Elle rentra chez elle comme on traverse un brouillard épais. La neige avait collé à ses bottines et fondait maintenant en petites flaques sur le paillasson. Elle claqua la porte derrière elle, enleva son manteau d’un geste brusque, le laissa tomber par terre sans le ramasser. Le silence de son studio était assourdissant. Pas de musique, pas de radiateur qui cliquetait, juste le bruit de sa respiration saccadée et le tic-tac lointain d’une horloge qu’elle n’avait jamais vraiment remarquée avant.
Elle s’assit sur le bord du lit, les mains tremblantes. Elle n’avait pas pleuré dans le métro. Elle n’avait pas pleuré en montant les escaliers. Mais là, seule, face au mur blanc fissuré, les larmes arrivèrent sans bruit. Elles coulaient chaudes sur ses joues, gouttaient sur ses genoux. Elle attrapa son téléphone sur la table de chevet, l’écran était toujours allumé sur la conversation avec Angèle, figée sur ce dernier message : « 19 h même bar que la dernière fois ».
Ses doigts trouvèrent le contact de Marie presque par réflexe. Elle appuya sur l’icône d’appel sans réfléchir.
Ça sonna une fois. Deux fois.
— Nina ?
La voix de Marie était douce, inquiète, comme si elle avait attendu cet appel.
Nina ne dit rien pendant plusieurs secondes.
Puis, d’une voix cassée :
— Elle est venue. Au Cirio. Elle… elle m’a tout dit.
Un silence. Puis :
— Raconte-moi.
Nina raconta. Les mots sortaient en désordre, entrecoupés de reniflements. Le visage fermé d’Angèle. Le « pourquoi ? » répété comme une sentence. L’aveu qu’elle n’avait pas pu retenir. La larme au coin de l’œil d’Angèle. L’histoire des amitiés perdues. Et le coup de grâce : Sébastien qui avait lu le message en premier. Sébastien qui avait demandé à Angèle de ne plus jamais la revoir. Angèle qui avait transgressé cette demande juste pour lui faire comprendre le mal qu’elle avait fait.
Quand elle eut fini, sa voix n’était plus qu’un murmure.
— Elle est partie. Elle m’a dit de plus jamais la contacter. Et elle est partie.
Marie resta silencieuse un long moment.
Puis :
— Je viens. J’arrive.
— T’es pas obligée…
— J’arrive. Bouge pas.
Elle raccrocha.
Nina posa le téléphone. Elle se leva, alla jusqu’à la fenêtre, regarda la neige tomber en flocons plus denses maintenant. Les lumières de la rue se reflétaient dans les vitres embuées. Elle resta là dix minutes, vingt peut-être, sans bouger.
Un coup frappé à la porte la fit sursauter.
Elle ouvrit.
Marie était là, cheveux humides de neige fondue, manteau noir entrouvert sur un pull gris, les joues rougies par le froid. Elle ne dit rien. Elle entra, referma la porte derrière elle, enleva son manteau, le posa sur une chaise.
Nina la regarda, les bras ballants.
— Viens là.
Marie ouvrit les bras.
Nina s’y jeta.
Elles s’assirent sur le canapé, le vieux canapé défoncé qu’elle avait récupéré sur un site de récup deux ans plus tôt. Nina se blottit contre Marie, la tête sur son épaule, les bras autour de sa taille. Marie passa un bras autour d’elle, l’autre main caressant doucement ses cheveux.
— Raconte-moi encore, murmura Marie. Tout.
Nina recommença. Plus lentement cette fois. Plus calmement. Les mots étaient les mêmes, mais la voix tremblait moins. Marie écouta sans l’interrompre, juste des petits « hmm » ou des caresses dans le dos quand Nina s’arrêtait pour reprendre son souffle.
Quand elle eut fini pour la deuxième fois, le silence retomba, lourd mais pas oppressant.
Marie parla la première.
— Tu as mal agi. Mais tu n’es pas un monstre.
Nina secoua la tête contre son épaule.
— Si. Elle avait confiance en moi. Elle me voyait comme une amie. Et moi… j’ai tout détruit.
