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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Lesbiennes Orientation principale dans ce chapitre

Sous les toits — Chapitre 16 · Chapitre 19

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EntreDeux
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Ce qui retient, c'est la précision avec laquelle le désir s'installe sans jamais se déclarer. Les conversations nocturnes ont quelque chose d'imprévu : ce que l'une choisit de confier à l'autre finit par peser bien plus qu'une simple confidence. Et la « zone démilitarisée » des coussins, dont on ne perd pas le fil une seule seconde, dit à elle seule tout ce que les deux femmes ne formulent pas.

Sous les toits

Chapitre 16 · Chapitre 19

Chapitre 19
—
De l’autre côté
L’Eurostar quitta Paris sous un ciel bas. Elsa avait imaginé qu’elle serait incapable de parler tant le voyage lui paraissait important ; au bout de vingt minutes, elle et Camille se disputaient déjà pour savoir laquelle avait oublié d’acheter de l’eau. Cette banalité la rassura. Elles n’étaient pas en train de vivre un moment solennel. Elles voyageaient. Camille avait mis ses écouteurs autour du cou sans écouter de musique, consultait le programme du week-end, riait de la quantité de choses qu’elle avait voulu faire tenir en deux jours. Elsa regardait parfois leur reflet dans la vitre. Deux femmes presque de la même taille, l’une brune, l’autre blonde, assises côte à côte. Personne dans le wagon ne savait qu’elles s’étaient connues quelques mois plus tôt à cause d’une chambre sous les toits, ni qu’elles partageaient désormais des mercredis qu’elles n’expliqueraient à personne.
À Londres, Camille retrouva immédiatement de l’énergie. Elle connaissait suffisamment la ville pour marcher vite, se repérer dans le métro, choisir une sortie avant qu’Elsa ait compris les panneaux. Leur hôtel occupait un immeuble étroit derrière une rue bruyante. La réception confirma ce que Camille avait annoncé : aucune autre chambre disponible, aucun lit, seulement la réservation initiale. Elles montèrent. La chambre n’était pas immense mais élégante, avec un grand lit, une salle de bain vitrée en partie dépolie et une fenêtre donnant sur des toits gris. Elsa posa son sac sur un fauteuil. Camille fit exactement la même chose avec le sien, puis toutes deux regardèrent le lit. Elles éclatèrent de rire presque en même temps.
— On met une frontière ? demanda Elsa.
Camille prit un coussin et le posa au milieu avec un sérieux absurde. « Zone démilitarisée. » Elsa ajouta un second coussin. L’affaire fut réglée. Rien dans cette plaisanterie ne supprimait pourtant la conscience du lit. Pendant des mois, leur proximité avait toujours eu un cadre : la piscine, la cuisine, l’appartement où Jean pouvait rentrer, la chambre d’Elsa à l’étage. Ici, il n’y avait personne d’autre. Deux nuits. Une salle de bain. Un lit.
Elles passèrent l’après-midi dehors. Camille entraîna Elsa dans Soho, puis Covent Garden, puis dans une librairie où elle perdit presque une heure. Elles mangèrent tard, marchèrent beaucoup. Elsa oublia plusieurs fois la tension du départ. Elle acheta un petit carnet pour sa mère sans savoir encore ce qu’elle lui dirait un jour, puis un porte-clés ridicule pour Nina. Elle hésita avant de le prendre. Camille ne fit aucun commentaire. Ce geste comptait : Nina restait là, même dans ce week-end qui n’avait rien à voir avec elle.
Le soir, elles rentrèrent épuisées. Camille prit la douche la première. Elsa resta assise sur le lit à répondre à quelques messages. Nina avait écrit : « Bien arrivées ? » Elsa répondit oui, envoya une photo de la rue depuis la fenêtre. Nina mit un cœur. Pas de discussion sur sa mère. Pas de jalousie. Seulement ce petit signe qui réduisit un peu le froid.
L’eau s’arrêta dans la salle de bain. Quelques minutes plus tard, Camille sortit en serviette, les cheveux mouillés sur les épaules. Elsa leva les yeux et sentit immédiatement la différence avec le vestiaire de la piscine. Là-bas, la nudité appartenait presque au lieu. Ici, la serviette de Camille, nouée haut sur la poitrine, son dos humide, ses jambes nues dans une chambre d’hôtel donnaient aux mêmes détails une intimité nouvelle. Camille ouvrit sa valise sans sembler y penser. En se penchant, la serviette remonta légèrement sur ses cuisses. Elsa regarda ses jambes, puis ses fesses devinées sous l’éponge. Camille se redressa et la surprit. Cette fois elle sourit franchement.
