Fiction
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Ce que j'ai pris et que je ne lui dirai pas — Chapitre 3 · Le bon mot n'existe peut-être pas
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Ce que j'ai pris et que je ne lui dirai pas
Chapitre 3 · Le bon mot n'existe peut-être pas
Une semaine passe.
Sept jours qui ont la forme ordinaire des semaines : les réunions, les courses, les enfants qu'on va chercher, le dîner qu'on fait réchauffer, les messages qu'on envoie dans le métro et auxquels on répond avec des émojis parce qu'on n'a pas le courage de trouver les vrais mots. Nous nous sommes parlé, bien sûr. Comme toujours. Le mardi soir, un message vocal de Marie qui demandait si j'avais vu le film dont tout le monde parlait. Le jeudi matin, un échange rapide à propos d'une amie commune. Le vendredi, une photo d'une recette que j'avais envoyée sans aucune raison particulière, et Marie qui avait répondu avec un point d'exclamation et un cœur.
Rien de différent. Rien d'identique non plus.
Il y avait quelque chose sous tout ça : une couche nouvelle, comme du vernis encore humide sur du bois ancien. Nous ne l'avions pas nommé. Nous n'avions pas cherché à le faire. L'accord tacite s'était installé de lui-même, avec cette fluidité particulière aux femmes qui se connaissent depuis si longtemps qu'elles n'ont plus besoin de négocier les silences.
Mais moi, j'avais réfléchi.
Le dimanche arrive.
Marie sonne à dix heures et quart, un peu plus tard que prévu, avec ce sourire légèrement crispé qu'elle a quand elle ne sait pas comment elle va être accueillie : un sourire qu'elle a depuis toujours, depuis la cour de récré et les lendemains de disputes que nous n'avons jamais vraiment su gérer autrement qu'en faisant comme si. J'ouvre la porte et ce sourire-là, ce matin-là, me fait quelque chose dans la poitrine.
— Tu es en retard.
— Je sais. Je suis désolée, je…
— Entre.
— Je sais. Je suis désolée, je…
— Entre.
Elle porte un manteau beige ouvert sur une chemise blanche rentrée dans un jean, les cheveux blonds lâchés, à peine coiffés : cette façon qu'elle a de sortir le matin comme si elle n'avait fait aucun effort alors qu'elle en a fait exactement le bon. Elle tient un sachet de viennoiseries dans la main gauche qu'elle me tend avec une légèreté affectée.
— J'ai pris des pains au chocolat.
— Tu prends toujours des pains au chocolat.
— C'est parce que tu ne t'en plains jamais.
— Tu prends toujours des pains au chocolat.
— C'est parce que tu ne t'en plains jamais.
Je prends le sachet, vais dans la cuisine. Marie me suit, s'assoit sur le tabouret haut au bord du plan de travail, comme elle l'a fait des centaines de fois. La lumière du matin entre par la fenêtre et pose une ligne dorée sur le carrelage. Dehors, c'est ce dimanche de mai un peu venteux qui ne sait pas encore s'il fait chaud ou froid.
Je prépare le café sans rien dire, sans qu'il y ait besoin de rien dire. La cafetière fait son bruit habituel. Le sachet crise sur le comptoir. Marie regarde ses mains posées à plat sur le bois clair de la table, ses ongles légèrement vernis, et je sens quelque chose flotter entre nous : pas de la tension, pas exactement, mais une attente. L'attente de savoir sur quel pied danser.
— Camille.
— Hmm.
— Est-ce que tu vas bien ?
— Hmm.
— Est-ce que tu vas bien ?
Je me retourne avec les deux tasses, les pose sur la table, m'assois en face d'elle.
— Oui.
Marie me regarde. Elle connaît mon visage par cœur : le front légèrement plissé quand je réfléchis, la façon dont je tiens ma tasse à deux mains même quand il fait chaud, la ligne nette de ma mâchoire. Elle cherche un signe, une indication de là où nous en sommes. Je le sens et n'en donne pas encore. Je bois une gorgée de café.
— Toi ? Dis-je.
— Moi…
— Moi…
Marie souffle doucement.
— J'ai pensé à ça toute la semaine. Je ne voulais pas t'en parler au téléphone. Je voulais te voir, et en même temps j'avais peur de te voir, et c'est épuisant d'avoir peur de voir sa meilleure amie depuis vingt-quatre ans. Elle rit nerveusement. Tu m'en veux ?
— Non.
— Tu regrettes ?
— Non.
— Tu regrettes ?
Je pose ma tasse. Je regarde Marie un moment : vraiment, avec cette attention tranquille qui a toujours été l'une de mes façons d'aimer, pas spectaculaire, pas bavarde, juste présente.
— Non, je dis. Pas du tout.
Marie retient quelque chose, un soulagement peut-être, ou le début d'une larme qu'elle décide de ne pas laisser venir.
— Moi non plus, dit-elle. Je voulais juste m'assurer que toi…
— Marie.
— Oui.
— Je n'ai pas seulement pensé à ce qui s'est passé.
— Marie.
— Oui.
— Je n'ai pas seulement pensé à ce qui s'est passé.
Marie attend.
— J'ai pensé à ce que ça voulait dire.
Il y a dans ma voix quelque chose de différent : pas plus grave, pas plus solennel, mais plus posé, comme quelqu'un qui a décidé de ne plus tourner autour d'une chose et d'aller droit dessus.
— J'ai passé plusieurs nuits à me demander comment nommer ça. Ce que je ressentais. Ce que je ressens, depuis longtemps probablement, depuis plus longtemps que je ne me l'étais avoué. Et j'ai fini par arrêter de chercher le bon mot parce que le bon mot n'existe peut-être pas, ou en tout cas pas un seul. Mais j'ai trouvé autre chose.
Marie ne dit rien. Elle attend, immobile, les deux mains autour de sa tasse.
— Julien et toi, vous êtes mariés depuis dix ans. Et moi, pareil avec Thomas. C'est réel. C'est notre vie, nos enfants, nos maisons, tout ça je ne le nie pas et je ne cherche pas à le défaire. Mais toi et moi, nous nous connaissons depuis vingt-quatre ans.
Je marque une pause.