— Tu as été honnête. Pas de la bonne façon, mais honnête.
— Honnête ? J’ai été égoïste. Obsessionnelle.
Marie resserra son étreinte.
— T’es amoureuse Nina, pour la première fois d’une fille. Ça fait peur. Ça fait mal. Ça fait déraper. Mais t’es pas obligée de porter ça toute seule pour le reste de ta vie.
Nina releva la tête. Leurs visages étaient proches. Trop proches.
Elle vit les yeux noisette de Marie, brillants dans la pénombre. Elle vit les petites taches de rousseur sur son nez. Elle sentit son odeur, shampoing à la noix de coco, un peu de transpiration, le froid de la rue.
Et puis, sans réfléchir, mue par une pulsion qu’elle ne contrôla pas, Nina approcha ses lèvres de celles de Marie.
Le baiser fut doux d’abord. Timide. Presque hésitant.
Marie ne recula pas immédiatement.
Pendant quelques secondes, cinq ou peut-être dix, elle rendit le baiser.
Ses lèvres étaient chaudes, légèrement salées. Sa main remonta dans les cheveux de Nina, la serra contre elle.
Puis elle s’écarta doucement.
Pas brutalement. Pas avec colère.
Juste… doucement.
Elle posa son front contre celui de Nina, les yeux fermés.
— Non, murmura-t-elle.
Nina sentit son cœur se serrer.
Marie rouvrit les yeux. Son regard était calme, triste, mais ferme.
— Pas comme ça.
Nina voulut parler. Marie posa un doigt sur ses lèvres.
— Écoute-moi.
Elle s’écarta légèrement, prit les mains de Nina dans les siennes.
— Je t’aime, Nina. Depuis longtemps. Tu le sais. Mais je refuse que ça arrive sur un coup de tête. Sur un chagrin d’amour. Sur une impulsion née de la douleur. Je refuse d’être ton pansement. Ton “essaie voir si t’aimes vraiment les filles”. Je refuse d’être la personne qui profite de ton désespoir pour enfin t’avoir.
Nina sentit les larmes revenir.
— Je… je voulais juste…
— Je sais ce que tu voulais. Tu voulais oublier. Tu voulais te sentir désirée. Tu voulais arrêter de penser à elle. Mais moi, je veux pas être ça. Je veux pas être une parenthèse. Je veux pas que tu regrettes demain matin.
Marie se leva lentement. Elle relâcha les mains de Nina.
— Je vais partir.
Nina se leva aussi, paniquée.
— Reste. S’il te plaît. Juste… reste.
Marie secoua la tête.
— Non. Pas ce soir. Pas comme ça. Si je reste tu sais comment ça va se terminer.
Elle attrapa son manteau, l’enfila.
— Tu as besoin de temps. De solitude. De réfléchir. Pas de moi dans ton lit pour combler un vide.
Elle se tourna vers la porte.
Nina attrapa son poignet.
— Marie… je suis désolée. Pour tout. Pour l’autre jour à la taverne. Pour ce baiser. Pour… tout.
Marie se retourna. Elle posa une main sur la joue de Nina, essuya une larme du pouce.
— Je sais. Et je te pardonne. Mais là, maintenant, tu dois te retrouver toi. Pas à travers moi. Pas à travers Angèle. Toi.
Elle se dégagea doucement.
— Je t’appelle demain. Ou après-demain. Quand t’auras dormi. Quand t’auras mangé. Quand t’auras respiré.
Elle ouvrit la porte.
— Bonne nuit, Nina.
La porte se referma derrière elle.
Le cliquetis de la serrure résonna comme un point final.
Nina resta plantée au milieu du salon.
Elle sentit ses jambes céder.
Elle s’assit par terre, dos contre le canapé, les genoux remontés contre la poitrine.
Et là, enfin, elle pleura vraiment.
Pas des larmes silencieuses.
Des sanglots profonds, violents, qui secouaient tout son corps.
Elle pleurait Angèle.
Elle pleurait Marie.
Elle pleurait elle-même.
Elle pleurait l’amie qu’elle avait perdue.