— Tu profites de la vue ?
La question était légère. Elsa sentit son visage chauffer. Elle aurait autrefois nié. Elle répondit : « Un peu. » Le mot sortit avant qu’elle puisse le reprendre. Camille la regarda une seconde, puis se tourna vers sa valise. « Au moins c’est honnête. » Rien d’autre. Pourtant Elsa resta troublée bien après être entrée à son tour dans la douche.
Le lendemain fut celui du concert. Elles passèrent la matinée à marcher, rentrèrent en fin d’après-midi pour se préparer. Camille sortit enfin la robe qu’elle avait refusé de montrer : noire, courte sans l’être excessivement, avec un dos presque entièrement nu et une fente sur le côté qui découvrait une grande partie de la cuisse lorsqu’elle marchait. Elsa la regarda l’enfiler. Camille ne portait pas de soutien-gorge ; la coupe de la robe le rendait impossible. Elle ajusta le tissu sur sa poitrine, puis se retourna devant le miroir. Elsa observa la ligne de son dos, ses fesses sous le tissu près du corps, la peau hâlée qui contrastait avec le noir.
Camille surprit son regard dans le miroir. « À ton tour. » Elsa enfila le pantalon noir et le top satiné qu’elle lui avait prêtés. Elle ne mit pas de brassière. Le tissu froid glissa directement sur sa poitrine. Ses mamelons se dessinèrent presque immédiatement. Elle allait saisir la veste courte lorsqu’elle vit Camille la regarder. Pas le vêtement. Son corps. Les yeux de Camille descendirent de son cou vers sa poitrine, s’attardèrent, puis suivirent la ligne étroite de sa taille. Elsa resta immobile. Elle n’avait jamais été regardée par Camille aussi ouvertement.
— Quoi ? demanda-t-elle finalement.
Camille sembla revenir à elle.
— Rien. Ça te va très bien.
Elsa entendit le « rien » qu’elles utilisaient désormais toutes les deux lorsque la réponse véritable était plus compliquée. Elle ne posa pas d’autre question. Camille s’approcha, ajusta une bretelle du top puis remit une mèche blonde derrière son épaule. Ses doigts effleurèrent la peau près de la clavicule. Elsa sentit ce contact dans tout le haut du corps. Camille recula aussitôt.
La foule du concert effaça une partie de cette tension. Dans la salle, tout était lumière, bruit, mouvement. Camille retrouvait une joie qu’Elsa ne lui avait encore jamais vue avec cette intensité. Elle chantait, levait les bras, riait lorsqu’elle ne reconnaissait pas immédiatement une introduction. Elsa se laissa entraîner. Il y avait autour d’elles des milliers de corps, des gens serrés les uns contre les autres, des mains levées, des téléphones, des visages éclairés par la scène. Plusieurs fois elles se perdirent presque et Camille attrapa Elsa par la taille pour la ramener près d’elle. La première fois le geste fut pratique. La deuxième, sa main resta plus longtemps.
Pendant un morceau plus lent, Camille passa un bras autour des épaules d’Elsa. Celle-ci se rapprocha. Rien n’aurait distingué leur geste de ceux de milliers d’amis dans la salle. Pourtant Elsa sentit la joue de Camille contre ses cheveux, la chaleur de son bras, sa poitrine contre son épaule. Elle pensa à Nina une seconde, non avec culpabilité mais avec une clarté étrange. Elle aimait Nina. Cette vérité n’empêchait pas ce moment d’exister. Elle ne savait pas encore ce qu’il était.
À la sortie, elles furent happées par la foule et la pluie. Camille prit la main d’Elsa pour ne pas la perdre. Elles coururent jusqu’au métro en riant. Dans l’escalator, leurs doigts restèrent liés alors qu’il n’y avait plus aucun risque de séparation. Elsa le remarqua. Camille aussi probablement. Aucune ne lâcha tout de suite.
De retour à l’hôtel, il était tard. Elles enlevèrent leurs chaussures dans l’entrée, déposèrent leurs manteaux humides et restèrent un moment, assises sur le bord du lit sans parler. Camille avait encore les joues rouges du froid et du concert. Elsa lui dit qu’elle comprenait pourquoi elle aurait été triste de renoncer. Camille répondit simplement : « Merci d’être venue. » Puis elle ajouta, après un silence, que Jean aurait probablement détesté la moitié du concert et passé l’autre moitié à regarder sa montre. Elles rirent.