— Et j'ai réalisé quelque chose, cette semaine. Quelque chose que j'aurais peut-être dû voir depuis longtemps, ou que j'avais vu sans vouloir le nommer.
— Quoi ? dit Marie, la voix à peine audible.
— Quoi ? dit Marie, la voix à peine audible.
Je la regarde.
— Que tu es plus à moi qu'à lui.
Le silence qui tombe est d'une texture étrange : pas lourd, pas léger, quelque chose entre les deux, comme une note tenue trop longtemps qui finit par résonner dans la poitrine au lieu des oreilles. Marie ne bouge pas. Ses yeux restent fixés sur les miens pendant deux, trois, quatre battements de cœur.
— Qu'est-ce que tu veux dire par là ? dit-elle enfin.
— Je veux dire que tu es mienne, je dis simplement. Je ne sais pas encore tout ce que ça implique. Mais ça, je le sais.
— Je veux dire que tu es mienne, je dis simplement. Je ne sais pas encore tout ce que ça implique. Mais ça, je le sais.
Mienne.
Le mot touche Marie quelque part de profond et d'inattendu, une zone qu'elle ne savait pas avoir jusqu'à ce que je la trouve. Ce n'est pas un mot romantique dans le sens qu'on entend d'habitude : il n'y a pas dedans la candeur du début d'une histoire, ni le désordre d'un coup de foudre. C'est autre chose. C'est de la certitude. Et la certitude, venant de moi, avec cette voix basse et directe, a un pouvoir particulier sur elle depuis l'enfance, depuis toujours, qu'elle a sonné à cette porte parce qu'elle savait confusément qu'elle serait en sécurité de l'autre côté.
Quelque chose se dénoue dans la gorge de Marie.
Puis quelque chose d'autre se noue, plus bas.
— Camille, dit-elle, et sa voix n'est plus tout à fait la même.
— Oui.
— Est-ce que tu…
— Oui.
— Est-ce que tu…
Elle s'arrête. Recommence.
— Est-ce que tu te rends compte de ce que ce mot me fait ?
— Lequel ?
— Lequel ?
Marie me regarde avec une franchise qu'elle n'a peut-être pas eue depuis des années, ou peut-être qu'elle ne s'était jamais autorisée avant.
— Mienne, dit-elle.
Je soutiens son regard et je dis simplement :
— Oui. Je me rends compte.
Marie pose sa tasse. Elle descend du tabouret. Elle fait le tour de la table, s'arrête à un pas de moi. Je ne bouge pas, mais je ne détourne pas les yeux non plus. Et Marie, qui a passé sept jours à ne pas savoir dans quelle langue parler, qui a répété des dizaines de fois dans sa tête des versions différentes de cette conversation, réalise qu'elle n'a besoin d'aucun mot préparé. Elle prend mon visage entre ses deux mains et elle m'embrasse : pas timidement, pas avec la précaution du dimanche précédent, mais franchement, avec tout ce que la semaine a mis en elle et qu'elle n'a pas pu dire autrement.
Je pose une main sur la hanche de Marie, dans ce geste simple et possessif qui m'était venu naturellement il y a sept jours et qui me revient maintenant comme quelque chose que je ne vais plus chercher à désapprendre.
Quand nous nous séparons, Marie a les yeux brillants.
— Viens.
Je prends sa main et je la mène vers la chambre. La pensée de Thomas me traverse un instant, c'est notre chambre. Mais il n'est pas là, et Marie oui. La pensée passe et s'envole.
La chambre baigne dans cette lumière de dimanche matin qui n'appartient qu'au dimanche : blanche, légèrement poudreuse, avec ce silence particulier des appartements où personne d'autre ne dort. Le lit est fait, à peine, avec ce soin approximatif qu'on met quand on sait qu'on va le défaire. Marie s'arrête sur le seuil une fraction de seconde, pas d'hésitation, juste une conscience aiguë du passage : la cuisine, avec les tasses encore chaudes et les pains au chocolat dans leur sachet, et maintenant ça, la chambre, cette lumière-là, cette intimité-là.
Je la laisse entrer et referme la porte derrière nous.
— Enlève ton manteau, tu n'as même pas pensé à l'enlever en arrivant.
Marie obtempère. Le manteau beige glisse de ses épaules et elle le pose sur le dossier de la chaise sans me quitter des yeux. Nous nous regardons un moment, debout dans la lumière, et il y a quelque chose d'étrange et de beau dans cette façon de se voir ici, dans cet endroit, dans ces vêtements du dimanche matin, avec le café encore sur la langue.
Je m'approche d'elle. Je prends son visage entre mes deux mains et je l'embrasse lentement, sans urgence, avec cette maîtrise tranquille qui a quelque chose d'un peu différent du dimanche précédent : plus délibérée, plus habitée. Comme si la semaine avait servi à ça, à décider vraiment. Ma langue glisse contre celle de Marie et je sens le frémissement immédiat dans ses bras, ce léger tremblement que le corps ne sait pas dissimuler.
Je m'écarte d'un souffle.
— Tu as pensé à moi ? je dis.
Marie rit doucement, presque gênée.
— Constamment.
— Comment ?
— Tu sais comment.
— Dis-le quand même.
— Comment ?
— Tu sais comment.
— Dis-le quand même.
Marie croise mon regard et il y a dans mes yeux cette même douceur précise qu'elle avait reconnue la semaine dernière : une façon d'exiger qui ressemble à une forme de soin.
— Je pensais à ta bouche, dit Marie. À tes mains. À la façon dont tu m'as regardée, à la façon dont tu m'as touchée. Elle s'arrête. Toute la semaine, je ne pouvais pas m'en défaire.
— Tu voulais t'en défaire ?
— Tu voulais t'en défaire ?
Un temps.
— Non.
Je souris légèrement. Je fais glisser ma main dans ses cheveux, les saisis doucement à la racine, juste assez pour incliner sa tête en arrière : ce même geste de la semaine dernière, ce même accès offert au cou. Je pose les lèvres sous l'oreille, sur le pouls.
— Tu es là, je dis à mi-voix. Tu es là et tu es à moi.
Marie ferme les yeux. Sa respiration change immédiatement : plus courte, plus consciente.
— Oui.
— Je veux que tu le dises, Marie.
— Je suis là.
