Chapitre 8 — La confidence
Le dimanche matin, Elsa se réveilla plus tôt qu’elle ne l’aurait voulu. La visite de Nina appartenait déjà à la veille, mais quelque chose d’elle était resté dans la petite chambre : un cheveu sombre sur l’oreiller, le souvenir d’une bouche contre la sienne, la chaleur d’un corps plus compact que le sien lorsqu’elles s’étaient rapprochées sur le lit. Pourtant, ce ne fut pas Nina qui lui revint la première. La veille au soir, presque à la fin d’une conversation qui avait commencé sur tout autre chose, Camille avait dit qu’elle avait aimé une femme avant Jean. Elle n’avait pas développé. Elle avait seulement laissé tomber cette phrase avec une simplicité qui l’avait rendue plus troublante encore, puis elle avait changé de sujet. Elsa resta longtemps à regarder la pente du plafond, sans chercher à comprendre ce que cette confidence changeait. Elle imaginait seulement Camille plus jeune, dans les bras d’une femme dont elle ne connaissait même pas le nom, et l’image revenait avec une facilité qui lui donnait chaud au visage. Son téléphone finit par vibrer. Nina lui souhaitait bonjour ; Mathis confirmait leur café du lendemain. Elsa répondit aux deux, avec plaisir, puis posa l’appareil et resta encore quelques secondes, immobile. Il lui aurait été plus simple que les choses se rangent d’elles-mêmes. Elles refusaient manifestement de le faire.
En bas, Jean était déjà parti à la clinique. Camille lisait dans la cuisine, une tasse près du coude, vêtue d’une robe d’intérieur légère qui découvrait ses épaules et remontait un peu sur ses cuisses lorsqu’elle croisait les jambes. Elsa remarqua tout cela avant même d’avoir décidé de regarder ailleurs. Camille, elle, lui demanda seulement si Nina était bien rentrée, puis lui proposa d’aller jusqu’au jardin du Luxembourg et de déjeuner quelque part en terrasse. La journée serait encore chaude. Elsa accepta presque trop vite. Elle remonta s’habiller et choisit une robe bleu pâle qu’elle avait très peu portée pendant l’été, une robe simple à fines bretelles qui tombait droit sur son corps long et mince. Elle laissa sa brassière dans le tiroir, moins par audace que parce que son dos allait mieux ainsi. Dans le miroir, ses seins restaient presque plats et les pointes se devinaient légèrement sous le tissu. Elle eut le vieux réflexe de tirer dessus pour les effacer, puis s’arrêta. Quand elle redescendit, Camille avait elle aussi choisi une robe d’été, noire, plus souple, qui suivait naturellement sa poitrine et la ligne de ses hanches. Son regard passa sur Elsa avec une brièveté difficile à interpréter, puis elle sourit en remarquant que la robe claire semblait faite pour un jour comme celui-là. Après une seconde, elle ajouta qu’elle était également parfaite pour l’une de ses habitudes d’été. Elsa comprit à son expression qu’elle ne parlait pas seulement de la coupe du vêtement.
Camille avait déjà évoqué, après la piscine, le plaisir qu’elle trouvait parfois à sortir sans rien sous une robe. Elsa avait alors pensé à son propre oubli de culotte au vestiaire et à l’inconfort presque panique qui avait précédé le rire. Camille, amusée par son expression, précisa qu’elle déconseillait seulement l’expérience les jours de grand vent, ce qui suffit à trahir l’existence d’une histoire. Elsa insista jusqu’à ce qu’elle cède. Quelques années plus tôt, un soir d’été, une rafale s’était engouffrée sous sa robe à la sortie d’un restaurant. Elle n’avait eu le temps de retenir ni l’ourlet ni sa dignité : le tissu était remonté assez haut pour que deux personnes installées à une terrasse voisine comprennent immédiatement qu’elle ne portait rien dessous. Elle avait rabattu la robe en une seconde, rougi comme une adolescente et passé le reste de la promenade à surveiller la moindre brise. Jean avait commencé par rire avant de comprendre qu’elle hésitait elle-même entre rire et disparaître. En racontant l’épisode, Camille riait encore, mais elle prit soin de préciser que ce n’était pas d’être vue qui lui plaisait. L’accident avait été franchement embarrassant. Ce qu’elle aimait, c’était exactement l’inverse : savoir quelque chose de son propre corps que les gens autour d’elle ignoraient complètement.