Elles se changèrent presque sans cérémonie. Elsa retira le top satiné dans la chambre plutôt que de s’enfermer dans la salle de bain. Elle resta nue jusqu’à la taille pendant qu’elle cherchait son tee-shirt de nuit. Camille, assise sur le lit, la regarda. Cette fois Elsa le savait et continua malgré tout. Son corps ne se referma plus. Elle enfila lentement le tee-shirt. Quand elle leva les yeux, Camille détourna les siens vers la fenêtre.
Elles se couchèrent derrière leur frontière de coussins. La lumière éteinte, elles parlèrent encore longtemps. Camille raconta un ancien voyage avec Jean où un retard d’avion avait fini par devenir le meilleur souvenir du week-end parce qu’ils avaient inventé des règles idiotes dans un hôtel d’aéroport. Elsa demanda quelles règles. Camille répondit qu’elle avait déjà beaucoup trop parlé. « L’œuf ? » murmura Elsa dans le noir. Camille lui lança un coussin. La frontière disparut immédiatement dans la bataille silencieuse qui suivit.
Le noir donnait aux mots une liberté particulière. Elsa ne voyait ni le visage de Camille ni les mouvements qu’elle faisait sous la couette ; Camille, de son côté, ne pouvait pas voir Elsa rougir, sourire ou ouvrir les yeux dans le vide à mesure que la conversation avançait. Pendant quelques secondes, elle tenta encore de résister, rappelant qu’elle avait déjà livré beaucoup trop de choses depuis leur rencontre. Elsa lui fit observer qu’évoquer mystérieusement un œuf vibrant pendant des semaines puis refuser toute explication constituait une technique de torture assez contestable. Camille rit de nouveau, plus bas cette fois, puis le matelas bougea légèrement lorsqu’elle se tourna vers elle.
Elle finit par reconnaître que l’objet venait bien de Jean. Ce n’était pas un secret extraordinaire, seulement l’un des accessoires qu’ils avaient achetés au fil des années. Jean le lui avait offert assez tôt dans leur mariage, après une conversation où elle avait admis être curieuse de ce genre de jeux. Ce qui avait d’abord amusé Camille n’était même pas l’objet mais la manière dont Jean avait organisé sa découverte : une petite boîte déposée dans son sac avant un week-end, avec pour seule consigne de ne pas l’ouvrir avant d’être dans le train. Elle avait passé une heure à essayer de deviner ce qu’il avait préparé. « Et tu l’as essayé tout de suite ? » demanda Elsa. Camille lui répondit qu’elle n’obtiendrait pas un rapport chronologique complet, mais le ton de sa voix disait déjà qu’elle allait raconter davantage qu’elle ne l’avait prévu.
Jean avait aimé transformer l’attente en partie du jeu. Leur sexualité, expliqua Camille, s’était construite ainsi presque par nécessité. Après son accident, il avait longtemps vécu son impuissance comme une condamnation à être un partenaire incomplet. Lorsqu’ils s’étaient rencontrés, il compensait tout avant même qu’elle ait pu lui dire qu’il n’y avait rien à compenser. Il lisait, inventait, préparait, observait. Peu à peu ce qui venait d’une inquiétude était devenu leur langage. Une consigne pouvait commencer le matin et ne trouver sa suite que le soir ; un vêtement choisi par l’autre pouvait suffire à donner à une journée banale une seconde histoire que personne autour d’eux ne connaissait.
L’œuf avait fait partie de cette grammaire. Camille reconnut qu’il leur était arrivé de l’utiliser avant de sortir, parfois simplement quelques minutes dans une chambre d’hôtel, parfois comme un secret qu’elle gardait sur elle pendant qu’ils descendaient boire un verre. Jean possédait la télécommande et la règle était toujours la même : rien ne continuait si Camille disait qu’elle n’en avait plus envie. Ce qui l’amusait était moins l’intensité de la sensation que l’incertitude et la conscience d’être la seule, au milieu d’un restaurant ou d’un hall d’hôtel, à connaître l’existence du jeu. Une fois, Jean avait attendu presque tout un dîner avant de se servir de la télécommande. Camille avait fini par oublier l’objet et avait sursauté au pire moment, alors qu’un collègue de Jean expliquait quelque chose avec un sérieux interminable. Elle avait dû boire pour cacher son rire. Jean, en face, n’avait pas levé les yeux de son assiette.