— Et ?
— Je veux que tu le dises, Marie.
— Je suis là.
— Et ?
Une pause très courte, mais pleine.
— Je suis à toi.
Je sens quelque chose se poser en moi. Une ligne tracée nettement. Je fais reculer doucement Marie jusqu'au bord du lit, et Marie s'assoit de cette façon légèrement déséquilibrée et confiante à la fois qui montre qu'elle ne résiste pas mais qu'elle n'est pas non plus passive. Juste suivante, ce qui est différent.
— Déshabille-toi, Marie.
Elle s'installe au milieu du lit, défait les boutons lentement, les yeux sur moi qui la regarde avec cette attention patiente et affamée. Quand la chemise blanche s'ouvre, puis glisse des épaules, il n'y a rien dessous. La lumière du matin tombe sur la peau de ses clavicules, sur ses petits seins fermes, sur les mamelons déjà dressés. Marie laisse tomber le tissu sur le lit derrière elle et ne cherche pas à se couvrir.
Je reste debout à un mètre d'elle, et je la regarde. Vraiment. Pas le regard rapide qu'on pose sur quelqu'un qu'on connaît trop bien pour encore le voir, mais quelque chose de délibéré, qui part du visage et descend lentement, qui prend le temps de chaque détail. Je vois Marie rougir légèrement sous ce regard, pas de honte, de conscience. Elle est consciente d'elle-même sous mes yeux d'une façon différente de ce qu'elle a connu, et cette différence-là lui plaît. Je le lis dans sa façon de ne pas détourner les yeux.
— Continue, je dis.
Marie glisse ses doigts au bord de son jean, défait le bouton, la fermeture éclair. Elle le fait descendre le long de ses jambes. Sa culotte est blanche, simple, pas coquette du tout, et c'est peut-être pour ça qu'il y a quelque chose d'aussi intime dans ce moment : elle n'avait pas prévu de séduire, elle avait prévu de me voir.
— Raconte-moi, je dis. Ce à quoi tu pensais.
Marie me regarde, la question dans les yeux.
— Pendant la semaine. Tu m'as dit que tu pensais à moi. Je veux savoir comment. Précisément.
Un souffle de Marie, quelque chose entre le rire et l'embarras.
— C'est difficile à dire.
— Je sais. Dis-le quand même.
— Je sais. Dis-le quand même.
Marie baisse les yeux une seconde, puis les relève vers moi. Elle a décidé de ne pas se défiler.
— Je pensais à tes mains dans mes cheveux. À la façon dont tu m'as tenu la tête. Je n'arrêtais pas de revenir à ce détail, je ne sais pas pourquoi. Et puis… ta voix. Le ton que tu prenais. Pas agressif, mais ferme. Cette façon de me demander les choses comme si tu savais déjà que j'allais dire oui.
— Et tu allais dire oui.
— Oui.
— Tu pensais à quoi d'autre ?
— Et tu allais dire oui.
— Oui.
— Tu pensais à quoi d'autre ?
Marie hésite une seconde de trop, ce qui veut dire qu'elle sait exactement à quoi elle pensait et que c'est précisément pour ça qu'elle hésite.
— Marie.
— À ta bouche sur moi, dit-elle. À ce que ça me faisait. À la façon dont tu t'arrêtais juste avant, comme si tu savais exactement où était le bord. Elle marque une pause. Est-ce que tu savais ?
— Je le sentais.
— À ta bouche sur moi, dit-elle. À ce que ça me faisait. À la façon dont tu t'arrêtais juste avant, comme si tu savais exactement où était le bord. Elle marque une pause. Est-ce que tu savais ?
— Je le sentais.
Quelque chose dans cette confirmation directe traverse Marie comme une chose concrète, pas une métaphore : je le vois dans la façon dont elle inspire légèrement plus vite, dans la façon dont ses mains, posées sur ses genoux, se crispent imperceptiblement.
— Montre-moi.
Marie lève les yeux.
— Comment tu pensais à moi. Montre-moi.
Il y a un silence dans lequel quelque chose se décide. Marie glisse une main sur son ventre, avec une hésitation. Elle est parfaitement consciente de ce qu'elle fait, de ce que je lui demande de faire, et de ce que ça signifie que d'accepter de le faire. Sa main descend sous l'élastique de sa culotte et je vois, à la façon dont ses épaules se détendent imperceptiblement, qu'elle se touche.
— Continue à parler.
— Je ne peux pas faire les deux en même temps.
— Si. Tu peux.
— Je ne peux pas faire les deux en même temps.
— Si. Tu peux.
Un souffle court, presque un rire.
— Je pensais à toi qui me regardais. Comme tu me regardes là. Ça m'a rendue folle toute la semaine, cette image. Toi debout, habillée, qui me regardes. Il y a quelque chose dans…
Elle s'interrompt. Je la laisse trouver ses mots.
— Il y a quelque chose dans le fait que tu ne te précipites pas. Que tu attends. Que tu regardes. J'avais l'impression que tu me lisais.
— Je te lis.
— Je te lis.
Marie ferme les yeux une seconde, les rouvre.
— Ça se voit que tu me lis.
Je m'approche du lit. Pas brusquement, d'une façon lente et décidée. Je m'assieds au bord, à côté d'elle, et je glisse ma main sur la sienne, sous le tissu de sa culotte. Ses doigts sont là, sur elle, et les miens arrivent à côté, différents, qui apprennent la géographie déjà chaude et humide de ce matin.
Marie laisse échapper un son bref, qu'elle retient aussitôt.
— Non. Laisse sortir.
— Je n'aime pas faire de bruit…
— Je sais. C'est pour ça que je te le demande.
— Je n'aime pas faire de bruit…
— Je sais. C'est pour ça que je te le demande.
Marie me regarde. Il y a dans ses yeux quelque chose qui ressemble à de la lutte, pas contre moi, contre elle-même, contre cette partie d'elle qui depuis l'enfance range ses sons, se surveille, gère ce qu'elle offre au regard de l'autre. Cette surveillance-là, je la connais par cœur. Et je sais qu'elle n'est pas de la pudeur au sens strict. C'est une habitude. Une armure très ancienne qu'elle ne sait plus qu'elle porte.
