Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
La proie du chasseur — Chapitre 2
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
La proie du chasseur
Chapitre 2
Chapitre 2
Je reprends ma routine habituelle cette semaine, avec ce mélange de satisfaction et de lassitude qui m'accompagne depuis mon arrivée dans le Jura. Lundi matin, je me lève aux aurores, le chalet encore enveloppé dans la brume automnale qui monte du lac de Vouglans. Je prépare mon thé vert, je coupe une pomme bio du marché local, je tartine mon pain complet avec de la confiture de mûres que j'ai cueillies moi-même il y a un mois – toujours végétarien, toujours vigilant sur ce que j'ingère. Liberté miaule pour sa pâtée, je le caresse distraitement, l'esprit encore embrumé par la confrontation de samedi soir avec Robin Blois. Ce garde-chasse m'obsède un peu trop ; je me dis que c'est parce qu'il incarne tout ce que je combats, mais une petite voix me murmure que c'est plus compliqué. Je descends la piste en Defender, la route sinueuse me mène au cabinet où Lucie m'attend déjà, souriante comme toujours.
La matinée est chargée : une stérilisation de chat pour une famille du village, des vaccins pour des chiots d'un éleveur local. Je prends le temps d'expliquer aux propriétaires l'importance de la nutrition végétale pour les animaux de compagnie, même si je sais que cela passe souvent au-dessus de leurs têtes. L'après-midi, je visite une ferme pour un contrôle sur des moutons : parasites intestinaux, rien de grave, mais je conseille à l'agriculteur de réduire les traitements chimiques, d'opter pour des méthodes naturelles. Il hausse les épaules, mais je persiste. En rentrant au chalet vers 18 heures, je pense à Robin. L'article que j'ai lu dimanche soir me hante : ce type est vu comme un héros local, un « gardien de la nature ». Pour moi, cela ne change rien : garde ou pas, il tue des animaux pour « réguler ».
Le mardi est plus calme. Au cabinet, des consultations routinières : un lapin avec une otite, un chien âgé avec des problèmes articulaires. Lucie gère les appels avec efficacité, me rappelant un rendez-vous pour jeudi chez les Guerrin, une famille d'agriculteurs que je connais vaguement. Leur vache est sur le point de mettre bas, et ils veulent un vétérinaire sur place au cas où. Je hoche la tête, note cela mentalement. L'après-midi, je fais des papiers administratifs, je commande des fournitures en ligne – seringues, antibiotiques, tout le nécessaire pour rester autonome. En rentrant, je fais une balade dans la forêt autour du chalet : les feuilles craquent sous mes pas, l'air sent la pluie imminente. Je croise un chevreuil qui s'enfuit, et cela me rappelle pourquoi je suis ici – pour protéger, pas pour traquer. Le soir, je médite un peu, essayant de chasser Robin de mes pensées, mais son invitation pour dimanche prochain flotte comme une ombre.
Le mercredi, la bruine s'installe pour de bon. Au cabinet, une urgence : un chat errant apporté par une voisine, empoisonné peut-être par des appâts anti-rongeurs. Je le stabilise, perfusion, charbon actif, et je bouillonne intérieurement contre ces pratiques barbares. Lucie m'aide avec calme, et nous sauvons l'animal. L'après-midi, je donne un cours bénévole à l'école du village sur les soins aux animaux domestiques – je parle aux enfants de respect, de non-violence, et je vois leurs yeux s'illuminer. En rentrant, je m'arrête au marché couvert pour des légumes frais : carottes, poireaux, pommes de terre. Le dîner est une ratatouille maison, et je passe la soirée à rédiger un article pour un blog écolo sur les dangers de la chasse pour la biodiversité. Robin apparaît dans mes notes comme un exemple anonyme de « régulateur » autoproclamé. Je m'endors tard, agité.
Le jeudi arrive enfin. Le ciel est toujours gris, mais la pluie a cessé. Je me lève aux aurores, routine habituelle : thé, fruits, pâtée pour Liberté. Je file au cabinet pour une matinée rapide – juste des rappels de vaccins. Vers 14 heures, Lucie me rappelle le rendez-vous chez les Guerrin. Je charge mon matériel : gants, lacs pour l'extraction, antiseptiques, tout le kit pour une mise bas. La ferme est à quinze minutes, sur une route étroite bordée de prés humides. J'arrive, gare le 4x4 près de la grange. Monsieur Guerrin sort en hâte, l'air paniqué.