Au moment de partir, Elsa suivit Camille jusqu’à l’entrée, puis annonça qu’elle avait oublié ses lunettes de soleil et remonta. Une fois la porte de sa chambre refermée, elle resta immobile quelques secondes devant le ridicule de son propre mensonge. Ses lunettes étaient dans son sac. Elle retira pourtant sa culotte, la plia sur le lit et laissa retomber sa robe. Dans le miroir, rien n’avait changé. Cette banalité apparente fut presque ce qui l’impressionna le plus. En redescendant, elle se souvint trop tard qu’elle n’avait pas pris les lunettes. Camille jeta un regard à ses mains vides, puis à son visage, et un sourire très lent apparut sans qu’elle dise quoi que ce soit. Elle ouvrit simplement la porte de l’immeuble. Dans la rue, Elsa eut d’abord conscience de chaque pas. Le tissu se déplaçait librement autour de ses cuisses et le moindre souffle d’air lui paraissait remonter beaucoup trop haut. Elle tira deux fois sur son ourlet. Camille n’eut même pas besoin de se moquer ; son regard suffisait. Elsa lâcha le tissu, se força à marcher normalement et découvrit peu à peu que Paris se moquait éperdument de ce qu’elle portait dessous.
La peur diminua au bout de quelques rues et laissa place à quelque chose de plus difficile à définir. L’air, d’abord : les courants frais entre les immeubles arrivaient directement contre sa peau, puis le tissu revenait l’effleurer avant de s’en détacher de nouveau. Dans les escaliers du métro ou lorsqu’elle accélérait pour traverser, la robe glissait entre ses cuisses et lui rappelait soudain, par un frôlement plus précis, qu’il n’y avait rien dessous. Ce n’était pas une excitation continue, plutôt une suite de petites sensations imprévues qui la rendaient attentive à son sexe et à la façon dont elle marchait. Elsa finit par dire que c’était agréable, mais moins intense qu’elle ne l’aurait cru ; avec le jean qu’elle avait dû remettre sans culotte le jour de son oubli à la piscine, elle avait presque senti davantage de choses, parce que le denim rappelait son absence à chaque pas. Camille rit et, emportée par la facilité de leur conversation, répondit que si Elsa voulait vraiment des sensations il y avait toujours l’œuf vibrant. La phrase était sortie trop vite. Elsa tourna aussitôt la tête vers elle et vit Camille comprendre ce qu’elle venait de dire. Pour la première fois depuis qu’elles se connaissaient, elle sembla véritablement embarrassée. Elle serra la lanière de son sac et marmonna qu’elle n’aurait jamais dû lui raconter ça, qu’elle avait honte. Ce fut évidemment la pire stratégie possible. Elsa s’anima d’un seul coup : elle voulait savoir qui, quoi, comment, pourquoi, quand, depuis combien de temps, et la série de questions partit dans un désordre joyeux qui fit rougir Camille davantage encore. Celle-ci leva une main comme pour arrêter physiquement l’interrogatoire et décréta qu’Elsa ne saurait rien, absolument rien, qu’elle avait déjà beaucoup trop parlé. Elsa éclata de rire. Voir Camille, d’ordinaire si à l’aise avec les corps et la nudité, perdre soudain son assurance à cause d’un petit objet caché dans une confidence lui procura une satisfaction presque enfantine.
