Lorsque nous avions reçu l’invitation pour cette soirée professionnelle au Mas du Cheval, à Lattes, je n’y avais d’abord vu qu’une occasion agréable de sortir un peu du quotidien, de retrouver quelques connaissances, d’en rencontrer d’autres, de parler projets autour d’un verre dans cette atmosphère particulière des événements professionnels qui commencent toujours avec beaucoup de sérieux et finissent parfois par perdre, au fil des heures, des rires et des bouteilles ouvertes, une partie de leur sage raison d’être.
Puis nous avions découvert que le Mas proposait également des chambres d’hôtes et, presque immédiatement, l’idée de la soirée avait pris une couleur différente.
Nous n’aurions pas à reprendre la route tard dans la nuit, pas à regarder l’heure ni à compter les verres avec cette petite voix raisonnable qui finit toujours par rappeler qu’il faudra rentrer ; nous pouvions arriver tranquillement dans l’après-midi, déposer nos affaires, profiter du lieu, nous préparer sans précipitation et, lorsque la soirée toucherait à sa fin, n’avoir que quelques mètres à parcourir avant de retrouver l’intimité de notre chambre. J’aimais cette proximité plus que je ne voulais me l’avouer, cette idée que derrière la femme parfaitement présentable que je serais quelques heures plus tard, souriante, sociable, attentive aux conversations et aux personnes que l’on nous présenterait, existerait secrètement une autre version de moi, beaucoup moins raisonnable, qui saurait pendant toute la soirée qu’un lit nous attendait à quelques pas seulement.
Nous arrivâmes au Mas en fin d’après-midi, alors que la chaleur semblait encore retenue par les pierres et la végétation, comme si le soleil refusait tout à fait de céder sa place au soir. L’air avait cette douceur lourde des fins de journée méditerranéennes, parfumée de végétation chauffée depuis des heures, et je sentis presque immédiatement quelque chose se relâcher en moi, une tension dont je n’avais pas vraiment conscience avant de la sentir disparaître.
Nous étions en avance, volontairement, et après avoir découvert notre chambre et laissé tomber nos sacs près du lit, nous avions à peine pris le temps de regarder autour de nous que la piscine nous attira comme une évidence. Je croisai le regard de Pierre et son sourire répondit au mien avant même que nous ayons besoin de nous parler ; quelques minutes plus tard, j’avais enfilé mon maillot et je marchais pieds nus sur les pierres encore tièdes, mes cheveux relevés négligemment, avec déjà cette sensation agréable d’être ailleurs, détachée de tout ce qui avait occupé mon esprit quelques heures auparavant.
Je descendis lentement dans l’eau et le contraste avec la chaleur de ma peau m’arracha un frisson délicieux. La fraîcheur remonta le long de mes jambes, enveloppa mes hanches puis mon ventre et ma poitrine, jusqu’à ce que je m’immerge complètement, laissant l’eau effacer les dernières traces de la journée. Lorsque je refis surface, repoussant mes cheveux mouillés en arrière, je surpris Pierre en train de me regarder avec cette expression que je connaissais suffisamment bien pour savoir qu’elle n’avait plus grand-chose à voir avec la piscine.
Je savais reconnaître ses regards, ceux qui étaient tendres, ceux qui étaient amusés, ceux qui ne faisaient que constater ma présence et ceux, beaucoup plus rares mais infiniment plus troublants, qui semblaient parcourir mon corps avec une lenteur presque tactile, comme si ses yeux possédaient déjà leurs propres mains. L’eau avait plaqué mon maillot contre moi, dessinant chaque courbe avec une précision indécente, et je sentis soudain avec une acuité nouvelle les gouttes qui glissaient le long de mon cou avant de disparaître entre mes seins.
Je nageai vers lui avec un sourire volontairement innocent.
— Qu’est-ce que tu regardes ?
— Rien.
Il eut ce petit mouvement des lèvres qui, chez lui, précédait généralement un mensonge parfaitement assumé.