Mes doigts s'enfoncent légèrement en elle.
Le son qui sort de Marie cette fois est différent : plus involontaire, plus vrai. Elle le retient à mi-chemin et je sens sa main se crisper légèrement contre la mienne.
— Laisse-le venir, je dis à voix basse.
— Camille.
— Laisse venir.
— Camille.
— Laisse venir.
Je l'embrasse pendant que mes doigts continuent, un baiser lent et patient, et Marie répond avec cette concentration particulière que j'ai remarquée la semaine dernière, comme si embrasser demandait toute son attention d'une façon nouvelle. Sous ma main, elle est trempée, chaude, et ce détail me traverse d'une façon que j'aurais du mal à nommer proprement : quelque chose à mi-chemin entre la fierté et le désir pur.
Je retire ma main doucement. Marie ouvre les yeux, un peu perdue.
— Enlève ta culotte.
Marie obtempère. Le tissu blanc rejoint le jean sur le bord du lit. Elle est nue maintenant, assise face à moi qui suis encore tout habillée, et cet écart-là, ce déséquilibre, crée quelque chose de précis dans l'air de la pièce.
Je prends tout le temps du monde pour regarder Marie. Ses clavicules, la courbe de ses seins, son ventre plat, la ligne de ses hanches. Je la connais depuis longtemps et pourtant cette façon de la voir, ici, dans cette lumière, est entièrement nouvelle. Elle est belle de cette façon tranquille qui ne cherche rien, et il y a dans cette beauté tranquille quelque chose qui me serre la gorge différemment que n'importe quelle beauté spectaculaire.
— Continue.
Marie comprend. Sa main reprend sa place entre ses cuisses et je la regarde faire, cette fois sans l'interrompre, sans m'approcher. Je la regarde et elle me regarde regarder, et cette boucle-là, ce circuit fermé entre nos regards pendant qu'elle se touche sous mes yeux, a quelque chose de vertigineux que ni l'une ni l'autre n'avait probablement anticipé.
— Qu'est-ce que tu ressens ? je dis.
— Tu veux vraiment que je décrive ?
— Oui.
— C'est…
— Tu veux vraiment que je décrive ?
— Oui.
— C'est…
Marie cherche ses mots sans s'arrêter de se toucher, ce qui est en soi une forme d'abandon que je mesure parfaitement.
— C'est chaud. C'est très concentré. Et ça pulse. Comme si tout partait de là et remontait.
— Où ça remonte ?
— Jusqu'au ventre. Parfois jusqu'aux épaules.
— Et là ?
— Là c'est… très proche. Trop proche.
— Pas encore.
— Où ça remonte ?
— Jusqu'au ventre. Parfois jusqu'aux épaules.
— Et là ?
— Là c'est… très proche. Trop proche.
— Pas encore.
Marie laisse échapper quelque chose entre le gémissement et le rire.
— Camille.
— Ralentis.
— Tu es impossible.
— Ralentis, Marie.
— Ralentis.
— Tu es impossible.
— Ralentis, Marie.
Marie ralentit. Je vois l'effort que ça lui demande dans la légère crispation de sa mâchoire, dans la façon dont ses hanches font un mouvement infime vers sa propre main avant qu'elle ne se reprenne. Cette résistance consentie, ce corps qui obéit pendant qu'il voudrait réclamer, c'est précisément ce que je voulais voir.
Je m'approche d'elle. Je pose une main sur sa joue, j'embrasse le coin de sa bouche, puis son cou, puis la courbe de son épaule. Ma main descend sur son bras, remonte, et quand je glisse mes doigts en elle de nouveau pendant que les siens continuent, la combinaison des deux la fait retenir son souffle.
— Ne retiens pas tes gémissements, je murmure contre sa gorge.
— Je ne peux pas m'en empêcher.
— Tu peux. Tu choisis de le faire. C'est différent.
— Je ne peux pas m'en empêcher.
— Tu peux. Tu choisis de le faire. C'est différent.
Marie tourne la tête vers moi et m'embrasse, et dans ce baiser il y a moins de maîtrise que dans les précédents, quelque chose de plus urgent, de plus nu. Je sens ses doigts qui s'accélèrent contre les miens et j'accélère avec elle, et quand elle jouit c'est contre ma bouche, un son qu'elle ne retient pas, bref et réel, suivi d'une série de spasmes que je sens sous ma main pendant de longues secondes, ses hanches qui poussent contre nous deux, son visage enfoui dans mon cou.
Je ne retire pas mes doigts immédiatement. Je la laisse redescendre par degrés, comme quelqu'un qu'on repose lentement après avoir porté.
— Voilà, je dis à voix basse.
Marie rit doucement, la tête encore dans mon cou, le souffle court.
— Tu es satisfaite ?
— Pas encore.
— Pas encore.
Elle relève la tête et me regarde avec ces yeux qui ont ce brillant particulier de l'après, cette transparence momentanée qu'on ne maintient pas longtemps et qui dit tout ce qu'on ne va pas mettre en mots.
Je me lève du bord du lit. Je vais au tiroir de la table de nuit, que j'ouvre sans m'en expliquer, et je prends l'écharpe posée sur le dessus. Fine, en soie, bordeaux.
Je reviens vers Marie. Elle regarde l'écharpe dans ma main avec un regard qui n'est pas de l'inquiétude mais de l'attention, une évaluation rapide de ce qui est proposé et de ce qu'elle en pense.
— Allonge-toi.
Marie s'allonge sur le dos. La lumière du matin tombe sur elle en biais, découpe le relief de son corps, la ligne de son ventre.
— Les mains au-dessus de la tête.
Elle lève les bras, pose les poignets l'un contre l'autre. Je lui attache les mains avec l'écharpe : avec soin, pas trop serrée, un nœud qui tient mais qui ne mord pas. Puis je relie l'ensemble à la tête de lit. Je vois Marie tester la résistance, un geste bref et presque inconscient, et la façon dont elle se détend ensuite est entière : quand elle réalise qu'elle ne peut pas défaire le nœud sans effort, quelque chose dans ses épaules lâche d'un coup, comme si la contrainte elle-même était une forme de permission.