— Docteur Ruiz, merci d'être venu. Ma vache est en travail, mais je dois partir en urgence – ma femme a eu un accident de voiture, rien de grave mais je dois y aller.
Je hoche la tête, compatissant.
— Allez-y, je m'en occupe. Elle est où ?
— Dans l'étable. Et… il y a Robin Blois qui est passé pour une histoire de sangliers sur mes champs. Il est encore là, il peut vous filer un coup de main si besoin.
— Dans l'étable. Et… il y a Robin Blois qui est passé pour une histoire de sangliers sur mes champs. Il est encore là, il peut vous filer un coup de main si besoin.
Je me raidis intérieurement. Robin. Encore lui. Je me dirige vers l'étable, une bâtisse en pierre avec une odeur forte de paille et de fumier. Et il est là, adossé à une poutre, en tenue civile mais avec ses bottes de chasse, en train d'examiner la vache couchée sur un lit de paille fraîche. Le griffon est attaché dehors, bandé mais en forme. Robin se retourne, me voit, et sourit largement.
— Docteur Ruiz ! Salut. Qu'est-ce que vous faites ici ?
Je le regarde de haut, perplexe, encore marqué par notre dernière rencontre. Son calme m'irrite.
— Je suis venu pour la mise bas. Monsieur Guerrin m'a appelé.
Il hoche la tête, pas du tout démonté par mon ton sec.
— Ah, parfait. Besoin d'un coup de main ? Je connais bien les bêtes, même si ce n'est pas mon quotidien.
Intérieurement, je bouillonne. Pas lui. Pas ce chasseur qui incarne tout ce que je déteste. Mais la vache est en travail avancé, le col dilaté, et je suis seul. Un coup de main ne serait pas de refus, même si cela me coûte. Je soupire.
— D'accord. Mais suivez mes instructions à la lettre.
On s'approche de la vache, une Prim'Holstein noire et blanche, haletante, les flancs se contractant rythmiquement. Je l'examine : le veau est bien positionné, tête et pattes avant en avant, le col est ouvert à plus de 10 cm. Pas de complication majeure, mais l'extraction peut être physique. Je lave mes mains, enfile des gants longs stériles, prépare les lacs – des cordes solides et souples pour aider à tirer sans blesser.
— Robin, tenez-lui la tête pour la calmer. Parlez-lui doucement.
Il s'agenouille, caresse le museau de la vache, murmure des mots apaisants.
— Allez ma belle, ça va aller. Tu es une championne.
Je m'installe à l'arrière, introduis les lacs autour des pattes avant du veau, juste au-dessus des sabots, pour une prise sûre. La vache pousse, je tire en synchronisation avec ses contractions, doucement mais fermement. C'est un effort physique : mes muscles des bras et des épaules se tendent, la sueur perle sur mon front malgré le froid de l'étable. Robin observe, fasciné, ses yeux vert brillant d'excitation.
— C'est incroyable… C'est la première fois que je vois cela de près.
Je grogne, concentré.
— Restez calme. Encore une poussée.
Quinze minutes passent, la vache gémit, je tire, le veau avance centimètre par centimètre. Robin aide à stabiliser la mère, ses mains fortes mais douces sur son encolure. Vingt minutes : la tête émerge, puis les épaules. Je vérifie que les voies respiratoires sont libres, essuie le mucus. Encore une traction, et le veau glisse dehors dans un flot de liquide amniotique, atterrissant sur la paille propre. Il est vivant, respire, un petit mâle tacheté. Je coupe le cordon, nettoie, stimule sa respiration avec une friction vigoureuse. La vache se relève lentement, lèche son petit. Robin est extatique, les yeux écarquillés comme un enfant.
— Waouh… C'est magique ! Le petit est parfait. Merci de m'avoir laissé assister.
Je retire mes gants, essuie mes mains, encore essoufflé par l'effort.
— Merci pour l'aide, monsieur Blois. Sans vous, cela aurait été plus compliqué seul.
Il se relève, époussette son jean.