Après cela, leur promenade changea de nature. Elsa cessa presque complètement de surveiller sa robe. À un passage piéton, une bourrasque fit gonfler leurs deux ourlets en même temps et leurs mains descendirent exactement du même geste pour les retenir. Elles se regardèrent et éclatèrent de rire au milieu du trottoir. Le danger avait été minuscule, mais cette synchronisation absurde acheva de transformer l’expérience en jeu partagé. Elsa commença à comprendre ce qui plaisait à Camille : non pas l’idée qu’un inconnu puisse voir quoi que ce soit, mais la différence entre l’apparence parfaitement ordinaire qu’elles offraient au monde et la sensation très privée qu’elles connaissaient toutes les deux. Elle se surprit à penser à ce que Camille ressentait sous sa robe noire, non pour imaginer son corps nu avec précision mais parce qu’elles éprouvaient au même instant quelque chose de semblable. Cette proximité de situation lui semblait nouvelle. Elle ne ressemblait ni à une confidence ni à un geste tendre. Elle était plus légère, presque complice, et peut-être pour cette raison plus facile à accepter.
Au Luxembourg, elles trouvèrent deux chaises au soleil. Elsa s’assit d’abord avec les genoux serrés et la robe tirée presque jusqu’aux rotules avant de comprendre qu’elle était parfaitement couverte. Elle finit par croiser les jambes ; le tissu glissa légèrement, l’air circula autrement et un frisson discret lui parcourut les cuisses. Camille avait vu son mouvement et souriait. Elsa lui demanda, moins gênée désormais, si elle ressentait vraiment une différence après toutes ces années. Camille répondit que oui, mais qu’on finissait par l’oublier jusqu’à ce qu’une marche un peu haute, une chaise froide ou une brise le rappelle soudain. C’était précisément ce qu’elle aimait : oublier puis se souvenir. Elsa regarda autour d’elle les promeneurs, les enfants, les touristes, les couples assis près du bassin. Personne ne savait. Cette ignorance générale commençait à lui plaire. Lorsqu’elle reconnut qu’elle trouvait finalement cela agréable, Camille ne triompha pas ; elle se contenta de ce petit sourire qui donnait à Elsa l’impression d’avoir rejoint une plaisanterie dont elle ne connaissait pas encore toutes les règles. Elle demanda alors si Camille avait recommencé après sa mésaventure de la robe soulevée. Oui, quelques semaines plus tard. Elle avait eu peur que cela se reproduise, mais la peur n’avait pas annulé le plaisir du secret. Elsa ne chercha pas à transformer cette réponse en explication plus grande. Elle la garda simplement avec les autres sensations de la journée.
Le déjeuner commença dans cette légèreté. Elles commandèrent presque simultanément deux plats sans fromage et s’en amusèrent comme d’une vieille habitude. Ce fut seulement plus tard, au détour d’un silence, qu’Elsa revint à la phrase de la veille. Elle ne posa pas toutes les questions qui l’avaient occupée au réveil. Elle demanda simplement le prénom de la femme. Camille regarda son verre avant de répondre : Maud. Ce nom suffit à rendre l’histoire réelle. Camille avait vingt-deux ans lorsqu’elles s’étaient rencontrées ; Maud en avait vingt-six et étudiait l’architecture. D’abord amies, elles s’étaient rapprochées lentement, sans pouvoir dire exactement quand l’amitié avait changé de nature. Elles étaient restées ensemble un peu plus de trois ans, avaient partagé un appartement pendant près de deux, connu les familles respectives, accumulé les habitudes ordinaires d’un couple. Camille sourit en évoquant une table bancale achetée d’occasion et les maquettes qui envahissaient le salon. La relation s’était terminée sans catastrophe : Maud voulait partir à l’étranger, Camille construisait sa vie en France, les disputes avaient fini par prendre davantage de place que les projets. Elsa écoutait avec une attention qu’elle aurait préféré dissimuler. Elle avait imaginé quelque chose d’exceptionnel et découvrait une histoire d’amour presque banale, ce qui la rendait étrangement plus troublante.
