Le retour à l’appartement de la rue Saint-Hubert s’était fait dans un mutisme total, une absence de mots si lourde et si compacte qu’elle semblait peser davantage que la grisaille de plomb accumulée au-dessus des toits de Montréal. Durant tout le trajet, aucune des deux femmes n’avait osé briser le silence.
L’odeur de tubéreuse charnelle et de tabac blond, cette signature olfactive indissociable de Camille, s’était incrustée dans les fibres du manteau de laine d’Éléonore. Le sillage échappé du flacon anonyme de Nox persistait avec une ténacité presque perverse.
Pour un nez, cette imprégnation involontaire tenait du supplice, d’une véritable violation sensorielle. Comme un gaz qui refusait de se dissiper, elle parasitait ses perceptions et repoussait le souvenir plus doux de la mélisse de Morgane. À sa place s’imposait le spectre d’une femme que le temps aurait dû effacer. Camille avait quitté le laboratoire, mais les secousses qu’elle y avait provoquées menaçaient désormais l’intimité du couple.
La soirée et la nuit qui suivirent s’étirèrent dans une lenteur insoutenable. Chaque minute semblait prendre le poids d’un plomb froid. Prisonnière d’une culpabilité dévorante, Éléonore se reprochait d’avoir montré une telle vulnérabilité physique et psychologique devant son ancienne amante. Elle s’était enfermée dans le silence, assise sur le rebord du lit, les yeux fixés sur le plancher de bois franc, les mains croisées sur ses genoux nus. Elle ne parvenait pas à démêler le chaos qui s’agitait dans son esprit.
Pour la première fois depuis le début de leur vie commune, Clara avait refusé de dormir dans leur chambre. Elle s’était réfugiée sur le grand canapé de cuir du salon, enveloppée dans une couverture épaisse, comme si elle avait besoin d’ériger une frontière physique entre leurs corps.
La colère froide de l’architecte s’était transformée, au fil des heures, en une insécurité lancinante. Et si, durant toutes ces années, elle n’avait été qu’un havre stérile, un pansement commode posé sur les blessures encore vives d’Éléonore ? Et si l’expérience vécue avec Morgane dans les Laurentides n’avait été qu’une tentative inconsciente de retrouver le feu destructeur et l’instabilité de Camille ?
Morgane, elle, brillait par son absence. Elle était en déplacement pour quelques jours, son éditeur l’ayant conviée à plusieurs soirées mondaines. Elle n’était pas là pour apaiser les tensions ni pour offrir aux deux femmes le réconfort de sa présence. Cette fois, elles devaient affronter seules ce qui venait de se fissurer entre elles.
La nuit fut longue. Très longue.
Le lendemain matin, la lumière pâle de l’hiver naissant s’infiltra sans ménagement à travers les lames des stores de la grande baie vitrée. Elle répandit sur le salon une clarté blafarde et impersonnelle, soulignant la froideur des surfaces épurées.
Éléonore entra dans la pièce d’un pas hésitant, les pieds nus glissant sur le bois franc. Sa nuit blanche avait laissé des traces : des ombres violacées sous les yeux, un teint livide, une fatigue qui semblait avoir alourdi chacun de ses gestes.
Clara était déjà debout, immobile près de la vitre gelée. Elle tenait entre ses mains une tasse de café noir devenu tiède. Son profil, d’ordinaire si harmonieux, paraissait sculpté dans la pierre. La rage contenue et le manque de sommeil avaient durci ses traits.
— Clara… s’il te plaît, commença Éléonore d’une voix fragile. Ne dresse pas ces cloisons de béton entre nous. Ne me laisse pas seule dans ce silence. Camille n’est rien. Elle n’a plus aucun droit sur moi. Elle appartient au passé, c’est une ombre morte que le vent a rapportée par erreur.
Clara se retourna brusquement. La tasse oscilla dangereusement entre ses doigts crispés. Ses yeux fauves, habituellement si lumineux, étaient voilés par des larmes de fatigue et de douleur qu’elle s’efforçait de retenir. L’armure de cette femme qui avait toujours semblé inébranlable se lézardait enfin sous le poids d’une souffrance trop longtemps contenue.
— Le passé, Éléonore ? Vraiment ? répondit-elle d’une voix basse, tranchante comme un éclat de verre. Cette femme est entrée dans ton laboratoire, ton sanctuaire, et tu t’es effondrée devant elle sans parvenir à lui tenir tête. Tu es restée là, pétrifiée. Tu la regardais avec une terreur qui ressemblait beaucoup trop à de la fascination. Une fascination olfactive, esthétique… je n’en sais rien. Mais j’ai vu une soumission que je ne t’avais jamais connue.
Elle marqua une pause, cherchant à maîtriser sa voix.