Elle pleurait l’amour qu’elle avait mal géré.
Elle pleurait la fille qu’elle était devenue en quelques semaines : une fille qui faisait du mal sans le vouloir, qui détruisait sans le comprendre, qui aimait sans savoir comment.
Dehors, la neige continuait de tomber.
Dans le studio, Nina pleurait seule avec ses démons.
Et pour la première fois depuis longtemps, elle ne savait plus comment les faire taire.
Les jours passèrent, puis les semaines, et Nina s’effaça peu à peu.
Elle ne s’en rendit pas vraiment compte au début. Au début, c’était juste une fatigue persistante, un manque d’appétit qu’elle mettait sur le compte du froid de janvier, puis de février. Elle mangeait moins : un yaourt le matin, une barre de céréales à midi, rien le soir. Le jean slim qu’elle portait toujours devint trop large aux hanches. Elle serrait la ceinture d’un cran de plus, puis d’un autre. Elle évitait les miroirs.
Quand elle se regardait, elle voyait une fille aux joues creusées, aux yeux cernés de violet, aux cheveux ternes qu’elle attachait en chignon sans même les coiffer.
Elle avait foiré ses partiels.
Complètement. Elle s’était présentée à deux épreuves sur cinq, avait rendu des copies blanches ou presque, avait quitté la salle avant la fin pour aller vomir dans les toilettes. Les notes étaient arrivées par mail : des 3/20, des 5/20, un 8/20 miraculeux sur un TD qu’elle avait rendu avant la catastrophe. Elle n’avait même pas pleuré en les lisant. Elle avait juste fermé l’ordinateur et s’était recouchée.
Elle n’allait presque plus à l’université. Juste de temps en temps, pour « sortir de chez elle », comme elle disait à Marie. Elle marchait dans les couloirs vides, longeait les amphis fermés, s’asseyait sur un banc dans la cour intérieure et regardait les étudiants passer comme s’ils appartenaient à un autre monde. Elle ne parlait à personne. Elle évitait les endroits où elle risquait de croiser Lucas, Camille ou Sofiane.
Elle avait inventé des excuses bidon quand ils lui proposaient de sortir : « Je suis malade », « J’ai trop de boulot », « Pas ce soir ». Au bout d’un moment, ils avaient arrêté de demander.
Elle ne voyait plus que Marie.
Et seulement dans des lieux publics.
Marie avait posé ses conditions après cette nuit où le baiser avait failli tout changer.
— On se voit dehors. Cafés, parcs, restos. Pas chez toi, pas chez moi. Pas de portes fermées.
Nina avait accepté sans discuter. Elle comprenait. Elle avait peur elle aussi que ça dérape à nouveau. Peur de se jeter dans les bras de Marie par désespoir, peur que Marie cède par pitié, peur que tout devienne encore plus compliqué.
Elles se voyaient une fois par semaine, parfois deux. Toujours dans des endroits neutres : un café près de la Grand-Place, un banc dans le parc du Cinquantenaire quand il ne pleuvait pas, une brasserie à Ixelles. Marie parlait beaucoup. Elle racontait ses cours, ses potins de fac, ses plans pour l’été.
Elle essayait de ramener Nina à la surface.
— T’as vu le dernier épisode de cette série débile ? J’ai croisé ton prof de littérature, il a demandé de tes nouvelles. Faut que tu manges, Nina. T’es maigre comme un clou.
Nina répondait par monosyllabes. Elle souriait quand il le fallait. Elle hochait la tête. Mais elle ne mangeait presque rien devant Marie. Elle picorait une salade, buvait du thé, prétextait qu’elle avait déjà déjeuné. Marie voyait bien. Elle voyait les os saillants des clavicules, les poignets devenus trop fins, les joues qui s’étaient creusées.
Elle le disait parfois, doucement :
— Nina, tu perds trop de poids. Faut que tu manges.
Nina haussait les épaules.
— Je vais bien. C’est juste le stress.
Elle mentait.
Elle n’allait pas bien.
Elle était l’ombre d’elle-même.