Je ris doucement, sachant très bien ce que ce « rien » signifiait, puis je passai devant lui et sentis son torse effleurer mon dos sous l’eau, d’abord comme par accident, avant que sa main ne vienne se poser sur mon ventre une seconde à peine, suffisamment toutefois pour provoquer dans mon corps cette réaction immédiate que je détestais le voir remarquer.
Il s’éloigna presque aussitôt, comme s’il n’avait rien fait, mais je savais déjà que le jeu venait de commencer.
Pierre connaissait mon corps beaucoup trop bien pour avoir encore besoin de gestes francs ; quelques doigts posés sur ma taille, une main qui remontait lentement contre mon ventre avant de disparaître, son souffle soudain plus proche de ma nuque lorsqu’il passait derrière moi suffisaient à éveiller en moi une attention presque douloureuse. Il ne faisait rien, pas vraiment, et c’était précisément ce qui me troublait, parce que j’avais conscience que chacun de ces contacts était volontairement inachevé, abandonné juste avant de devenir une véritable caresse, me laissant seule avec l’envie qu’il venait de faire naître.
Lorsque son torse se rapprocha de nouveau de mon dos et que ses doigts se posèrent sur ma hanche sous la surface, je retins légèrement ma respiration, mais trop tard ; je sentis son sourire contre ma peau avant même qu’il ne s’éloigne et compris qu’il avait perçu cette minuscule trahison de mon corps.
Avec lui, il m’était presque impossible de faire semblant.
Il connaissait cette façon que j’avais de respirer un peu plus profondément lorsque le désir commençait à s’installer, cette manière de rapprocher inconsciemment mes cuisses ou de chercher son regard tout en feignant de ne pas m’intéresser à lui, et cette connaissance intime de mes réactions m’excitait parfois plus encore que ses gestes eux-mêmes, parce qu’elle me donnait la sensation étrange d’être lue de l’intérieur.
Nous restâmes encore quelque temps dans l’eau, suffisamment pour que la fraîcheur finisse par devenir familière et que la proximité de Pierre, elle, devienne de plus en plus difficile à ignorer, puis nous regagnâmes la chambre alors que ma peau conservait encore la trace humide du maillot et que le soleil commençait lentement à décliner derrière les arbres.
Je venais de retirer mon maillot lorsque Pierre me proposa un massage et je savais, au ton parfaitement neutre qu’il avait choisi, qu’il n’y avait probablement rien de raisonnable dans cette proposition. J’aurais pu refuser, lui rappeler que nous devions encore nous préparer, prendre une douche, nous habiller et rejoindre les autres, mais je m’allongeai sans protester, nue sur le ventre, la joue posée sur mes bras tandis que je l’entendais s’installer derrière moi.
Ses mains se posèrent sur mes épaules avec cette chaleur immédiatement rassurante qui contrastait avec ma peau encore fraîche de la piscine et, pendant quelques minutes, je me laissai simplement aller au poids de ses paumes, à la pression lente de ses pouces le long de ma nuque puis de ma colonne, savourant la façon dont il dénouait une à une les tensions de mon dos.
Puis quelque chose changea.
Rien d’assez évident pour que je puisse lui reprocher quoi que ce soit, seulement une lenteur différente, ses mains qui s’attardaient un peu plus longtemps sur certaines zones, ses doigts qui suivaient la courbe de ma taille jusqu’au creux de mes reins avant de remonter avec une patience qui n’avait plus rien de thérapeutique. Je fermai les yeux et sentis mon souffle s’approfondir tandis que ses mains descendaient progressivement vers mes hanches, effleuraient mes fesses puis glissaient le long de mes cuisses avant de remonter.
Je savais parfaitement ce qu’il faisait.
Le problème était que lui aussi.
Ses doigts reprirent leur chemin, cette fois plus lentement encore, suivant l’intérieur de mes cuisses avec cette délicatesse presque cruelle qui transformait chaque centimètre laissé intact en une promesse. Je sentis mon ventre se tendre, mes jambes se rapprocher imperceptiblement et cette chaleur familière commencer à s’installer entre elles, tandis que Pierre continuait son massage avec une innocence tellement étudiée qu’elle en devenait obscène.
Lorsqu’il se pencha vers moi, son souffle effleurant mon oreille, j’étais déjà incapable de distinguer ce qui relevait encore du massage et ce qui appartenait au jeu.