Jean connaissait l’existence de Maud depuis le début de leur relation. Camille n’avait jamais pensé devoir effacer cette partie de sa vie pour être avec lui. Elle le dit sans faire de théorie, comme une évidence personnelle, puis se tut. Elsa aurait voulu demander davantage. Plusieurs questions lui traversèrent l’esprit, mais aucune ne lui parut suffisamment simple pour être prononcée. Elle leva les yeux et rencontra ceux de Camille. Le regard resta accroché un peu plus longtemps qu’il n’aurait fallu, ou peut-être Elsa l’imagina-t-elle ainsi. Camille ouvrit la bouche, puis demanda si elle voulait un café. La banalité de la question laissa Elsa presque frustrée et en même temps soulagée. Elle accepta. Après cela, la conversation dériva vers l’université. Camille demanda comment cela avançait avec Nina. Elsa raconta qu’elles s’étaient embrassées de nouveau et sentit sa voix devenir légèrement plus basse sans savoir pourquoi. Camille lui demanda seulement si cela lui avait plu. Elsa répondit oui. Elle parla aussi de Mathis et du café prévu le lendemain, sans tenter d’expliquer ce que ces deux envies signifiaient ensemble. Elle n’en savait rien et, pour une fois, personne ne lui demanda de le savoir.
Sur le chemin du retour, Elsa avait presque oublié l’absence de sous-vêtement. Elle ne s’en souvenait plus qu’à certains instants : en montant une marche, lorsqu’un souffle d’air soulevait légèrement la robe, lorsqu’elle s’asseyait quelques minutes. Chaque rappel lui procurait désormais un petit plaisir plutôt qu’une inquiétude. Près de l’immeuble, Camille lui demanda son verdict. Elsa prétendit ne pas savoir, puis céda devant son sourire et reconnut qu’elle recommencerait. Camille répondit seulement qu’elle s’en doutait depuis le moment où Elsa avait cessé de tirer sur son ourlet. Dans l’ascenseur, leurs rires se dissipèrent peu à peu. Le miroir leur renvoyait deux femmes côte à côte, deux robes d’été parfaitement ordinaires, et rien qui permette de deviner le petit jeu partagé depuis plusieurs heures. Elsa observa leur reflet. Camille leva les yeux au même instant ; leurs regards se rencontrèrent dans la glace puis se séparèrent presque aussitôt. Ce bref silence resta en elle plus longtemps que les plaisanteries.
Jean était rentré. Il embrassa Camille dans le salon, posa naturellement une main à sa taille et lui demanda comment s’était passée la promenade. Elsa sentit quelque chose se resserrer en elle, assez vite pour qu’elle n’ait pas le temps d’y réfléchir. Elle détourna les yeux et remonta dans sa chambre. En retirant sa robe, elle retrouva sur le lit la culotte pliée qu’elle avait laissée le matin. Elle la regarda en souriant. La journée lui avait laissé un désordre de sensations qu’elle n’avait aucune envie de classer : Nina, Mathis, Maud, la robe noire de Camille, l’œuf vibrant dont elle ne saurait rien, les rafales, leurs mains descendues ensemble sur leurs ourlets, le regard croisé dans le miroir de l’ascenseur. Ce qui lui revenait avec le plus de netteté n’était pourtant ni une phrase ni un geste spectaculaire. C’était la connivence presque enfantine d’avoir marché plusieurs heures avec le même secret et d’avoir découvert, peu à peu, qu’elle aimait cela. Elle ne savait pas encore ce qu’elle ferait de ce souvenir. Elle savait seulement qu’elle aurait envie de recommencer.
Chapitre 9 — Les possibles
Le lundi matin, Elsa descendit plus tôt qu’elle ne l’aurait voulu. Elle avait mal dormi, non parce qu’un événement précis s’était produit la veille, mais parce que trop de choses s’étaient mises à exister dans sa tête en même temps. Il y avait Nina, les baisers dans la petite chambre, un café qu’elle devait prendre avec Mathis après les cours, et puis cette promenade avec Camille, la robe légère, l’air sur la peau, leurs mains descendues ensemble sur leurs ourlets au même coup de vent. Surtout, il y avait Maud. Ce prénom s’était installé quelque part pendant la nuit. Camille avait aimé une femme pendant trois ans, vécu avec elle, partagé une vie ordinaire avec elle. Elsa ne savait pas très bien pourquoi cette information l’avait empêchée de dormir. Elle savait seulement qu’en entrant dans la cuisine elle regarda Camille avant même de regarder la cafetière.