Un matin de mi-mars, le ciel était enfin bleu après des semaines de grisaille, Nina décida de retourner à la fac. Pas pour étudier. Juste pour marcher. Pour sentir l’air frais sur son visage, pour entendre le bruit des pas dans les couloirs, pour se rappeler qu’elle existait encore en dehors de son studio.
Elle enfila un jean large, un pull trop grand, une écharpe qui lui mangeait le cou. Elle marcha jusqu’au campus, écouteurs aux oreilles, musique à fond pour ne pas entendre ses pensées. Elle entra par la porte latérale, longea le bâtiment des lettres, descendit vers la bibliothèque sans but précis.
Au détour d’un couloir, près des casiers du deuxième étage, elle la vit.
Angèle.
Elle était là, sac en bandoulière, cheveux lâchés, un manteau clair sur les épaules. Elle parlait à une fille que Nina ne connaissait pas, riait doucement à quelque chose que l’autre disait. Elle avait l’air… normale. Heureuse. Comme avant.
Nina s’arrêta net. Son cœur cognait si fort qu’elle crut que tout le couloir allait l’entendre.
Angèle releva la tête au même moment.
Leurs regards se croisèrent.
Nina se figea, prête à tout : à ce qu’Angèle détourne les yeux, à ce qu’elle fasse demi-tour, à ce qu’elle vienne lui dire quelque chose de froid.
Mais Angèle lui sourit.
Un grand sourire franc, lumineux, comme si elles s’étaient quittées la veille en se disant « à demain ».
Pas un sourire forcé. Pas un sourire poli. Un vrai sourire. Celui qui creusait des fossettes, qui faisait briller ses yeux verts.
Puis elle reprit sa conversation avec l’autre fille et disparut au bout du couloir, avalée par la foule des étudiants.
Nina resta plantée là, bouche entrouverte, le souffle court.
Elle crut rêver.
Elle cligna des yeux plusieurs fois, comme si ça allait faire réapparaître Angèle avec un air différent. Mais non. Elle était partie. Avec ce sourire.
Nina rentra chez elle à pied, lentement, la tête en vrac.
Elle se répétait en boucle :
« Ne tire pas de plans sur la comète. C’était juste de la politesse. Elle a souri parce qu’elle est gentille. Parce qu’elle voulait pas être impolie. Elle veut plus me voir. Elle me l’a dit. »
Pourtant, ce sourire refusait de s’effacer de sa rétine. Il était franc. Chaud. Sans arrière-pensée.
Arrivée chez elle, elle s’assit sur le canapé, le téléphone dans la main. Elle ouvrit la conversation avec Marie.
Elle tapa :
« J’ai vu Angèle à la fac. Elle m’a souri. Vraiment souri. »
Elle effaça.
Elle ne voulait pas remettre une pièce dans la machine à briser le cœur de Marie. Pas après tout ce qu’elle lui avait déjà fait subir. Pas après le baiser raté, pas après les semaines où Marie avait été sa seule bouée.
Elle posa le téléphone, alluma la télé, lança une série qu’elle avait déjà vue cent fois. Un épisode de fond, juste pour le bruit.
Au milieu de l’épisode, une scène de dispute qu’elle connaissait par cœur, une notification retentit.
Un petit « ding » discret.
Nina pensa que c’était Marie, peut-être un meme, peut-être un « ça va ? » quotidien.
Elle ne se précipita pas. Elle attendit la fin de l’épisode, comme pour se prouver qu’elle n’était pas désespérée.
Puis elle attrapa le téléphone.
L’écran s’alluma.
Une notification résumée.
Juste un nom.
Angèle.
Son cœur s’arrêta.
Elle déverrouilla l’écran d’un doigt tremblant.
La conversation s’ouvrit.
Un nouveau message.
Un seul.
Angèle (16:42) : Salut Nina.
C’était tout.
Pas de suite. Pas d’explication. Juste ces deux mots.
Nina fixa l’écran pendant de longues minutes.
Salut Nina.
Après des semaines de silence.
Après le rendez-vous au Cirio.
Après le « ne m’appelle plus, ne m’écris plus ».
Juste : Salut Nina.