— Dis-moi ce que tu veux…, murmura-t-il.
Je ne répondis pas immédiatement, laissant échapper seulement un souffle qui ressemblait beaucoup trop à un gémissement pour pouvoir prétendre ensuite qu’il s’agissait d’autre chose, tandis que mon bassin bougeait presque malgré moi sous ses mains. Ses doigts remontèrent encore, suffisamment près pour que tout mon corps attende enfin le contact qu’il semblait me promettre depuis plusieurs minutes.
Puis plus rien.
Ses mains quittèrent ma peau.
Pendant quelques secondes, je restai parfaitement immobile, persuadée qu’il allait reprendre, jusqu’à ce que le silence derrière moi devienne insupportable.
Je tournai légèrement la tête.
— Pierre…
— Oui ?
La tranquillité de sa voix me donna envie de le frapper avec l’oreiller.
— Tu te fous de moi ?
Je l’entendis rire doucement avant qu’il se penche à nouveau vers moi et que ses lèvres effleurent mon oreille.
— Pas maintenant… garde ça pour ce soir.
Il se releva comme si de rien n’était, me laissant nue sur le lit, le corps parcouru de cette tension chaude et délicieuse qu’il venait volontairement de faire monter sans jamais lui donner la moindre issue.
Je compris alors exactement ce qu’il avait fait.
Il ne m’avait pas frustrée par maladresse ou parce que nous manquions de temps ; il avait délibérément laissé le désir s’installer en moi, sachant que je devrais maintenant me lever, prendre une douche, me maquiller, choisir ma robe puis descendre au milieu des invités avec cette sensation encore présente entre mes cuisses, cette peau devenue sensible au moindre contact et ce souvenir de ses mains qui reviendrait chaque fois que le tissu de ma robe glisserait contre moi.
Sous la douche, l’eau chaude n’arrangea évidemment rien.
Elle réveilla au contraire chaque parcelle de peau que ses doigts avaient parcourue et, lorsque je commençai à me préparer, je pris mon temps avec une attention presque excessive, comme si le simple fait de me maquiller, d’arranger mes cheveux ou de choisir mes bijoux appartenait déjà au prolongement du jeu qu’il venait d’installer entre nous.
J’enfilai finalement la robe que j’avais apportée pour la soirée, légère, élégante, suffisamment ajustée pour accompagner mes mouvements sans jamais paraître trop provocante, et restai quelques secondes devant le miroir avant de retirer lentement ce que j’avais prévu de porter dessous.
Tout.
Je remis la robe directement sur ma peau et le contact du tissu contre mes seins, mon ventre puis mes hanches provoqua immédiatement un nouveau frisson. Il y avait quelque chose d’absurde, presque adolescent, dans le plaisir que me procurait cette décision, mais j’aimais précisément cette contradiction : extérieurement, j’étais parfaitement prête pour une soirée professionnelle, maquillage discret, coiffure soignée, robe élégante ; sous ce tissu, pourtant, il n’y avait absolument rien.
Lorsque je relevai les yeux, je croisai ceux de Pierre dans le miroir.
Il était derrière moi.
Son regard descendit lentement le long de ma silhouette avant de remonter vers mon visage et je sus immédiatement qu’il avait compris.
Je souris à mon reflet.
— Quoi ?
— Rien.
Encore ce rien.
Il s’approcha jusqu’à ce que je sente la chaleur de son corps dans mon dos et posa doucement ses mains sur mes hanches, ses doigts se refermant sur le tissu si fin qu’il semblait presque inutile.
— T’es sûre de toi ?
Je soutins son regard dans le miroir tandis que son souffle venait effleurer ma nuque.
— Complètement.
Il resta ainsi quelques secondes, suffisamment près pour que j’aie envie de me retourner, puis déposa un baiser juste sous mon oreille avant de s’éloigner, me laissant avec une certitude délicieusement troublante : durant toute cette soirée, lui saurait exactement ce que cachait ma robe, moi aussi, et personne d’autre ne pourrait le deviner.
Du moins, c’était ce que je pensais encore.
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