Camille était penchée sur son téléphone, les cheveux encore un peu défaits, une tasse entre les mains. Elle leva les yeux et lui souhaita bonjour avec la même simplicité que tous les autres matins. Rien n’avait changé dans sa manière de parler. Elle demanda si Elsa avait bien dormi, lui indiqua qu’il restait du pain et se plaignit d’une patiente qui avait déplacé trois fois son rendez-vous. Elsa répondit normalement, ou du moins elle l’espéra. Elle avait presque envie que Camille reparle de Maud et presque autant envie qu’elle n’en dise plus jamais rien. Lorsqu’elles se retrouvèrent toutes les deux devant le réfrigérateur, un peu trop proches pour attraper la même bouteille de jus, Elsa sentit revenir ce petit embarras nouveau qui ne ressemblait à rien de ce qu’elles avaient nommé. Camille recula simplement d’un pas et passa à autre chose. Elsa resta avec l’impression absurde d’avoir remarqué un événement qui n’en était probablement pas un.
À l’université, Nina la ramena très vite à un monde beaucoup plus facile à comprendre. Elle l’attendait devant l’amphithéâtre, un café à la main, et l’embrassa sur la joue avant de lui demander si son dimanche s’était bien passé. Elsa répondit qu’elle avait marché dans Paris avec Camille et qu’elles avaient déjeuné au Luxembourg. Elle ne parla ni de Maud ni de ce qu’elles n’avaient pas porté sous leurs robes. Elle n’eut même pas le sentiment de cacher quelque chose. Ces détails appartenaient simplement à l’appartement, au dimanche, à un autre morceau de sa vie qui ne cherchait pas à entrer ici. Nina lui raconta ensuite une histoire interminable à propos d’un professeur et Elsa retrouva peu à peu cette légèreté particulière qu’elle éprouvait avec elle.
Mathis les rejoignit à midi. Il demanda à Elsa si leur café du soir tenait toujours et elle répondit oui. Son sourire lui plut toujours ; cela n’avait pas changé. Ce qui avait changé était l’urgence qu’elle avait d’en faire quelque chose. Depuis la soirée, elle savait qu’une attirance pouvait être vraie sans devenir automatiquement une histoire.
Ils s’installèrent vers dix-sept heures dans un petit café à quelques rues de la faculté. Mathis parla de sa famille, de la ville qu’il avait quittée, d’une relation terminée au printemps. Elsa découvrit qu’il l’avait trouvée intimidante les premiers jours : trop grande, trop sérieuse, avec cette manière d’écouter longtemps avant de répondre qui lui donnait, selon lui, un air de fille sûre d’elle. Elle éclata de rire. L’image était tellement éloignée de ce qu’elle ressentait à l’intérieur qu’elle crut d’abord qu’il se moquait d’elle.
Le sujet de la soirée arriva sans détour. Mathis lui dit que le baiser lui avait plu. Elsa répondit que le sien aussi. Il demanda alors, avec une franchise un peu embarrassée, s’il devait comprendre qu’ils allaient recommencer. Elsa prit quelques secondes. Elle le trouvait beau, elle avait aimé sa bouche et sa main à sa taille ; pourtant l’idée de construire quelque chose avec lui ne produisait pas la même impatience que celle de revoir Nina. Elle lui dit simplement qu’elle croyait avoir davantage envie qu’ils restent amis. Mathis fit une grimace, plus déçue qu’humiliée, puis admit qu’il s’en doutait après l’avoir vue avec Nina toute la soirée.
Elsa lui demanda si cela allait rendre les cours étranges. Mathis répondit qu’ils avaient dix-neuf et dix-huit ans, pas quatre-vingt-dix, et qu’un baiser ne les condamnait pas à vingt ans de malaise. Cette exagération les fit rire. Avant de partir, il lui dit seulement qu’il maintenait qu’elle lui plaisait et qu’il se réservait le droit de le penser sans transformer cela en projet. Elsa apprécia cette simplicité. Elle sortit du café, soulagée : elle n’avait pas rejeté une partie d’elle-même, seulement choisi de ne pas prolonger une possibilité.