Elle sentit une vague de chaleur monter dans sa poitrine, mêlée de panique.
Elle posa le téléphone sur la table basse, comme s’il allait la brûler.
Elle se leva, alla jusqu’à la fenêtre, regarda la rue en bas. Les gens passaient, normaux, pressés, indifférents.
Elle revint s’asseoir.
Le message était toujours là.
Salut Nina.
Elle ne répondit pas.
Pas tout de suite.
Elle n’osait pas.
Elle resta là, dans le silence de son appartement, à fixer ces deux mots comme s’ils contenaient toute la réponse à ses questions.
Et pour la première fois depuis des semaines, elle sentit quelque chose bouger en elle.
Pas de l’espoir. Pas encore.
Juste une petite fissure dans l’ombre qui l’avait engloutie.
Une toute petite fissure.
Nina fixa l’écran pendant une éternité.
« Salut Nina. »
Deux mots innocents, presque anodins.
Pourtant ils venaient d’Angèle. Après des semaines de silence total, après ce rendez-vous glacial au Cirio où elle lui avait dit de disparaître de sa vie, après ce « ne m’appelle plus » qui avait résonné comme une sentence définitive.
Elle posa le téléphone sur la table basse comme s’il était en verre fragile, se leva, fit trois pas dans le salon, revint s’asseoir. Son cœur battait trop fort, trop vite. Elle serra les poings sur ses genoux pour essayer de calmer le tremblement de ses mains.
Que répondre ?
Un simple « salut » ? Trop sec, trop distant.
Un long message d’excuses ? Trop lourd, trop risqué de tout faire redéraper dès la première ligne.
Un « salut Angèle, je suis contente que tu m’écrives » ? Non. Ça sonnerait faux. Elle n’était pas sûre d’être contente. Elle était terrifiée.
Elle tapa, effaça, tapa encore.
Finalement, elle choisit la voie la plus neutre, la plus prudente. Celle qui ne ferme rien, mais qui n’ouvre pas non plus grand les bras.
Nina (17:03) : Salut Angèle, ça va ?
Elle envoya avant de pouvoir se raviser, puis retourna le téléphone face contre la table. Elle se força à respirer lentement. Inspira par le nez, expira par la bouche. Une fois. Deux fois. Dix fois.
Le téléphone vibra presque tout de suite.
Elle le reprit, les doigts moites.
Angèle (17:04) : Oui ça va. Et toi ?
Nina sentit ses épaules s’affaisser légèrement. Pas de reproche. Pas de froideur immédiate. Juste une question normale. Une question qu’on pose à une connaissance qu’on n’a pas vue depuis longtemps.
Nina (17:05) : Ça va aussi.
Mensonge automatique. Elle n’allait pas bien du tout. Elle était maigre, pâle, épuisée. Elle avait perdu huit kilos en deux mois sans s’en rendre vraiment compte. Ses clavicules saillaient sous la peau, ses poignets ressemblaient à des brindilles, ses joues s’étaient creusées. Mais elle n’allait pas l’écrire comme ça. Pas en premier message.
Un nouveau message arriva.
Angèle (17:06) : Je suis contente de t’avoir vue l’autre jour à la fac. Vraiment contente.
Nina sentit une minuscule étincelle de chaleur dans sa poitrine. Contente. Elle avait dit contente. Pas « polie », pas « surprise ». Contente.
Mais le message suivant arriva comme un coup de poing dans l’estomac.
Angèle (17:07) : Par contre l’image que tu m’as renvoyée de toi… ça m’a fait peur.
Nina lut et relut la phrase.
Son cœur se contracta violemment.
L’image.
L’image physique qu’elle renvoyait maintenant quand elle croisait quelqu’un dans les couloirs : une fille trop maigre, aux yeux creux, aux vêtements qui flottaient sur elle, aux gestes lents et fatigués. Une fille qui n’allait clairement pas bien. Une fille qui faisait peur à voir.
Angèle l’avait vue.
Et elle avait eu peur. Peur pour elle. Peur de ce qu’elle était devenue.
Nina sentit les larmes monter instantanément. Elle tapa vite, les joues déjà humides.