Je reste debout un moment, à la regarder ainsi, les bras liés au-dessus de la tête, les jambes libres, le corps ouvert dans la lumière. Marie me regarde regarder. Il n'y a pas de gêne dans son regard. Il y a quelque chose d'autre : une forme d'attente tranquille, de quelqu'un qui s'est remis entre les mains d'une personne en qui il a une confiance absolue.
Cette confiance-là, je la reçois. Je la sens dans ma poitrine comme quelque chose de lourd et de précieux en même temps.
Je m'assieds au bord du lit, me penche sur elle, et je commence par le cou. Ma bouche sur son pouls, l'endroit exact où la peau est la plus fine et la plus chaude. Marie tourne la tête pour m'offrir davantage d'espace, geste instinctif, et je prends le temps de cette zone-là, les lèvres et parfois les dents, légères, juste assez pour laisser une chaleur sans marque.
Je descends vers ses épaules, la courbe de ses épaules, le bord de ses seins. Je les prends chacun en main et je prends le temps que je veux, ma bouche sur le mamelon gauche, ma langue qui tourne autour sans se presser, et Marie laisse sortir un souffle long, contrôlé à moitié, les doigts qui se ferment en l'air contre le montant du lit. Je fais pareil avec le droit, et cette symétrie délibérée, ce refus de précipiter, fait monter chez Marie une tension visible : elle bouge les hanches, pas pour aller quelque part, juste parce que le corps exprime ce qu'il ressent.
Je descends sur son ventre. Ma bouche sur les côtes, sur le creux de l'estomac, sur le bord du nombril. Marie retient ses sons de moins en moins, et je le note sans rien dire, satisfaite par cette capitulation progressive.
Je continue. Mes lèvres sur le bas du ventre, l'intérieur d'une hanche, la peau de la face interne de sa cuisse, et Marie ouvre les jambes, naturellement, une invitation que son corps formule sans que sa tête ait à décider.
Je pose ma bouche sur elle.
Lentement, comme quelqu'un qui prend le temps d'apprendre un texte par cœur plutôt que de le parcourir. Je cartographie ce que j'ai trouvé la semaine dernière, ce que je sais déjà et ce que cette semaine d'absence a rendu nouveau. Marie est déjà à vif, la première fois ne s'est pas effacée mais s'est superposée au manque, et cette superposition-là se lit dans la façon dont son bassin répond immédiatement, dont sa respiration se casse dès le premier contact.
Je sens Marie monter, je connais mieux les signes maintenant, la façon dont ses cuisses se rapprochent de mes épaules sans se fermer, la façon dont sa respiration change de cadence, le moment où ses hanches commencent à bouger vers moi avec une régularité involontaire. Je reconnais ces signes et c'est exactement pour ça que je m'arrête.
Je me relève. Marie laisse échapper quelque chose, pas un mot, juste un son de protestation brute qu'elle ne maîtrise pas et qui me fait quelque chose dans le ventre.
— Camille.
— Je sais.
— Pourquoi tu…
— Parce que je le décide.
— Je sais.
— Pourquoi tu…
— Parce que je le décide.
Marie tourne la tête vers moi, les yeux brillants d'une frustration qui n'est pas de la colère mais quelque chose de proche.
— C'est cruel.
— Ce n'est pas cruel. Tu n'en jouiras que davantage après.
— Et si je ne veux pas attendre ?
— Tu attends quand même.
— Ce n'est pas cruel. Tu n'en jouiras que davantage après.
— Et si je ne veux pas attendre ?
— Tu attends quand même.
Un temps. Les mains de Marie se ferment contre le montant du lit.
— D'accord.
Je souris.
Je me lève et je vais vers le tiroir. J'en sors le gode vibrant dont je me sens de temps à autre. Doux, robuste, silencieux, d'un blanc mat. Je reviens vers Marie. Elle regarde l'objet dans ma main et je vois quelque chose dans son regard : pas de réticence, une curiosité mêlée d'anticipation, et peut-être une légère conscience d'elle-même qui recule aussitôt devant l'envie.
Je m'assieds à côté d'elle, allumant l'appareil en le gardant à l'écart d'abord, laissant juste le son léger remplir la pièce une seconde. Marie ferme les yeux, puis les rouvre, comme si elle préférait voir.
Je commence par l'intérieur de ses cuisses, l'engin glissant sur la peau sans s'approcher encore, juste assez pour créer un trajet électrique que Marie suit avec tout son corps. Sa respiration devient plus irrégulière. Ses hanches font ce petit mouvement vers le bas, vers là où elle voudrait que l'objet arrive.
Quand il arrive, c'est léger, l'intensité la plus faible, posé à côté plutôt que dessus, et Marie laisse sortir un son court et tranchant.
— Là ? je dis.
— Oui.
— Tu veux que je continue ?
— Oui.
— Demande-le.
— Oui.
— Tu veux que je continue ?
— Oui.
— Demande-le.
Marie hésite une fraction de seconde, pas d'hésitation morale, une hésitation de quelqu'un qui n'a pas l'habitude de formuler ce qu'il veut à voix haute, qui a passé des années à espérer qu'on le devine.
— Continue, dit-elle. S'il te plaît.
Je continue. Je fais varier l'intensité, la position, le contact, et Marie ne retient plus grand-chose, ses sons traversent la pièce librement, et il y a dans cette liberté-là quelque chose qui m'émeut autant qu'il m'excite. Cette femme que je connais depuis vingt-quatre ans, que j'ai vue disciplinée, organisée, parfaitement maîtresse d'elle-même dans sa vie de mère et d'épouse et d'amie, là, les mains liées au-dessus de la tête, qui fait des sons que personne n'entend sauf moi.
Je penche la tête et je prends son mamelon dans ma bouche pendant que le vibromasseur continue, et la combinaison des deux fait basculer quelque chose en Marie, ses hanches se soulèvent du lit, ses poignets tirent contre l'écharpe avec une tension involontaire.
— Camille.
— Hmm.
— Je vais… je vais…
— Hmm.
— Je vais… je vais…
Je l'éteins. Le silence se referme sur nous une seconde.
Marie laisse échapper un son de pure frustration, les hanches encore en l'air une seconde avant de retomber.
— Tu es…
— Encore un peu.
— Camille, je ne plaisante pas.
— Je sais. C'est pour ton bien.