Le lendemain, Nina lui demanda presque immédiatement comment s’était passé le café. Elsa répondit qu’il s’était bien passé et comprit au silence qui suivit que cette réponse ne satisfaisait pas complètement la jeune femme. Elle finit par avouer qu’ils s’étaient embrassés. Nina fit une moue qui la fit rire malgré elle. Elle ne prétendit pas que cela ne lui faisait rien. Elle dit seulement qu’elle trouvait la situation un peu bizarre et qu’elle n’avait encore aucune envie de faire une scène après une semaine de cours. Elsa ne sut pas quoi répondre. Elle posa sa main sur la sienne quelques secondes. Nina la retourna pour entrelacer leurs doigts, et le sujet fut abandonné avec une simplicité qui soulagea Elsa.
Marcher ainsi jusqu’à l’université fut pourtant une expérience nouvelle. Elsa regardait leurs mains jointes presque autant que la rue. Dans une chambre, embrasser Nina avait été troublant mais privé. Là, n’importe qui pouvait voir. Personne ne semblait s’en soucier, ce qui lui procura à la fois du soulagement et une étrange déception : ce geste qui lui paraissait immense n’était pour les passants qu’une main dans une autre. Nina s’arrêta avant le bâtiment et l’embrassa brièvement. Elsa répondit, puis sentit son regard glisser sur elle lorsque Nina sourit. Elle passa le reste de la matinée avec une chaleur légère dans le ventre.
Le mercredi, comme prévu, elle retrouva Camille pour la piscine. La journée avait été longue et Elsa aurait pu prétexter du travail ; elle ne le fit pas. Camille l’attendait avec son sac de sport, exactement comme les semaines précédentes. Dans le vestiaire, elle posa naturellement ses affaires sur un banc de l’espace collectif. Elsa fit de même. Rien n’était organisé, rien n’était nouveau, et c’était peut-être ce qui rendit la scène plus troublante qu’elle ne l’aurait dû. Camille se changeait avec le même naturel qu’avant, sans précaution particulière. Elsa, elle, savait désormais qu’une femme avait autrefois partagé son lit et sa vie. Cette simple connaissance suffisait à modifier certaines images. Elle se surprit à regarder puis détourna les yeux, agacée contre elle-même.
Camille ne sembla rien remarquer, ou choisit de ne rien montrer. Elle enfila son maillot, attacha ses cheveux et demanda à Elsa si son dos la faisait encore souffrir. La question ramena immédiatement la jeune femme à quelque chose de concret. Dans l’eau, Camille retrouva son rôle habituel : elle corrigea sa respiration, la position de sa tête, l’alignement des épaules. Ses mains se posèrent parfois brièvement sur elle pour lui faire sentir un mouvement. Elsa réagit davantage qu’autrefois à ces contacts, mais elle ne sut pas si cela venait de Camille ou simplement du fait qu’elle avait commencé à les attendre. Elle nagea jusqu’à en avoir les bras lourds et le souffle court, heureuse de pouvoir remplacer les pensées par l’effort.
À la fin de la séance, Camille lui dit que sa posture s’améliorait vraiment. Elsa se redressa presque malgré elle. Le compliment lui plut beaucoup trop. Elles restèrent quelques minutes au bord du bassin avant de retourner au vestiaire. Là encore, elles se changèrent dans l’espace collectif. Elsa essaya de ne pas observer Camille et échoua juste assez pour s’en apercevoir. À un moment, en se tournant pour chercher sa serviette, elle crut surprendre le regard de Camille sur elle. Ce ne fut qu’une seconde. Camille demanda aussitôt si elle avait encore de la crème pour son dos. Elsa répondit oui. Elle ne sut pas si le regard avait existé ou si elle l’avait inventé parce qu’elle aurait aimé qu’il existe. Cette incertitude l’accompagna jusqu’à la sortie.