— Appelez-moi Robin, s'il vous plaît. Et pour me remercier… accompagnez-moi dimanche pour la journée. Vous verrez, ce n'est pas ce que vous pensez.
Je le fixe, hésitant.
— Je… je ne sais pas. Ce n'est pas mon truc.
Il insiste, son sourire persuasif.
— Allez, Jonas. Juste une fois. Pour voir de l'intérieur. Je vous promets, pas de pression.
Je soupire, affaibli par la fatigue et sa persistance.
— D'accord. Mais si je déteste, je pars.
Il rit.
— Marché conclu !
Je finis ma semaine en maudissant Robin intérieurement. Vendredi : consultations au cabinet, un cas de gale sur un chien, des conseils nutritionnels. Samedi : visite à une écurie pour des chevaux, routine. Mais ce garde-chasse m'a piégé. Pourquoi ai-je accepté ? Pour prouver que j'ai raison ? Pour le confronter ? Le soir, un message sur mon téléphone : « Salut Jonas, pour demain : habille-toi chaud – pantalon renforcé, veste imperméable, bottes, chapeau. On se retrouve à 7h chez moi. Robin. » Je prépare mes affaires – mon jean, ma veste tweed, mes baskets – et je tourne dans le lit, incapable de dormir. Pourquoi suis-je si nerveux ? C'est juste une journée.
Je me lève de bonne heure ce dimanche matin, à 6 heures précises, tout en étant de mauvaise humeur. Le chalet est encore plongé dans l'obscurité, avec seulement la lueur pâle de l'aube qui filtre à travers les volets. Je grommelle intérieurement contre moi-même : pourquoi ai-je accepté cette folie ? Accompagner un chasseur, un garde-chasse de surcroît, pour une journée de traque. C'est contre tout ce que je défends. Je prépare un thé vert rapide, coupe une pomme pour un petit-déjeuner frugal – toujours fidèle à mes habitudes végétariennes –, et je nourris Liberté qui miaule en se frottant contre mes jambes. Je m'habille selon les instructions de Robin : pantalon renforcé en toile épaisse pour résister aux ronces, veste imperméable kaki que j'ai achetée à contrecœur hier au village, bottes de randonnée solides, et une casquette pour protéger ma tête de la bruine.
Je prends le Defender, descends la piste glissante sous une fine bruine qui persiste depuis mercredi, et je roule vers la maison de Robin. La route est déserte à cette heure, les sapins se dressent comme des sentinelles sombres, et je sens une boule d'angoisse se former dans mon estomac. Pourquoi suis-je nerveux ? Ce n'est qu'une observation, me dis-je, mais au fond, je sais que c'est plus : c'est une confrontation avec mes démons.
J'arrive à 7 heures précises devant son chalet en rondins, plus grand et mieux entretenu que le mien, avec la terrasse couverte et le pick-up noir garé à côté. Robin sort immédiatement, vêtu de sa tenue de chasse complète – veste kaki, pantalon cargo, bottes hautes –, accompagné d'une jeune petite chienne bâtarde qui trottine à ses côtés, queue frétillante, pelage tigré marron et noir, oreilles tombantes, un mélange improbable de beagle et de terrier qui lui donne un air malicieux et attachant. Elle aboie joyeusement en me voyant, renifle mes bottes avec curiosité. Robin m'accueille avec un grand sourire, ses yeux verts pétillants malgré l'heure matinale, comme si cette journée était la plus excitante de sa vie.
— Bonjour, Jonas ! Pile à l'heure. Entre, je te fais un café pour te réveiller.
Je secoue la tête, encore de mauvaise humeur.
— Non, merci. Je ne bois pas de café.
Il insiste, son sourire ne faiblissant pas, et me pose une main amicale sur l'épaule – un geste qui me met déjà mal à l'aise.
— Allez, un petit café ne te tuera pas. C'est du bon, torréfié local.
Je soupire, refusant de céder si facilement.
— Je préfère le thé, si tu en as.
Il rit doucement, sans se vexer.
— Pas de problème. Entre, je te fais un thé. Vert, je suppose ?