Elsa resta muette quelques secondes, imaginant la scène malgré elle : Camille plus jeune, assise à une table, parfaitement habillée, le visage obligé de rester calme pendant que Jean connaissait seul la raison de son trouble. Dans le noir, cette image prenait une netteté embarrassante. Elle demanda si Camille avait aimé ça. La réponse vint sans plaisanterie : « Oui. Beaucoup. » Puis Camille précisa qu’elle n’aurait pas aimé que quelqu’un décide à sa place. Tout reposait précisément sur le fait qu’elle avait accepté le jeu avant qu’il ne commence et pouvait l’arrêter. Elsa entendit dans cette précision moins une leçon qu’une manière de dire ce qui avait compté pour elle.
Après cela, les autres confidences vinrent plus facilement. Jean choisissait parfois ce qu’elle porterait sous une robe ; parfois il lui demandait au contraire de ne rien porter. Camille faisait la même chose avec lui : une chemise, un parfum, une couleur, une montre, parfois une règle absurde qu’il devait respecter jusqu’au retour. Ils avaient passé un week-end entier à tirer au sort qui choisissait les vêtements de l’autre. Une autre fois, Jean lui avait envoyé au milieu de la journée une photographie d’une paire de bas qu’il avait achetée et qu’elle avait trouvée le soir sur l’oreiller de leur hôtel. Camille raconta aussi les photos qu’il aimait prendre : rarement des nus complets, plutôt des fragments, un dos dans un miroir, des jambes sous une table, une main sur un drap, le bord d’une robe. « Il aimait attendre », résuma-t-elle. « Et toi ? » demanda Elsa. Un nouveau silence suivit.
Camille répondit finalement qu’elle aimait surtout savoir que Jean avait pensé à elle avant même qu’elle soit là. Un objet acheté dans l’après-midi, une tenue préparée, une consigne inventée plusieurs heures plus tôt signifiaient qu’elle avait déjà occupé son esprit. Le jeu ne commençait pas au moment où il la touchait ; il avait commencé lorsqu’il l’avait imaginée. Cette phrase resta longtemps entre elles. Elsa pensa à tous les mercredis où Camille avait commencé à prévoir sa tenue avant la piscine, aux vêtements apportés exprès, aux matières choisies, à la façon dont elle avait récemment demandé ce qu’Elsa préférait sentir contre sa peau. Elle ne dit rien. Le parallèle était trop évident pour avoir besoin d’être nommé.
Camille, peut-être parce qu’elle percevait le sourire dans le silence d’Elsa, ajouta qu’elle connaissait très bien ce à quoi celle-ci était en train de penser. Elsa protesta qu’elle n’avait rien dit. « Justement », répondit Camille. Elles rirent doucement, puis Elsa osa demander si l’histoire des sorties sans culotte venait aussi de Jean. Camille soupira avec une indignation jouée avant d’admettre qu’il y avait eu des précédents. Une soirée à Rome, notamment, où Jean lui avait demandé de descendre dîner sous une robe légère sans rien dessous. Elle avait accepté par bravade puis passé tout le trajet en ascenseur à se demander pourquoi elle avait dit oui. Une fois assise au restaurant, presque rien ne se voyait ni ne se sentait ; pourtant le simple fait que Jean le sache avait suffi à transformer chaque croisement de jambes en événement. « Ne ris pas », murmura Camille. Elsa répondit qu’elle ne riait pas, ce qui était faux.
Le récit ne rendait pas Jean plus lointain. Au contraire. Elsa comprenait mieux pourquoi Camille parlait de lui avec une tendresse qui survivait à sa colère, à ses absences et aux soupçons autour d’Adrien. Leur couple n’avait jamais été vide. Ils avaient réellement inventé quelque chose ensemble. Camille expliqua qu’elle avait parfois détesté que les autres réduisent Jean à son accident, comme si son corps blessé avait automatiquement supprimé le désir. Il l’avait désirée, elle le savait. Il avait simplement dû apprendre très tôt que le désir ne se résumait pas à une seule capacité physique. Cette invention les avait rapprochés pendant des années. Elle ne savait pas à quel moment ils avaient commencé à moins se parler et à se contenter de savoir.