Nina (17:09) : Je préfère ne pas en parler.
Elle envoya.
Puis elle se recroquevilla sur le canapé, les genoux contre la poitrine, le front posé dessus. Elle voulait disparaître. Elle voulait que le sol s’ouvre et l’avale tout entière.
Le téléphone vibra à nouveau.
Angèle (17:11) : C’est à cause de moi ?
Nina releva la tête d’un coup.
« C’est à cause de moi ? »
Ces cinq mots la clouèrent au canapé.
Angèle ne posait pas la question par arrogance. Elle ne cherchait pas à être rassurée. Elle demandait vraiment. Avec une vulnérabilité qui transparaissait même à travers l’écran.
Nina tapa sans réfléchir.
Nina (17:12) : Non.
Non, c’est pas à cause de toi.
C’est ma faute. Uniquement ma faute. Tu y es pour rien. Rien du tout.
Elle envoya.
Puis ajouta presque aussitôt :
Nina (17:13) : Je suis désolée. Vraiment désolée pour tout.
Les trois petits points apparurent. Angèle écrivait. Effaçait. Réécrivait.
Puis le message arriva.
Angèle (17:15) : Tu as tort.
Nina fronça les sourcils.
Angèle (17:15) : Tu as tort de dire que j’y suis pour rien.
Nina sentit son pouls s’accélérer.
Angèle (17:16) : Par le passé, quelqu’un m’a dit un jour qu’on ne contrôlait pas ses sentiments. Que c’était comme une vague : tu peux essayer de nager contre, mais elle finit toujours par t’emporter si tu luttes trop fort.
Nina lut la phrase deux fois.
Un sourire involontaire étira ses lèvres malgré les larmes.
C’était elle.
C’était exactement ce qu’elle avait dit au Cirio, quand Angèle lui avait demandé pourquoi.
Angèle s’en souvenait.
Mot pour mot.
Nina sentit une chaleur douce monter dans sa poitrine. Pas de l’espoir pur, pas encore. Juste… une reconnaissance. Angèle ne l’avait pas effacée de sa mémoire. Elle avait gardé cette phrase. Elle la ressortait maintenant, comme une preuve qu’elle avait écouté, vraiment écouté.
Puis un nouveau message arriva.
Angèle (17:18) : On peut se voir ?
Mais dans un lieu discret ?
Nina sentit la chaleur devenir brûlante.
Ses joues s’enflammèrent.
Ses mains devinrent moites.
Son ventre se contracta d’un coup.
Un lieu discret.
Pas un café bondé. Pas un parc public. Pas un endroit où Marie pourrait les croiser par hasard.
Un lieu discret.
Elle relut le message trois fois, comme si les mots allaient se réarranger tout seuls.
Angèle (17:18) : On peut se voir ? Mais dans un lieu discret ?
Nina posa le téléphone sur ses genoux.
Elle respira fort. Trop fort.
Elle avait chaud. Vraiment chaud.
Une chaleur qui partait du ventre, remontait dans sa poitrine, descendait entre ses cuisses.
Elle serra les jambes instinctivement.
Elle ne savait pas ce que voulait Angèle.
Elle ne savait pas si c’était une bonne idée.
Elle ne savait même pas si elle devait répondre tout de suite.
Mais une chose était sûre.
Pour la première fois depuis des semaines, son corps se réveillait.
Pas juste de la douleur. Pas juste de la honte.
Il se réveillait de désir.
De curiosité.
D’un espoir prudent et terrifiant.
Elle fixa l’écran.
Le message attendait toujours une réponse.
Nina prit une grande inspiration.
Elle ne tapa rien encore.
Elle se contenta de sourire dans le vide de son salon.
Un sourire minuscule, fragile, mais réel.
Elle laissa passer une nuit entière, relisant le message en boucle, imaginant mille scénarios : Angèle qui voulait lui dire en face qu’elle devait arrêter définitivement, Angèle qui voulait clarifier les choses pour pouvoir passer à autre chose, Angèle qui… peut-être… voulait juste parler. Juste parler.