Je hoche la tête et le suis à l'intérieur. La cuisine est rustique, avec des meubles en bois brut, une odeur de café frais et de pain grillé. La petite chienne bâtarde me suit, remuant la queue comme si j'étais un vieil ami. Robin prépare un thé vert pour moi, verse un café pour lui, et nous nous asseyons à la table. Son regard s'attarde un peu trop longtemps sur moi pendant qu'il me tend la tasse, un regard intense, scrutateur, qui me fait remuer sur ma chaise. Pourquoi me fixe-t-il comme ça ? Je bois une gorgée pour masquer mon malaise.
Robin commence à expliquer la matinée, sa voix enthousiaste et posée.
— Aujourd'hui, on commence par la traque. C'est le terme pour la reconnaissance du terrain avec le chien. On va flairer les traces fraîches de sangliers ou de cerfs. On sera que tous les deux, avec ma petite Lou. C'est le moment que je préfère : seul avec elle dans la nature, à écouter les sons, à sentir les odeurs. Pas de bruit, pas de groupe. Juste nous et la forêt.
Je hoche la tête sans enthousiasme, mais intérieurement, je reconnais que cela semble moins violent que ce que j'imaginais. Nous sortons, Lou excité tirant sur sa laisse. Nous montons dans son pick-up, roulons cinq minutes vers un sentier forestier près du lac de Vouglans. La bruine a cessé, laissant l'air frais et humide. Nous commençons la marche, Lou en avant, flairant le sol avec enthousiasme. Robin marche à côté de moi, son épaule frôlant parfois la mienne sur le chemin étroit. Ses regards insistants reviennent : il me jette des coups d'œil prolongés, comme s'il essayait de me sonder, et cela me met de plus en plus mal à l'aise. Je fixe le sol pour éviter ses yeux.
Pour briser le silence, il engage la conversation.
— Alors, Jonas, pourquoi es-tu venu t'installer ici, dans le Jura ? Lyon, c'était trop bruyant ?
Je réponds brièvement, gardant mes distances.
— Oui, trop de bruit, trop de pollution. Et j'en avais marre des manifestations sans fin contre la violence animale. Ici, c'est plus calme, plus proche de la nature.
Il hoche la tête, son regard s'attardant encore sur mon visage, intense, presque inquisiteur.
— Intéressant. Et… tu as quelqu'un dans ta vie ? Une compagne, une famille ?
La question est directe, et son regard ne lâche pas le mien. Je sens mes joues chauffer légèrement, mal à l'aise sous cette insistance.
— Non, je vis seul. Avec mon chat, c'est tout.
Il sourit, ses yeux verts pétillants.
— Intéressant.
Le mot plane, lourd de sous-entendus que je ne veux pas explorer. Nous continuons à marcher, Lou aboyant parfois sur une trace. Robin change de sujet, parlant de la nature.
— Tu sais, Jonas, c'est pour ça que j'aime ces moments seul dans la forêt. On se sent connecté à quelque chose de plus grand. Pas de jugements, juste le vent, les arbres, les animaux qui vivent leur vie. C'est apaisant. Tu ne trouves pas ?
Je hausse les épaules, évitant son regard qui s'attarde à nouveau, scrutant mes réactions.
— Si, mais pour moi, c'est sans fusil. Juste observer, protéger.
Il rit doucement, sans agressivité, mais son regard reste fixé sur moi, me mettant encore plus mal à l'aise.
— On n'est pas si différents, alors. Moi aussi, j'observe beaucoup. La traque, c'est 90 % d'observation.
Puis il baisse les yeux sur Lou, qui trottine joyeusement devant nous, la queue en mouvement permanent.
— Et elle, c'est ma petite Lou. Je l'ai recueillie il y a six mois à la SPA de Lons-le-Saunier. Elle était abandonnée, terrorisée, personne ne voulait d'elle à cause de son mélange bizarre. Aujourd'hui, elle est devenue une vraie championne de flair. Elle adore ça, courir en forêt, sentir les traces. Ça lui a redonné confiance.
Je jette un coup d'œil à la chienne, surprise par cette confidence inattendue. Lou me regarde avec ses yeux brillants, langue pendante, et je sens une pointe de tendresse malgré moi.
— Elle a l'air heureuse, dis-je simplement.
Robin hoche la tête, son regard revenant sur moi, intense et prolongé.