— Encore un peu.
— Camille, je ne plaisante pas.
— Je sais. C'est pour ton bien.
Un rire court, exaspéré, qui contient aussi quelque chose de réel, de confiant : elle m'en veut et elle n'a pas peur de me le dire, et cette capacité-là, cette liberté-là entre nous, est peut-être la chose la plus saine de tout ce que nous faisons ce matin.
Je laisse passer quelques secondes. Ma main remonte sur son ventre, ses côtes, le bord de ses seins. Je la laisse redescendre du bord où elle était.
Puis je reprends. Je me redresse légèrement et, cette fois, je guide le gode entre ses cuisses. Marie est tellement prête que la pénétration est profonde, sans résistance. Je le pousse jusqu'au bout, complètement, fiché-là entre ses lèvres humides, jusqu'à ce que son corps l'accueille tout entier. Marie pousse un long gémissement, les yeux mi-clos, avec le dos qui s'arque.
Je reste immobile un moment, le gode bien en place en elle. Puis je commence à le mouvoir : des va-et-vient lents, profonds, réguliers. Juste la sensation du silicone qui entre et sort, qui la remplit à chaque fois. Marie gémit, plus bas, plus long. Sa respiration se fait plus lourde.
Cette fois je ne m'arrête pas aussi vite. Je laisse monter, je laisse approcher, mais j'augmente l'intensité juste quand elle commence à croire que je vais encore l'interrompre, et le changement de régime la surprend, ses hanches se soulèvent à nouveau, de plus en plus franchement, sa respiration est devenue une suite de petits coups courts, ses mains crispées contre le montant du lit.
Je penche à nouveau la tête et je reprends son mamelon dans ma bouche tout en continuant les pénétrations. Je suce, je tire légèrement avec les dents, je lèche, pendant que ma main guide le gode en elle, encore et encore. Marie tire sur l'écharpe, ses poignets tendus, son corps qui cherche à suivre le rythme que je lui impose.
Je sens quand elle commence à monter à nouveau. Je maintiens le rythme un peu plus longtemps, je la laisse s'approcher, puis j'allume le vibromasseur à intensité moyenne sans retirer le gode. La double sensation la fait sursauter. Le gode continue à entrer et sortir d'elle, et les vibrations se répandent en même temps à travers lui, jusque dans ses parois les plus intimes.
Je relève la tête pour la voir.
— Regarde-moi.
Marie tourne la tête. Ses yeux trouvent les miens, et dans ce regard il y a tout, la frustration des fois où je l'ai arrêtée, le désir accumulé sur une semaine entière, la confiance et quelque chose d'autre encore, quelque chose que je lis et que je ne nomme pas encore.
Je maintiens son regard. Je ne détourne pas les yeux.
Je manie le gode, de plus en plus fermement, et je monte l'intensité des vibrations d'un nouveau cran. Marie halète, gémit mon nom, sa voix plus franche. Ses hanches se soulèvent à la rencontre de chaque poussée, son souffle se brise en saccades. Je sens tout son corps se tendre autour de ce sexe en silicone qui le remplit, autour des vibrations, autour de ma bouche quand je me penche une nouvelle fois sur son sein.
— Camille, dit Marie, et sa voix n'est plus la même, tout le vernis ordinaire a disparu, il n'y a plus que ce son-là, brut et réel. Je me redresse.
— Je suis là.
— Je t'aime.
— Je suis là.
— Je t'aime.
Ce n'est pas prémédité. Je le lis sur son visage au moment même où elle le dit, cette légère stupéfaction d'avoir dit à voix haute quelque chose qui n'était pas formulé pour sortir, qui est sorti quand même parce que le corps et ses seuils n'obéissent pas toujours aux plans.
Trois secondes. Peut-être quatre.
Marie ne détourne pas les yeux, mais quelque chose dans son regard attend, prêt à gérer la réponse quelle qu'elle soit.
Je ne la laisse pas attendre longtemps.
Je continue. J'accélère. Je vois Marie traversée d'une vague longue, ses yeux qui restent sur les miens jusqu'au bout avec une détermination que je n'avais pas demandée mais qui me touche quelque part d'essentiel, et quand l'orgasme arrive il est fort et long, ses hanches qui se soulèvent et ne retombent pas tout de suite, ses mains qui tirent contre l'écharpe, son souffle cassé en deux dans sa gorge.
Je n'arrête pas tout de suite. Je ralentis, adoucis, laisse passer chaque vague jusqu'à la dernière, et quand enfin ses hanches retombent sur le lit et que sa respiration commence à se reconstruire, je pose l'appareil sur le drap et je pose ma main à plat sur son ventre.
Dans le silence revenu, je dis :
— Je sais. Moi aussi. Pas comme Julien. Autrement. Et ce n'est pas moins.
Marie ferme les yeux.
Quelques secondes passent.
Je dénoue l'écharpe. Avec le même soin que pour attacher, je libère les poignets de Marie, et je prends ses mains dans les miennes une seconde, juste pour vérifier qu'elles vont bien, que la circulation est revenue. Marie plie les coudes, ramène les bras sur elle, et il y a dans ce geste quelque chose de vulnérable et de confiant à la fois, une façon d'occuper à nouveau son propre espace.
Je m'allonge à côté d'elle. Nous restons un moment sans parler, nos souffles qui se mêlent dans la lumière blanche du matin. Marie tourne la tête vers moi.
— Tu es à moi aussi, tu sais, dit-elle doucement.
Je ne réponds pas immédiatement. Elle continue :
— Les deux peuvent être vrais en même temps.
Je sens la phrase atterrir quelque part en moi, dans une zone que je n'avais pas préparée à recevoir quelque chose. Ce n'est pas une revendication, pas une négociation, pas même une question : c'est une observation. Calme, certaine, avec cette façon qu'a Marie de dire les choses importantes comme si elles étaient évidentes depuis toujours.
Et c'est peut-être ça qui me frappe le plus. Pas le mot, pas la symétrie de la phrase. Mais le fait que c'est vrai. Que je suis à elle aussi, d'une façon que je n'avais pas nommée parce que je m'étais installée du côté de celle qui tient, qui mène, qui décide. Et qu'elle vient de mettre le doigt avec une précision tranquille sur quelque chose que j'avais choisi de ne pas regarder.