Le lendemain matin, après une nuit blanche et trois tasses de thé brûlant, elle tapa une réponse courte, neutre, mais qui ouvrait la porte.
Nina (09:47) : Oui, on peut se voir. Dis-moi quand et où tu préfères.
Angèle répondit dans l’heure.
Angèle (10:12) : Vendredi soir ? 19 h 30. Il y a un petit resto sympa à Rhode-Saint-Genèse, Le Jardin des Saveurs. C’est calme, pas trop de monde. Ça te va ?
Nina connaissait vaguement l’endroit : une petite ville à une dizaine de kilomètres au sud de Bruxelles, un restaurant familial avec une terrasse couverte, des plats belges revisités, des lumières tamisées. Pas un endroit branché, pas un lieu public où on risquait de croiser des connaissances. Discret. Exactement ce qu’Angèle avait demandé.
Nina (10:15) : Parfait. À vendredi.
Et puis le silence. Pas de messages supplémentaires. Pas de « hâte de te voir ». Juste l’heure et le lieu, comme une convocation officielle.
Nina passa les jours suivants dans un état second. Elle se força à manger un peu plus, un œuf au plat le matin, une salade le midi, mais elle restait maigre, les os saillants, les vêtements flottants. Elle évita Marie autant que possible ; elle lui envoya juste un message vague : « Ça va mieux, je sors un peu. »
Elle ne voulait pas lui parler du rendez-vous. Pas encore. Pas avant de savoir ce que ça signifiait.
Le vendredi arriva trop vite.
Nina s’habilla normalement. Pour elle, c’était clair : c’était un repas entre amies. Ou du moins, c’est ce qu’elle se répétait pour calmer les battements de son cœur. Pas de robe, pas de maquillage chargé, pas de parfum. Juste un jean noir un peu large, un pull fin beige, des bottines plates, une écharpe grise. Elle se regarda dans le miroir : elle avait l’air fatiguée, mais propre. Pas sexy. Pas apprêtée. Juste… elle.
Elle prit le train à Bruxelles-Midi, descendit à Rhode-Saint-Genèse, marcha dix minutes sous un ciel gris clair de fin mars. Le Jardin des Saveurs était là, petite façade en briques, vitrine ornée de plantes en pots, lumière chaude qui filtrait à travers les rideaux. Elle arriva cinq minutes en avance, entra, demanda une table pour deux.
Elle s’installa près de la fenêtre, commanda un verre d’eau pétillante pour occuper ses mains. Son ventre était noué. Elle sentait déjà une chaleur traîtresse entre les cuisses, une humidité qu’elle maudit intérieurement.
« C’est juste le stress, » se dit-elle. « Juste le stress. »
Angèle arriva quelques minutes plus tard.
Elle poussa la porte, chercha du regard, aperçut Nina et sourit, son sourire franc, doux, qui creusa ses fossettes. Elle portait un jean slim, un pull col roulé noir, un manteau court en laine. Ses cheveux étaient lâchés, légèrement ondulés par l’humidité du soir.
Elle s’approcha, se pencha pour faire la bise.
Le contact de sa joue contre celle de Nina fut électrique.
Nina sentit tout son corps réagir instantanément. Une vague de chaleur descendit dans son bas-ventre, sa culotte se mouilla d’un coup, comme si son corps avait décidé de la trahir sans attendre.
Elle ferma les yeux une seconde, inspira l’odeur d’Angèle, vanille, un peu de shampoing floral, le froid de la rue, et murmura un « salut » presque inaudible.
Angèle s’assit en face d’elle, posa son manteau sur le dossier de la chaise.
— Salut. Merci d’être venue.
Nina hocha la tête, incapable de parler tout de suite.
Le serveur passa.
Angèle commanda un verre de vin blanc, Nina un thé vert, elle n’avait pas confiance en son estomac pour l’alcool. Elles choisirent des plats simples : une salade composée pour Nina, un filet de poisson grillé pour Angèle, des frites à partager.
Le silence s’installa un instant, pas lourd, mais chargé.
Angèle le brisa la première.
— J’ai beaucoup réfléchi ces dernières semaines.