— Oui, elle l'est. Comme quoi, parfois, il suffit d'une seconde chance.
La matinée s'étire ainsi : nous parlons de la forêt, des changements climatiques qui affectent la faune – il admet que les hivers plus doux font proliférer les sangliers –, et il pose d'autres questions sur ma vie à Lyon, mes manifestations passées. À chaque fois, son regard insiste, s'attardant sur mes yeux, ma bouche, comme s'il cherchait à lire en moi. Je me sens exposé, vulnérable, et je réponds de plus en plus laconiquement pour couper court.
Vers 11 heures, nous rejoignons les autres chasseurs au point de rendez-vous, une clairière près d'un ruisseau. Une dizaine d'hommes en tenue kaki, avec leurs chiens et fusils, discutent bruyamment. Robin s'approche du groupe, me voit hésiter à l'arrière, et pose soudain sa main sur mon épaule, me rapprochant contre lui d'un geste ferme et naturel, comme pour me présenter au cercle. Son bras reste autour de mes épaules un instant, me serrant légèrement contre son flanc, et je sens la chaleur de son corps à travers sa veste. Je me raidis, mal à l'aise sous ce contact inattendu, mais il parle déjà d'une voix forte et chaleureuse.
— Les gars, voici Jonas, le véto du village. Il est venu observer aujourd'hui. Il est curieux de voir comment on travaille vraiment.
Les chasseurs me saluent d'un hochement de tête ou d'un « Salut », certains avec un sourire amusé, d'autres avec une curiosité franche. Je sens leurs regards sur moi, et celui de Robin qui ne me lâche pas, toujours cette intensité dans les yeux verts. Robin retire enfin sa main de mon épaule, mais pas sans me donner une petite tape amicale dans le dos. Je reste en retrait pendant qu'ils échangent leurs infos. Robin rapporte ce que Lou a flairé : des traces fraîches de sangliers dans le secteur ouest, près du col. Les autres partagent leurs observations, et ils décident du lieu pour la battue de l'après-midi : une zone boisée à l'est, où les indices convergent. L'ambiance est conviviale, mais je me tiens à l'écart, mal à l'aise parmi ces fusils et cette camaraderie qui m'exclut.
Nous repartons chez Robin. Je le salue.
— À tout à l'heure, monsieur Blois.
Mais il me retient par le bras, son geste ferme mais pas agressif.
— Ne pars pas, Jonas. Reste manger ici. J'en ai assez pour deux – une salade composée, du pain frais, des légumes grillés. Ce n'est pas de la viande, promis.
J'hésite, son regard insistant à nouveau, me fixant avec une intensité qui me trouble.
— Je… d'accord.
Le repas se passe à la table de sa cuisine. Il sert une salade généreuse – tomates, concombres, olives, feta végétale qu'il a trouvée pour moi –, et du pain artisanal. Durant le repas, les regards reviennent : il me fixe longuement en posant des questions personnelles.
— Dis-moi, Jonas, qu'est-ce qui t'a poussé à devenir végétarien ? Une expérience particulière ?
Je réponds, mais son regard ne lâche pas, scrutant chaque mot, chaque expression.
— Les manifestations, les vidéos d'abattoirs. Je ne pouvais plus ignorer la souffrance.
Il hoche la tête, ses yeux verts plongés dans les miens.
— Et dans ta vie privée ? Pas de regrets de vivre seul ?
La question est trop intime, et son regard insiste, me mettant profondément mal à l'aise. Je bredouille une réponse évasive.
Avant de repartir au poste l'après-midi, nous nous posons sur la terrasse couverte, avec un café pour lui et un thé pour moi. La bruine a repris, tambourinant sur le toit. Robin continue son interrogatoire, son regard toujours aussi insistant, comme s'il cherchait à percer mes défenses.
— Parle-moi de tes amis à Lyon. Tu as gardé contact ? Ou tu préfères la solitude ici ?
Je réponds vaguement, mais ses yeux ne me quittent pas, analysant chaque pause, chaque geste. Cela me trouble plus que je ne veuille l'admettre. La journée n'est pas finie, et je sens que cette proximité forcée va tester mes limites.