Elsa demanda alors, presque malgré elle, si Camille lui racontait tout cela parce qu’elle regrettait cette période. Camille prit du temps avant de répondre. Elle regrettait certaines choses, oui : pas forcément les accessoires ou les scénarios, mais l’attention. Le sentiment qu’ils étaient deux à fabriquer quelque chose. Elle précisa aussitôt qu’elle aimait encore Jean. Sa voix, dans le noir, n’avait rien de défensif. C’était un fait. Puis elle ajouta qu’elle ne savait simplement plus très bien quelle place chacun occupait dans la vie de l’autre. Elsa pensa à Adrien mais n’osa pas prononcer son nom.
La conversation ralentit ensuite. Elles restèrent silencieuses assez longtemps pour qu’Elsa croie Camille endormie, puis celle-ci demanda à son tour, très doucement, si Nina savait ce qu’Elsa aimait. La question surprit Elsa. Elle répondit que Nina apprenait, comme elle. Elles se trompaient souvent, riaient beaucoup, recommençaient. Camille ne demanda aucun détail. Elsa fut presque reconnaissante de cette retenue après tout ce qu’elle venait d’entendre. Elle dit seulement que Nina avait été la première personne à lui faire comprendre qu’elle pouvait être regardée sans devoir corriger son corps. Camille resta muette un instant et répondit : « Ça, c’est précieux. » Rien dans sa voix n’indiquait autre chose.
La nuit était déjà bien avancée lorsqu’elles cessèrent enfin de parler. Les coussins qui avaient matérialisé, au début de la soirée, leur frontière plaisante, avaient glissé peu à peu au fil de la conversation ; l’un était tombé au pied du lit, l’autre s’était retrouvé repoussé contre la tête de lit, et aucune ne proposa de les remettre en place. Elsa s’allongea tournée vers la fenêtre, consciente de la présence de Camille derrière elle avec une acuité que l’obscurité semblait renforcer : le léger affaissement du matelas lorsqu’elle bougeait, le froissement du drap, sa respiration redevenue régulière, son parfum mêlé à l’odeur propre de la chambre. Après tout ce qu’elle venait d’entendre sur Jean, l’attente, les vêtements choisis et les règles secrètes, il lui devenait difficile de considérer le corps couché près du sien comme une présence neutre. Elle finit pourtant par s’endormir. Lorsqu’elle se réveilla plus tard, sans savoir depuis combien de temps, son avant-bras reposait contre celui de Camille, peau contre peau presque jusqu’au coude, et leurs épaules n’étaient séparées que de quelques centimètres. Elsa demeura immobile. Elle aurait pu se retirer sans même la réveiller ; elle ne le fit pas. Plus tard encore, ce fut une jambe qu’elle sentit contre la sienne sous le drap, du mollet jusqu’au-dessus du genou. Le contact était banal, probablement né du sommeil, mais son corps y répondit avec une immédiateté embarrassante : ses tétons se durcirent sous son tee-shirt et une chaleur plus basse se concentra dans son ventre. Elle serra légèrement les cuisses, moins pour provoquer cette sensation que pour la contenir, puis ferma les yeux et laissa leurs jambes demeurer l’une contre l’autre. Rien ne se passait, précisément, et cette absence de geste rendait la proximité plus troublante encore ; il n’y avait dans le noir ni poitrine à regarder ni visage à interpréter, seulement la chaleur d’une femme tout près d’elle et tout ce que la voix de Camille venait d’y déposer.