Nina leva les yeux.
— Moi aussi.
Angèle but une gorgée de vin.
— D’abord… je voulais te dire que je m’inquiétais pour toi. Vraiment. Quand je t’ai vue à la fac, tu étais… tu avais l’air si fragile. Si maigre. Tu vas pas bien, Nina.
Nina baissa les yeux sur son assiette.
— Je sais. J’ai perdu du poids. Mais ça va mieux.
— Tu trouves que ça va ? T’as l’air d’un fantôme.
Nina haussa les épaules.
— Tu sais c’est pas facile.
Angèle posa sa fourchette.
— Non. C’est pas facile. Mais il faut que tu te reprennes. Pour toi. Pas pour moi. Pas pour qui que ce soit. Pour toi.
Nina sentit les larmes monter. Elle les ravala.
— J’essaie.
Un silence.
Puis Angèle posa la question qui flottait depuis le début.
— Qu’est-ce que tu ressens vraiment pour moi ?
Nina déglutit.
— Ça ressemble à de l’amour. Mais… jusqu’ici, j’ai jamais été attirée par une femme. Jamais. J’ai toujours été avec des mecs. J’ai toujours cru que j’étais hétéro. Et puis toi… et tout a basculé.
Angèle la regarda, les yeux écarquillés.
— Donc… tu t’es donné du plaisir en pensant à moi… alors que t’as jamais fait l’amour avec une femme ?
Nina devint rouge pivoine. Elle sentit la chaleur envahir son visage, son cou, sa poitrine. Elle baissa la tête, joua avec sa serviette.
— Oui.
Un petit rire nerveux échappa à Angèle.
— Putain…
Nina releva les yeux, osa la question.
— Et toi ? T’as déjà… avec une femme ?
Angèle secoua la tête, un sourire amusé aux lèvres.
— Non. Sébastien est le seul. Rien avant lui.
Elles se regardèrent un instant, puis éclatèrent de rire en même temps, un rire franc, libérateur, qui fit tourner quelques têtes dans le restaurant. Pour la première fois depuis des mois, Nina rit vraiment. Pas un rire forcé. Un rire qui venait du ventre.
Le repas se déroula ensuite dans une ambiance plus légère. Elles parlèrent de tout et de rien : des cours, des profs excentriques, d’un film qu’elles avaient vu récemment, d’un resto qu’Angèle avait découvert à Paris lors d’un week-end. Elles évitèrent les sujets lourds. Pas de Sébastien. Pas de message de la nuit. Juste deux filles qui redécouvraient comment parler sans se déchirer.
Quand l’addition arriva, Angèle insista pour payer sa part. Elles sortirent dans la nuit fraîche. La neige avait cessé ; l’air sentait la terre humide et les cheminées allumées.
Elles se dirent au revoir sur le trottoir.
Angèle s’approcha pour la bise.
Cette fois, ce ne fut pas sur la joue.
Ses lèvres effleurèrent la commissure des lèvres de Nina, juste à la limite. Pas un vrai baiser. Pas un accident non plus. Une zone grise, intentionnelle, électrique.
Nina sentit tout son corps s’embraser.
Sa culotte déjà humide devint trempée. Ses tétons durcirent sous son pull. Elle ferma les yeux une seconde, inspira l’odeur d’Angèle une dernière fois.
Angèle s’écarta, sourit doucement.
— On se revoit bientôt ?
Nina hocha la tête, incapable de parler.
Angèle tourna les talons et s’éloigna vers la gare.
Nina resta plantée là.
Debout sur le trottoir, sous le lampadaire orangé.
Cinq minutes. Dix peut-être.
Elle toucha ses lèvres du bout des doigts.
Avait-elle fait exprès ?
Était-ce un accident ?
Était-ce… un début ?
Elle ne savait pas.
Mais pour la première fois depuis des mois, elle n’avait pas envie de pleurer.
Elle avait juste envie de sourire.
Elle rentra chez elle en marchant lentement, le cœur battant, le corps encore brûlant.
Et dans sa tête, une seule phrase tournait en boucle :
« On se revoit bientôt ? »
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