Je repars l'après-midi avec Robin vers le poste assigné, un emplacement surélevé dans la forêt, à l'orée d'une clairière bordée de sapins denses. Le pick-up noir cahote sur le sentier boueux, la bruine fine recommençant à tomber comme un voile froid et persistant. Robin conduit avec assurance, jetant de temps en temps un regard vers moi, un sourire en coin qui me met mal à l'aise sans que je sache pourquoi. Je fixe la route, les mains crispées sur mes genoux, regrettant déjà d'avoir accepté cette journée. L'air est chargé d'humidité, et le froid s'insinue déjà à travers ma veste imperméable. Nous arrivons au poste vers 13 heures 30 ; c'est un affût naturel, un monticule de terre recouvert de branches pour se camoufler, avec une vue sur un sentier que les animaux pourraient emprunter.
Robin gare le véhicule un peu en retrait, prend son fusil – un calibre 12 à canon superposé, qu'il charge avec des cartouches non létales pour l'observation, dit-il –, et nous nous installons sans un mot, adossés à un tronc d'arbre mort qui nous sert de rempart.
Nous attendons dans le froid, immobiles. Le vent glacial du Jura siffle à travers les branches, et la bruine colle à ma peau comme une seconde couche humide. Je sens mes doigts engourdis malgré mes gants, et je regrette de ne pas avoir mis plus de couches sous ma veste. Robin, à côté de moi, semble insensible au froid, son corps athlétique détendu, mais il chuchote pour briser le silence, sa voix basse et intime dans l'air figé.
— Tu sais, Jonas, ces moments d'attente, c'est là que la magie opère. Pas de mouvement, juste l'observation.
Je hoche la tête, murmurant en retour.
— Si tu le dis.
Il se rapproche légèrement, son épaule frôlant la mienne, et pose une question indiscrète, son regard vert plongeant dans le mien avec une intensité qui me fait rougir sous ma casquette.
— Dis-moi, Jonas, as-tu déjà eu une relation sérieuse ici, dans le Jura ? Ou est-ce que la solitude te convient vraiment ?
Je le regarde, embarrassé, sentant la chaleur monter à mes joues malgré le froid. Sa proximité, son souffle chaud près de mon oreille, me déstabilise.
— Euh… non, pas de relation. Je suis venu pour le calme, pas pour… ça.
Il sourit, un sourire lent et chargé de sous-entendus, ses yeux ne quittant pas les miens.
— Intéressant. Tu sembles être quelqu'un qui choisit ses compagnies avec soin. Qu'est-ce qui te fait vibrer, alors ? Les animaux, bien sûr, mais… personnellement ?
Je bredouille, mal à l'aise, chuchotant pour ne pas alerter d'éventuels animaux.
— Les livres, les balades. Rien d'extraordinaire.
Il hoche la tête, son regard s'attardant, presque caressant, comme s'il imaginait plus que ce que je dis. Nous entendons au loin les aboiements des chiens des autres chasseurs, un écho distant qui résonne à travers la forêt, mais rien ne passe près de nous. Les heures s'étirent, plus de deux heures sans mouvement, le froid s'infiltrant dans mes os. Je commence à grelotter, mes dents claquant malgré mes efforts pour me contrôler. Robin me regarde avec un petit sourire, ses yeux verts pétillants d'une lueur amusée et… autre chose, un désir voilé que je sens sans pouvoir le nommer.
— Tu as froid, murmure-t-il, sa voix basse et chaude contrastant avec l'air glacial.
Je hoche la tête, tremblant.
— Oui, je commence à avoir froid.
Il se rapproche encore, son corps effleurant le mien, et chuchote.
— Si tu veux, viens contre moi. Je peux te réchauffer.
Je le regarde, surpris, un frisson qui n'est pas seulement dû au froid me parcourant.
— Non, ça va aller, Robin.
Il rit doucement, posant une main sur mon bras.
— Tutoie-moi, Jonas. Et viens, insiste-t-il.
Je ne bouge pas, figé par l'embarras. Alors, Robin s'approche définitivement, se place derrière moi et me prend dans ses bras, dos à lui, ses mains frottant mes épaules et mon dos pour générer de la chaleur. Son corps est solide, chaud contre le mien, et je sens son torse bien charpenté pressé contre mon dos, son souffle sur ma nuque. Je le regarde par-dessus mon épaule, déstabilisé par cette proximité intime, son odeur de forêt et de poudre mélangée à un after-shave discret envahissant mes sens. Le désir dans son regard est palpable, un éclat qui fait battre mon cœur plus vite.