Sur le chemin du retour, Camille demanda des nouvelles de l’université. Elsa parla de Nina parce que cela venait facilement. Elle raconta leur main tenue dans la rue, les baisers dans la chambre et surtout le petit projet photographique dont Nina lui avait parlé. Camille trouva intéressante l’idée de photographier la façon dont les gens occupent leur corps. Elsa lui raconta ensuite le café avec Mathis et la décision de rester amis. Camille ne chercha pas à en tirer une morale sur sa bisexualité. Elle se contenta de demander si Elsa était déçue. « Non », répondit-elle. Camille hocha la tête. « Alors c’est probablement la bonne réponse. »
Lorsqu’elles arrivèrent à l’appartement, Jean était déjà rentré. Une petite valise ouverte occupait une partie du canapé et plusieurs chemises étaient posées sur un fauteuil. Camille lui demanda ce qu’il fabriquait. Jean répondit qu’il venait de recevoir la confirmation définitive pour un congrès à Genève : départ jeudi après la clinique, retour dimanche en fin d’après-midi. Elsa entendit les dates avant le reste. Quatre jours. Elle regarda la valise puis Camille, presque malgré elle. Camille était occupée à demander à Jean s’il avait encore oublié de réserver son train de retour. À un moment seulement, elle tourna la tête vers Elsa. Leurs regards se croisèrent brièvement. Elsa baissa les yeux vers son sac de piscine sans savoir pourquoi.
Jean plaisanta sur le fait que Camille allait profiter de son absence pour commander tous ses repas. Elle protesta qu’elle était parfaitement capable de survivre seule. Elsa se mit à rire et proposa, parce qu’elle cuisinerait de toute façon, de préparer deux portions certains soirs. La phrase lui parut parfaitement normale jusqu’au moment où elle l’eut prononcée. Camille accepta avec enthousiasme et Jean déclara qu’il partait désormais l’esprit tranquille. Elsa sentit une petite chaleur lui monter au visage et se concentra sur les légumes qu’elle avait sortis du réfrigérateur.
Le dîner fut simple. Jean parla du programme du congrès, Camille se moqua de ses habitudes de voyage et Elsa écouta. Ils avaient des réflexes communs, des plaisanteries anciennes, une façon de se passer le sel ou de finir les phrases de l’autre qui ne pouvait pas être imitée. À un moment Jean posa la main sur le poignet de Camille en riant et Elsa sentit quelque chose se contracter brièvement dans son ventre. Elle baissa les yeux vers son assiette. La sensation disparut aussi vite qu’elle était venue ; elle ne chercha pas à lui donner un nom. Quelques secondes plus tard elle riait avec eux d’une histoire de valise oubliée, et la soirée continua comme si rien ne s’était produit.
Après le repas, elle remonta dans sa chambre. Nina lui avait envoyé une planche de six photographies prises ces derniers jours et demandait laquelle Elsa préférait. L’une montrait une nuque, une autre deux mains posées sur un genou, une troisième un garçon endormi contre une vitre de métro. Mathis avait écrit dans la conversation du groupe qu’il refusait désormais d’être responsable de l’orientation de qui que ce soit dans les couloirs, plaisanterie que seuls quelques-uns comprirent vraiment. Elsa sourit. Puis elle entendit, à travers le plancher, un éclat de rire de Camille dans l’appartement du dessous. Elle resta immobile quelques secondes, le téléphone à la main. Elle pensa à Maud, à Nina derrière son appareil, à la piscine, au regard qu’elle avait peut-être surpris dans le vestiaire, puis à la valise de Jean ouverte sur le canapé. Il restait largement assez de complications sans en inventer une avec Mathis.
Le jeudi soir, Jean ne serait pas là. Cette seule idée lui procura un petit mouvement dans le ventre, immédiatement suivi d’une gêne qu’elle ne sut pas davantage expliquer. Elle se retourna dans le lit, attrapa son téléphone et relut le message de Nina. C’était plus simple. Nina écrivait qu’elle avait envie de l’embrasser encore. Elsa sourit et répondit qu’elle aussi. Puis elle posa l’appareil et ferma les yeux. Le bruit de la rue monta jusqu’à la petite chambre. En dessous, l’appartement était encore habité par deux voix. Le lendemain, il n’en resterait qu’une.
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