— Hier soir, seule sur ce canapé, j’ai eu l’impression que tout ce qu’on avait construit en sept ans, notre équilibre, nos projets d’avenir, jusqu’à notre week-end avec Morgane dans les Laurentides, n’était qu’un immense mensonge. Une mise en scène destinée à masquer ton manque d’elle, ton manque de ce chaos ontarien. Dis-moi la vérité, Élé. Est-ce que tu m’aimes pour ce que je suis, pour la femme qui partage ta vie ? Ou est-ce que je ne suis qu’un bouclier commode derrière lequel tu te protèges de tes propres démons ?
Chaque syllabe s’enfonça dans la poitrine d’Éléonore avec la précision chirurgicale d’une aiguille. Elle franchit les quelques pas qui les séparaient, refusant de laisser la distance s’installer davantage entre elles.
Pour une fois, elle ne chercha pas à analyser la situation, à décortiquer ses émotions comme elle l’aurait fait avec les composants d’une formule. Sa rigueur cérébrale et cette pudeur qui l’avaient si souvent empêchée de se livrer cédèrent devant la détresse de Clara.
Elle lui prit les mains. Ses doigts se refermèrent sur les siens avec une urgence presque désespérée, faisant tinter légèrement la céramique de la tasse.
— C’est faux, Clara ! Regarde-moi, je t’en supplie. Regarde-moi dans les yeux !
Les larmes débordèrent enfin sur les joues pâles d’Éléonore.
— J’ai eu peur hier, au laboratoire. Je ne te le cacherai pas. Mais ce n’est pas Camille qui m’a fait peur. C’est la femme que j’étais avant toi. Celle qui se laissait enfermer dans une relation qui la détruisait, celle qui croyait devoir tout accepter pour être aimée. J’ai eu peur de redevenir cette femme-là.
Elle resserra ses doigts autour des mains de Clara.
— Ce parfum, Nox, c’est pour moi l’odeur de la manipulation et des larmes. Camille savait comment me faire perdre pied. Elle savait exactement où frapper. Mais ce qu’elle a réussi à réveiller, ce n’est pas l’amour que je lui portais autrefois. C’est la peur de tout ce que j’ai mis des années à surmonter.
Sa voix se brisa. Elle prit une inspiration tremblante avant de poursuivre.
— Toi, tu es mon ancrage. Tu es ma dignité, ma maison, celle auprès de qui j’ai appris qu’on pouvait aimer sans se détruire. Notre expérience avec Morgane n’était pas une fuite vers mon passé. C’était un choix que nous avons fait ensemble, une manière d’explorer quelque chose de nouveau sans nous perdre. Mais ma vie, mon avenir, c’est avec toi que je veux les construire, mon ange. Ne la laisse pas tracer ses lignes de faille dans notre maison. Ne la laisse pas reprendre une place qu’elle a perdue il y a sept ans.
Clara plongea son regard au plus profond des yeux ambrés d’Éléonore. Elle y chercha la moindre trace de mensonge, une dissonance, quelque chose qui trahirait une vérité dissimulée. Elle ne trouva qu’une émotion à vif, dépouillée de tout artifice.
La douleur n’avait pas disparu. Les paroles de Camille avaient touché des peurs que Clara n’avait pas voulu reconnaître, et les explications d’Éléonore ne pouvaient pas effacer instantanément la nuit qu’elles venaient de traverser. Pourtant, elle commençait à comprendre que la vulnérabilité de sa compagne n’était pas la preuve d’un amour encore vivant pour Camille. Elle était peut-être plutôt la trace d’une blessure ancienne que cette dernière avait délibérément rouverte.
La colère froide qui avait tenu Clara debout toute la nuit céda peu à peu la place au soulagement. Sous la blessure et les doutes persistait un besoin profond de retrouver Éléonore, de lui faire sentir qu’elle n’avait pas à affronter seule les fantômes de son passé.
L'architecte n'attendit pas une seconde de plus. D'un geste brusque, elle abandonna sa tasse de café sur le coin de la table basse en teck et attira Éléonore contre son torse avec une force féroce, presque brutale. Ses lèvres s'écrasèrent contre celles de la parfumeuse dans un baiser de réconciliation fiévreux, exigeant, qui ne demandait pas de permission.
Ce baiser fut le point de départ d'une véritable reconquête physique, une volonté commune d'inscrire leur amour dans la sueur, le sang et la chair pour effacer à jamais la tubéreuse de l'intruse indésirable. Leurs langues se trouvèrent avec une faim de naufragées, se mêlant avec une rage sulfureuse qui balaya la froideur matinale de la pièce.