— Relaxe-toi, murmure-t-il à mon oreille, ses mains continuant à frotter, mais avec une lenteur qui semble plus caressante qu'utilitaire.
Je reste tendu, mais le froid s'atténue un peu. Robin profite de ce moment pour expliquer ce qu'est la chasse pour lui, sa voix basse et passionnée, comme un secret partagé.
— Tu sais, Jonas, pour moi, la chasse, ce n'est pas forcément tuer. C'est être dans la nature, sentir son pouls. Regarde là-bas.
Il pointe du menton un groupe de chevreuils qui passent au loin, graciles et alertes, traversant la clairière sans nous remarquer. Ses bras restent autour de moi, me tenant fermement mais doucement.
— Des fois, on les laisse passer sans tirer. C'est le respect du quota, de l'équilibre. Pas du massacre.
Je le regarde, nos visages si proches que je sens son souffle sur ma peau, un sous-entendu dans ses yeux qui va au-delà de la chasse – un désir brut, non dit, qui me fait rougir. Nous restons comme cela une demi-heure, ses mains sur mes épaules, son corps contre le mien, le froid oublié dans cette étreinte inattendue. Puis, un clairon retentit au loin, une trompette sonnant la fin de la battue, un signal clair et mélancolique qui rompt le silence.
J'ai encore froid, je grelotte malgré l'étreinte. Robin sort son téléphone, appelle un de ses amis.
— Salut, c'est Robin. On rentre direct, on ne viendra pas à la cabane. Le véto a froid, je le ramène.
Il raccroche, me regarde avec ce sourire chargé de désir voilé.
— Allez, on y va.
Nous retournons chez Robin en pick-up. Chez lui, il allume immédiatement un feu dans la cheminée, les flammes, crépitant et diffusant une chaleur bienvenue. J'enlève mon blouson, tremblant encore, mes vêtements humides collant à ma peau. Robin enlève le sien aussi, révélant un sweat moulant qui souligne sa carrure athlétique. Puis, sans un mot, il s'approche de face cette fois, me prend dans ses bras, ses mains frottant mon dos vigoureusement pour me réchauffer. Son torse contre le mien, sa chaleur m'envahit, et je sens son cœur battre fort, synchrone avec le mien. Je le regarde, embarrassé par cette intimité, son visage si proche, ses yeux verts plongeant dans les miens avec un désir évident, non dissimulé.
— Ça va mieux ? murmure-t-il, ses mains ralentissant, devenant plus douces, presque caressantes.
Au bout de dix minutes, il arrête de frotter mais ne retire pas ses bras, me tenant contre lui, nos corps pressés l'un contre l'autre. Je le regarde, sentant la tension monter, un sous-entendu lourd dans l'air.
— Qu'est-ce qu'il y a ? dis-je, ma voix tremblante non plus seulement de froid.
Robin sourit, un sourire lent et chargé de désir, ses yeux ne quittant pas les miens.
— J'ai une dernière question, enfin deux si tu réponds comme je le souhaite à la première.
Je le regarde, intrigué malgré moi.
— Ok, laquelle ?
Robin est brut, direct, son regard intense comme jamais.
— Dis-moi que tu es gay ?
Je rougis violemment, sentant la chaleur monter à mon visage, mais je réponds honnêtement.
— Oui… je ne l'ai jamais caché, mais je ne l'ai jamais vraiment dit autour de moi.
Robin sourit à nouveau, ses yeux pétillants de satisfaction et de désir, son étreinte se resserrant légèrement.
— Et ma deuxième question est : est-ce que je peux t'embrasser ? Car j'en ai envie depuis le premier jour.
Je le regarde, le cœur battant, le désir dans ses yeux reflétant peut-être le mien, un tourbillon d'émotions que je ne m'attendais pas à ressentir aujourd'hui. La cheminée crépite, la bruine tape sur les vitres, et le monde dehors semble loin, très loin.
Fin du chapitre 2.
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