : remplacer le bruit par quelque chose de précis.
Mais June n'était pas là. Il n'y avait que le plafond et moi.
J'ai fermé les yeux. J'ai convoqué les images habituelles — les proportions impossibles, la docilité programmée, les scénarios qui fonctionnent à chaque fois. Ça a tenu trente secondes, peut-être moins. Mon imaginaire a dérivé sans que je l'y autorise. La silhouette d'Endo s'est superposée — pas lui, ce qu'il avait décrit. Quelqu'un. Une présence sans visage, sans nom. Puis autre chose encore, sans transition logique : une cambrure contre une étagère, une bande de peau, un bonjour auquel j'avais répondu par un grognement.
Les deux images se sont superposées et confondues dans le noir jusqu'à ne plus former qu'une seule silhouette — anonyme, réelle, impossible à réduire à un algorithme.
Je me suis arrêté.
Pas par vertu. Parce que ça ne marchait pas — parce que ce que j'avais dans la tête résistait à ce que j'essayais d'en faire, refusait de devenir un fantasme commode. Il y avait là-dedans quelque chose qui demandait une autre, et je ne savais pas quoi. C'était la première fois depuis longtemps que mon propre corps m'opposait une question à laquelle je n'avais pas de réponse.
Je me suis rallongé. Le plafond blanc. Le silence.
À 2h47, j'ai allumé l'écran de mon téléphone. Je l'ai éteint. Je l'ai rallumé.
Le lendemain matin dans le bus du retour, j'ai envoyé un message à Endo.
_D'accord pour vendredi._
Je ne saurais pas expliquer pourquoi. Mais pour la première fois depuis longtemps, l'inexplicable ne m'irritait pas. C'est peut-être précisément ça qui m'avait décidé.
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