Elle resta longtemps dans le noir.
Le froid de la pierre lui était entré dans les os. Ses poignets et ses chevilles portaient encore la marque des sangles, mais Théo les avait relâchées avant de partir. Pas par gentillesse. Par calcul. Il voulait qu’elle reste. Qu’elle comprenne. Qu’elle finisse par céder d’elle-même.
Élise était nue. Le manteau qu’il avait jeté près d’elle restait inutilisé. Elle s’était redressée seule, adossée au mur glacial, les bras croisés sur sa poitrine. Entre ses cuisses, elle était encore sensible. L’odeur de leur étreinte précédente flottait dans la petite pièce comme une preuve gênante. Son corps avait répondu. Son esprit, lui, n’avait pas plié.
La maison pesait sur elle.
Pas comme un fantôme.
Comme une logique.
Cette logique qui avait habité Henri, puis Théo : l’idée que l’amour véritable passait par l’épuisement, que le désir devait être poussé jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de masque, plus de refus, plus rien que la vérité brute du corps.
Élise ferma les yeux.
Pas pour dormir.
Pour calculer.
Théo croyait encore que l’épuisement la rendrait docile.
Il ne comprenait pas qu’elle avait vu le mécanisme jusqu’au bout.
Et ce qui peut être compris peut être retourné.
Des pas résonnèrent.
Théo revint avec une lampe. La lumière jaune tomba sur son corps nu. Il s’arrêta net en la voyant debout, libre de ses mouvements, le regard clair.
— Tu aurais pu partir, dit-il.
— Oui.
— Pourquoi tu es restée ?
Élise soutint son regard.
— Parce que je voulais te voir revenir. Et parce que je n’ai pas fini.
Il s’approcha. Son désir était évident, presque douloureux. Il posa une main sur la hanche d’Élise, puis la fit glisser lentement vers le bas. Elle ne le repoussa pas tout de suite. Quand ses doigts atteignirent l’intérieur de sa cuisse, elle parla, d’une voix basse :
— Tu peux me toucher. Mais tu ne m’attaches plus. Plus jamais. Si tu veux mon corps, tu le prends pendant que je peux encore dire non. Sinon, tu n’as rien.
Théo hésita. Puis il hocha la tête. Ses mains remontèrent le long de ses hanches, de sa taille, jusqu’à ses seins. Il l’embrassa avec une urgence sombre. Élise répondit au baiser, mais resta maîtresse du rythme. Quand il tenta de l’entraîner au sol, c’est elle qui le poussa contre le mur de pierre.
Elle ouvrit son pantalon, sortit sa queue déjà dure, et s’empala dessus d’un seul mouvement. Un gémissement rauque lui échappa. Elle le baisa immédiatement, fort, profond, presque bestial, les mains appuyées contre son torse pour contrôler chaque coup de reins. L’odeur de leur sexe monta, chaude, brute. Peau, sueur, désir.
— Tu voulais m’épuiser, souffla-t-elle contre sa bouche. Me vider. Me photographier jusqu’à ce que je n’aie plus rien à cacher. Alors regarde-moi maintenant. Regarde-moi pendant que c’est moi qui te prends.
Théo agrippait ses hanches, mais c’était elle qui imposait le rythme. Plus fort. Plus profond. Elle se caressait en même temps, sans pudeur, les yeux dans les siens. Elle jouit une première fois en se contractant autour de lui, un long râle lui échappant. Puis elle continua, plus exigeante encore, jusqu’à le faire basculer avec elle. Théo jouit en elle avec un gémissement brisé. Elle le garda au fond jusqu’à la dernière pulsation, puis se retira lentement.
Un filet de sperme coula le long de sa cuisse.
Elle resta face à lui, nue, brillante de sueur, le regard lucide.
— Tu crois que la maison t’appartient, dit-elle. Mais elle ne t’a jamais appartenu. Elle t’a seulement utilisé. Comme elle a utilisé Henri.
Théo, encore essoufflé, la regardait avec un mélange de désir, de honte et de quelque chose qui ressemblait à de la peur.
Élise ramassa le manteau, l’enfila sans un mot, et sortit de la petite pièce. Cette fois, il ne la retint pas.
Elle traversa la cave, puis la trappe, puis le rez-de-chaussée. La maison semblait retenir son souffle. Elle ouvrit la grande porte et s’avança dans la nuit.
Sous les chênes, une silhouette l’attendait.
Cheveux roux.
Même ovale de visage.
Même clarté troublante dans les yeux.
Plus âgée. Plus usée. Mais indubitable.
Camille.
Élise s’arrêta à quelques pas.
— Tu étais vraiment là, depuis le début.
— Oui, répondit la femme d’une voix rauque. Pas toujours visible. Mais là.
— Pourquoi maintenant ?
Camille la regarda longuement.
— Parce que tu as fait ce que je n’ai jamais réussi. Tu as repris le désir. Tu l’as retourné. Tu as refusé de devenir une image. La maison ne s’attendait pas à ça. Lui non plus.
Elle tendit une main sèche vers le poignet encore marqué d’Élise.
— Si tu restes, il finira par se briser… ou il te brisera. Ou les deux. Si tu viens avec moi, je te montre où Henri a vraiment enterré le reste. Les négatifs qu’il n’a jamais montrés. Les noms. Ce qu’il a fait à celles qui n’ont pas survécu. Ensuite… tu décideras si tu brûles tout. Ou si tu reviens lui prendre jusqu’à son nom.
Élise tourna la tête vers la Maison Vale. Les fenêtres noires. Les murs gris. Elle pensait à Théo, encore en bas, encore marqué par son odeur. À la façon dont son propre corps avait joui. À la façon dont elle n’avait pourtant jamais perdu le fil.
Un sourire lent, presque dangereux, étira ses lèvres.
— Je ne fuis pas, dit-elle. Je change de terrain.
Camille pencha légèrement la tête.
— Alors marche.
Elles s’enfoncèrent entre les arbres.
Derrière elles, la maison resta silencieuse.
Pour un temps seulement.
Parce qu’au premier étage,
dans le reflet noir d’une vitre,
une présence restait suspendue.
Et plus bas,
Théo ouvrit les yeux dans le noir.
Il savait.
Déjà.
Le jeu n’était pas fini.
Il ne faisait que changer de plateau.
Fin du tome 2
À suivre dans le tome 3…
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