— Oui, je dis enfin. C'est vrai.
Marie pose sa tête sur mon épaule.
Je murmure dans ses cheveux :
— Tu es mienne.
Et je sens, contre moi, le sourire qu'elle ne montre pas mais que je connais par cœur.
Nous restons allongées un long moment. La chambre est silencieuse de cette façon particulière des milieux de matinée. Marie ferme les yeux et les rouvre, comme quelqu'un qui lutte doucement contre l'envie de s'endormir.
C'est la main de Marie qui bouge la première.
Elle la glisse sur mon bras, doucement, pas d'urgence. Elle remonte le long de mon avant-bras, s'arrête sur le coude, puis reprend sa route vers mon épaule. Ce trajet simple et lent a quelque chose d'une question : est-ce que je peux ?
Je ne l'arrête pas.
— Je veux te voir, dit Marie.
Sa voix est différente de tout à l'heure. Ce n'est pas la voix de quelqu'un qui demande la permission. C'est la voix de quelqu'un qui prend son tour.
Je me redresse. Je retire mon haut, mon soutien-gorge, me recouche. Marie me regarde avec ce même regard attentif que j'avais eu sur elle tout à l'heure, et je remarque quelque chose : elle prend le temps de regarder, vraiment, sans se presser vers l'acte, comme si elle avait appris quelque chose ce matin sur la valeur de regarder d'abord.
Ses mains arrivent sur mes côtes, remontent vers mes seins, et il y a dans ses paumes une chaleur que je n'attendais pas, pas en intensité mais en qualité. Marie connaît les corps d'une façon spécifique, avec une attention douce et curieuse, et ses mains sur moi ont quelque chose de différent des mains de Julien ou de Thomas, pas supérieur ni inférieur, juste différent, une langue différente pour dire quelque chose de proche.
— Enlève le reste, dit Marie.
Je me lève, me déshabille, reviens sur le lit. Marie me regarde faire et dans son regard il y a quelque chose de nouveau : une assurance tranquille, le regard de quelqu'un qui sait ce qu'il veut et qui prend le temps de l'observer avant d'y aller.
— Allonge-toi, dit Marie.
Je m'allonge sur le dos.
Il y a une légèreté étrange dans ce geste : remettre son corps entre les mains de quelqu'un d'autre, lâcher la gestion de la situation, ne plus être celle qui décide l'ordre et le rythme. Je ne suis pas habituée à ça. Pas avec Marie, pas avec personne vraiment : j'ai toujours eu cette façon d'anticiper, de conduire, de maintenir une forme de contrôle sur ce qui se passe, pas par méfiance mais par tempérament. Et là, je la laisse faire. Pas parce que j'y suis contrainte, parce que j'en ai envie.
Cette décision-là, cette volonté de lâcher, est une forme de nudité que le fait d'avoir retiré mes vêtements n'avait pas créée.
Marie s'approche. Elle pose sa bouche sur ma clavicule, descend sur mon épaule, et je sens immédiatement qu'elle ne se précipite pas non plus. Elle prend le temps qu'elle m'avait regardé prendre, comme si elle avait enregistré quelque chose ce matin et qu'elle l'appliquait maintenant, non par imitation mais parce qu'elle l'a reconnu comme juste.
Sa bouche descend sur ma poitrine, et je laisse venir ce que ça fait sans l'analyser, ce frémissement précis sous les seins, cette chaleur qui commence à descendre dans mon ventre avec une régularité que je ne commande pas.
— Tu es belle, dit Marie contre ma peau.
Je ne réponds pas. Pas parce que la phrase ne m'atteint pas, parce qu'elle m'atteint trop directement pour que je la gère en paroles.
Marie continue sa route. Mon ventre, Mes hanches, la face interne de mes cuisses. Elle prend son temps à chaque étape avec une patience qui dit qu'elle n'a pas peur d'arriver, qu'elle sait où elle va et que ce trajet-là lui appartient aussi.
Quand sa bouche arrive sur moi, c'est avec une douceur qui ne ressemble pas à ce que j'aurais imaginé. Il n'y a pas d'hésitation dans la bouche de Marie. Il y a de la curiosité et de la décision à parts égales, une langue qui explore et qui apprend vite, qui cherche la réponse dans mon corps et l'ajuste immédiatement quand elle la trouve.
Je pose une main dans ses cheveux, pas pour la guider, pour tenir quelque chose.
Ce que Marie fait est imparfait dans le sens où c'est presque la première fois, et parfait dans le sens où c'est précisément ça que je veux : quelqu'un qui me découvre, pas quelqu'un qui performe. Sa langue tâtonne légèrement, revient sur ce qui a produit quelque chose, insiste là, repart ailleurs, et cette façon d'apprendre par le corps a une intimité que la technique seule n'aurait pas.
Je ferme les yeux.
Ce qui monte en moi est lent, construit, une chaleur qui s'accumule par strates. Marie glisse ses doigts en moi pendant que sa bouche continue, et ce changement crée quelque chose de plus immédiat, une pression différente qui me fait expirer d'un coup.
— Continue, dis-je et ma propre voix me surprend : moins armée que d'habitude.
Ses doigts et sa bouche trouvent un rythme qui respire, qui s'adapte à moi en temps réel. Et je réalise quelque chose que je n'aurais pas pu formuler avant : Marie me lit aussi. Différemment de moi, pas avec cette maîtrise que j'exerce, mais avec quelque chose d'aussi précis, une intelligence du corps.
Elle sait quand accélérer. Elle sait quand rester sur place. Elle sait le moment où je me retiens et elle attend que je ne me retienne plus, pas en l'exigeant comme je le fais, en m'en donnant la permission par la façon dont elle continue, patiente, sans jugement, sans urgence.
Quelque chose lâche en moi.
Pas une vague, pas encore. Juste une résistance, cette partie de moi qui surveille encore la situation même dans les moments où elle n'en a aucune raison. Ce verrou-là tombe, et ce qui reste est plus simple : mon corps sous la bouche de Marie, la lumière du matin, les sons que je laisse sortir sans les filtrer.
Sauf je n'ai pas envie de jouir ainsi, seule sous ses caresses. Une envie d'autre chose me vient soudain. De plus intime, de plus partagé.