Au matin, Elsa se réveilla la première. La lumière grise qui filtrait entre les rideaux lui révéla aussitôt ce que la nuit avait rendu abstrait : les coussins étaient au sol, Camille dormait tournée vers elle beaucoup plus près qu’elle ne l’aurait imaginé, et leurs jambes se touchaient encore sous le drap. Une de ses mains reposait au-dessus de la couverture, à hauteur de la taille d’Elsa, assez proche pour que quelques centimètres seulement séparent leurs doigts. Elsa ne bougea pas tout de suite. Son regard remonta lentement vers le visage défait par le sommeil, les cheveux en désordre, la bouche légèrement entrouverte, puis descendit vers l’épaule que le haut de Camille avait découverte pendant la nuit et la naissance de sa poitrine. Elle connaissait déjà ce corps en maillot, l’avait aperçu nu dans les vestiaires et observé sous des robes beaucoup plus révélatrices ; pourtant cette vision produisit quelque chose de différent parce que Camille ne montrait rien, ne savait même pas qu’elle était regardée. Elsa sentit son désir revenir avec une netteté qui la força à détourner un instant les yeux vers la main posée près de sa taille. Il aurait suffi qu’elle déplace légèrement ses propres doigts pour la toucher volontairement, et cette possibilité lui donna un frisson plus violent que les contacts accidentels de la nuit. Elle ne fit rien. Camille ouvrit les yeux quelques secondes plus tard, mit un instant à retrouver la chambre, puis regarda Elsa, leurs jambes encore proches et enfin les coussins abandonnés au sol. Elle murmura que la zone démilitarisée avait manifestement subi une défaite définitive. Elsa rit, et Camille aussi, sans retirer immédiatement sa jambe ni sa main. Pendant quelques secondes, toutes deux restèrent simplement là, assez proches pour savoir exactement ce qui les séparait et encore suffisamment sages pour ne pas franchir cette distance. Lorsque Camille finit par se redresser pour regarder l’heure, la chaleur disparut de la jambe d’Elsa en laissant à sa place une impression de froid presque absurde. La plaisanterie avait rendu la situation légère, mais elle n’effaçait ni ce qui avait été dit dans le noir ni le fait qu’au réveil, pendant quelques secondes, aucune des deux n’avait choisi de s’éloigner.
Avant de partir, Camille prit une dernière douche. Elle sortit de la salle de bain avec une serviette seulement autour de la taille, la poitrine nue, comme si l’intimité du week-end avait rendu inutile une prudence qu’elle n’avait d’ailleurs jamais beaucoup possédée. Elsa leva les yeux et regarda. Camille ouvrit sa valise, chercha un soutien-gorge, y renonça et enfila directement un pull fin. Lorsqu’elle se retourna, son propre regard s’attarda sur Elsa, déjà vêtue d’un jean et d’un tee-shirt près du corps sans brassière. Il descendit sur sa poitrine puis sur ses fesses lorsqu’elle se pencha pour fermer son sac. Elsa se redressa. Leurs yeux se rencontrèrent. Cette fois aucune ne détourna tout de suite le regard. Deux secondes, peut-être trois. Puis Camille vint l’aider avec la fermeture récalcitrante du sac. Leurs mains se touchèrent et elle resta très près avant de dire qu’elles allaient rater le train.
Dans l’Eurostar, Camille dormit une partie du trajet. Elsa regarda le noir du tunnel puis le paysage français revenir. Elle pensa à Nina, à la conversation qu’elles devraient avoir, à sa mère, et aussi à la voix de Camille dans le noir. Elle savait désormais ce que signifiait l’œuf, mais le mystère n’avait pas diminué. Il s’était simplement déplacé. Ce n’était plus un objet qui l’intriguait. C’était la facilité avec laquelle Camille lui avait confié des choses qu’elle n’avait, selon ses propres mots, presque jamais racontées. Sur le quai parisien, Camille la serra dans ses bras plus longtemps qu’avant. Puis elles rentrèrent à l’appartement. Jean était là. Il embrassa Camille, demanda si le concert avait été à la hauteur de l’attente et remercia Elsa d’avoir sauvé le week-end. Son sourire était sincère. Elsa monta poser son sac, laissant le couple seul pour la première fois depuis Londres.
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marley77
5 novembre 2026 à 11:21
Excellent se chapitre comme tout les hôtes j' adore s ette histoire
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mozart
5 novembre 2026 à 10:47
Même s'il n'y a pas eu rapprochement au sens propre, la façon de se tenir par la main, les rapprochements durant le concert, les conversations, les regards, les révélations, le plaisir d'être toutes les deux seules dans un lit, a représenter bien plus pour Elsa et Camille. Un récit tout en tendresse, agréable à suivre.
Photo de profil de Azimuteur
Azimuteur
5 novembre 2026 à 10:03
"le « rien » qu’elles utilisaient désormais toutes les deux lorsque la réponse véritable était plus compliquée". Encore une phrase sibylline qui résume tellement leur relation ! 
Perfect (in english, contexte oblige !)
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Folgi74
5 novembre 2026 à 08:39
Encore un beau récit … des rires, une complicité, des échanges profonds… un rapprochement à taton… des regards pleins de promesses … merci pour cette escapade londonienne où ton talent littéraire s’exprime pleinement.
À suivre avec toujours autant de plaisir 😘

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