Elles n'eurent pas la force, ni la patience, de marcher jusqu'à la chambre à coucher à l'autre bout du couloir. Le salon, baigné par la clarté crue du jour d'hiver, devint instantanément l'autel de leur guérison charnelle.
Clara se leva debout et arracha avec une hâte furieuse le peignoir de soie sombre d'Éléonore, le tissu glissant sur le parquet dans un murmure fluide, tandis qu'Éléonore défaisait un à un, les doigts tremblants d'excitation et de soulagement, les boutons de la chemise de toile de Clara. Leurs parures de laine, de coton et de soie s'éparpillèrent sur le sol en un désordre salvateur, libérant enfin leurs corps nus des contraintes de la journée.
Éléonore fut poussée fermement, le dos plat contre le grand mur blanc du salon. Sa peau laitière et diaphane frissonna une seconde au contact de la surface verticale glacée, mais elle fut immédiatement réchauffée par le corps brûlant et menu de Clara qui se pressa contre elle sans laisser le moindre millimètre d'air circuler entre leurs poitrines. Plus petite de près d'une tête, elle mena néanmoins la danse.
L'architecte glissa ses mains sous les cuisses galbées d'Éléonore pour les soulever et les enrouler autour de sa taille fine, soutenant son poids avec cette assurance et cette puissance physique que la parfumeuse vénérait chez elle.
La séance qui suivit fut pour elles l'outil de leur reconstruction, le ciment lourd et sacré qui venait coller de nouveau les morceaux de leur couple ébranlé par le spectre du passé. Rien n'était poli, rien n'était retenu pour la bienséance ou le confort des mouvements.
Clara pénétra Éléonore avec une urgence féroce, ses doigts trouvant l'intimité de sa compagne avec une certitude absolue, une science du corps affinée par des années de passion partagée. Éléonore laissa échapper un gémissement fort, un cri de pure délivrance qui monta jusqu'au plafond de l'appartement vide, ses ongles se plantant avec force dans la peau des épaules de l'architecte.
— Reste avec moi, Élé. Ici, avec moi. Ne laisse pas son ombre nous reprendre ce que nous avons construit, souffla Clara contre sa bouche, ses baisers devenant plus profonds, plus exigeants à chaque mouvement de son bassin.
— À toi… toujours à toi… plus que jamais… répondit Éléonore dans un souffle saccadé, ses yeux dorés fixés sur le visage altéré par la passion de sa compagne. Son corps entier vibrait sous l'assaut de ce plaisir connu et pourtant totalement transfiguré par l'urgence de la situation dramatique qu'elles venaient de traverser.
Morgane n'était pas là physiquement dans la pièce, mais la liberté sexuelle et l'audace érotique qu'elles avaient développées à trois au chalet forestier semblaient avoir brisé les dernières digues de leur pudeur de couple. Clara fit basculer doucement Éléonore sur le grand canapé de cuir, s'installant confortablement entre ses jambes largement ouvertes pour continuer son œuvre de réappropriation avec sa bouche.
L'architecte offrit à la parfumeuse une dévotion totale, sa langue léchant sa peau sensible, descendant le long de son ventre pour venir embrasser son intimité avec une lenteur calculée qui fit perdre à Éléonore toute notion du temps et de l'espace. Le plaisir monta par vagues successives, d'une profondeur absolue, douce en son corps mais dévastatrice dans l'émotion ressentie. La parfumeuse n'était pas en reste, elle entreprit d'offrir un plaisir similaire à sa belle.
La tension de chacune augmentait au même rythme que leur langue avide et agile.
Éléonore, les mains agrippées aux coussins de cuir qui conservaient la fraîcheur de la pièce, la tête renversée en arrière sur l'accoudoir, s'abandonna pleinement à la domination tendre et féroce de sa compagne. Le souvenir de Camille, le flacon de Nox et les fantômes ontariens furent définitivement balayés, lavés par les fluides et la chaleur de leur amour retrouvé.
La chaleur se répandit telle une vague.
Un ouragan.
Les doigts se crispèrent dans les coussins du canapé.
Une bouche ouverte.
Un cri silencieux.
Une langue frétillante.
Des eaux ruisselèrent.
Un geyser.
Un cri suraigu. Un autre étouffé.
Des spasmes prolongés.
Violents.
Deux corps secoués de la tête aux pieds.
Des larmes de pur soulagement.
Clara se retourna pour s’allonger de tout son poids sur elle, unissant leurs lèvres dans un baiser. Dans la chaleur de leur bouche, le goût chaud, musqué et iodé, légèrement acidulé et farouche de leur délivrance se fondit à l'amertume cristalline de leurs larmes de soulagement. C'était une ivresse de sel, de vie et de sève retrouvée, scellant leur victoire sur le passé au cœur de la matinée montréalaise.
Commentaires ()