— Allonge-toi, je dis.
Marie lève les yeux.
— J'ai envie de te goûter en même temps.
Elle comprend. Elle se déplace sur le lit avec une fluidité naturelle, et nous nous installons, chacune la tête entre les cuisses de l'autre. Nos deux bouches qui trouvent l'une l'autre simultanément avec la précision tranquille de quelque chose qui tombe en place.
C'est Marie qui bouge sa langue la première.
Ce premier mouvement-là, initié par elle, est une petite révolution dans le silence de la chambre. Il y a une semaine elle m'avait fait jouir avec sa bouche dans le salon, une chose que j'avais reçue comme quelqu'un qui accueille. Là c'est différent : nous sommes ensemble dedans, en même temps, sans hiérarchie dans l'instant.
Nous nous apprenons mutuellement, dans cette position où donner et recevoir deviennent impossibles à distinguer. Ma bouche sur Marie pendant que la sienne est sur moi, nos mains qui trouvent les hanches l'une de l'autre naturellement, nos souffles qui se confondent dans la tiédeur de la chambre. Ce que Marie fait sur moi me rend meilleure sur elle, et ce que je lui donne fait monter en elle quelque chose que je sens dans la façon dont elle presse davantage son bassin contre ma bouche.
Nous ne nous parlons pas. Il n'y a plus rien à dire, toutes les informations sont dans les corps, dans les gémissements, dans les mouvements infimes qui disent plus vite et plus précisément que les mots ce qui se passe et ce qui est voulu.
Le plaisir monte en moi d'une façon différente des fois précédentes. Pas plus intense, autrement distribué : dans tout le corps plutôt que concentré, une chaleur diffuse qui prend les épaules, les mollets, quelque chose sous les côtes. Je sens Marie approcher aussi, je le lis dans le changement de son rythme, dans la légère tension de ses cuisses contre mes oreilles.
Il y a un moment où nous convergeons. Pas exactement simultané au sens scientifique, mais assez proche pour que ça ressemble à quelque chose de délibéré, comme si nos corps avaient négocié cet accord sans nous prévenir.
Marie d'abord, d'une fraction de seconde : je l'entends, je la sens contre ma bouche, ses hanches qui appuient puis qui ne bougent plus, ses doigts qui se crispent sur mes cuisses.
Et moi dans le sillage immédiat, une vague qui prend tout sans se presser, les yeux ouverts sur Marie dans la lumière du dimanche matin.
Nous restons dans cette position un long moment après. Nos souffles se calment ensemble, nos corps qui reviennent à eux-mêmes par degrés, la chaleur qui se redistribue. Marie finit par venir s'allonger à côté de moi, la tête sur mon épaule comme elle l'avait fait avant. Cette fois je passe le bras autour d'elle.
La pièce est silencieuse. La lumière a légèrement bougé pendant le temps que nous étions là : le rectangle sur le parquet s'est déplacé d'une main vers la gauche, signe qu'une heure au moins a passé.
— Tu es à moi aussi, dit Marie, doucement, pas tout à fait les mêmes mots que tout à l'heure mais la même idée.
Je la serre légèrement contre moi sans rien dire.
— Les deux peuvent être vrais en même temps, répète-t-elle.
— Tu l'as déjà dit.
— Je sais. Je veux être sûre que tu l'entendes.
— Tu l'as déjà dit.
— Je sais. Je veux être sûre que tu l'entendes.
Je tourne la tête vers elle. Marie me regarde depuis mon épaule, les yeux calmes, cette façon à elle de maintenir une chose en place jusqu'à ce qu'elle soit reçue.
— Je l'entends, je dis.
Et c'est vrai. Je le sens quelque part sous le sternum, cette phrase qui s'installe, qui fait de la place : l'idée que je peux être tenue aussi, pas seulement tenir. Que la possession peut aller dans les deux sens sans s'annuler. Que ce que je lui ai donné ce matin en disant tu es mienne ne m'a pas diminuée, et que ce qu'elle me donne là ne la diminue pas non plus.
Deux fréquences superposées. Ni l'une ni l'autre ne couvre l'autre.
Il y a un autre poids que je porte, que Marie ne porte pas parce qu'elle ne sait pas qu'il existe. La nuit de mai. Ce qui s'est passé dans leur chambre, le souffle régulier de Marie endormie dans son dos. Ce secret-là est intact, il sera intact encore ce soir, encore la semaine prochaine, et je ne sais pas encore ce que j'en ferai ni même si je dois en faire quelque chose. Je ne me mens pas là-dessus non plus : je ne peux pas prétendre que ça n'existe pas, ni que ça ne compte pas, ni que ça ne viendra pas, un jour, bousculer quelque chose.
Mais là, ce dimanche matin, dans la lumière blanche de ma chambre, Marie est contre moi et nos souffles se confondent, et les pains au chocolat sont toujours dans leur sachet dans la cuisine, et c'est suffisant pour l'instant, juste ça.
Marie soupire.
— Je veux recommencer. La semaine prochaine.
— La semaine prochaine tu arrives à l'heure.
— La semaine prochaine tu arrives à l'heure.
Marie rit. Un vrai rire, le genre que je connais depuis des années : libre, un peu trop fort, sans calcul. Le rire de quand nous étions plus jeunes et que nous racontions tout sur le lit de sa chambre, les jambes en l'air contre le mur, le monde entier dehors et rien qui pressait.
Le même rire. Et quelque chose de tout à fait nouveau dessous.
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Commentaires ()
C’est du vécu, ou alors tu as une imagination merveilleuse de précision.
Merci
Mes histoires sont souvent un mélange, de vécu, d'imagination, de tranches de vues observées ou racontées...
Merci pour ton message.
Oui les hommes reviendront, Julien dans le prochain chapitre, et surtout Paul aura tout sa place dans le 5ème chapitre.
Quel dilemme pour Camille parler ou se taire
Oui en effet, pour Camille c'est une période une peu mouvementée... de tous points de vue...
Chose certaine cette histoire a commencé par un adultère, donc par tromperie entre conjoints. Habituellement ces histoires ne finissent jamais très bien avec les conjoints volages.
Peut-être que l’exemption confirmera la règle!