Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Sous la dentelle du silence — Chapitre 7 · Sous le feu croisé
Auteur
Sous la dentelle du silence
Chapitre 7 · Sous le feu croisé
Avant de commencer cette histoire, j'ai une petite demande : si elle vous plaît, n'hésitez pas à me le faire savoir en laissant un « j'aime » et un commentaire ! Si ce n'est pas le cas, je suis également preneur de vos remarques constructives. D'avance, chères lectrices et chers lecteurs, je vous en remercie.
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Toujours planté sur le seuil de la réserve, mes un mètre quatre-vingt-huit ne me servent plus à rien. Face à mes trois vendeuses, je me sens soudainement cerné, piégé sous le feu nourri de leurs regards inquisiteurs. Le silence qui régnait dans la boutique vient de voler en éclats, balayé par une déferlante de questions qui me fusillent sans la moindre retenue.
— Alors, Vincent ? C'est à qui cette culotte ? attaque Sarah la première, les bras croisés, le ton aussi grinçant qu'une lame de rasoir.
— Et c'est quoi tout ce bazar ? enchaîne Clémence en désignant du geste les dossiers éparpillés sur le parquet. Vous avez repassé les fiches de commande sur le bureau ou quoi ?
— Regardez dans quel état vous avez laissé la pièce ! surenchérit Victoire, le menton levé, un brin d'ironie au coin des lèvres. Même le fauteuil est retourné ! On peut savoir ce qui s'est passé ici hier soir après la fermeture ?
— Et c'est quoi tout ce bazar ? enchaîne Clémence en désignant du geste les dossiers éparpillés sur le parquet. Vous avez repassé les fiches de commande sur le bureau ou quoi ?
— Regardez dans quel état vous avez laissé la pièce ! surenchérit Victoire, le menton levé, un brin d'ironie au coin des lèvres. Même le fauteuil est retourné ! On peut savoir ce qui s'est passé ici hier soir après la fermeture ?
Elles se déchargent sur moi sans me laisser la moindre seconde pour respirer, se renvoyant la balle avec une synchronisation parfaite, telles des vautours tournoyant autour de leur proie. Le ton monte, frôlant l'impertinence la plus totale. La frontière hiérarchique qui nous séparait depuis des années vient de s'effondrer en l'espace de deux minutes, pulvérisée par ce malheureux morceau de soie prune taché qui brille sur le bois brut.
— Attendez... On a le droit de savoir, non ? reprend Sarah en faisant un pas provocateur vers moi, les yeux étincelants d'une colère mal dissimulée. Qui c'est cette fille ? Une cliente ? Une amie ? Une traînée ramassée dans la rue qui ne sait même pas repartir avec ses sous-vêtements ?
— Sarah, ça suffit ! tentai-je d'intervenir en élevant la voix, cherchant désespérément à reprendre le dessus.
— Non, ça ne suffit pas ! réplique-t-elle du tac au tac, l'agacement jaillissant sans filtre. Ça fait un an qu'on tourne autour du pot dans cette boutique, un an que vous jouez les saints, les hommes intouchables qui ne voient rien, qui ne ressentent rien ! Et là, vous nous transformez le bureau de direction en chambre d'hôtel avec la première venue ?
— Et la tache sur le tissu, patron ? ajoute Victoire d'un ton faussement innocent mais assassin. Il faut qu'on la nettoie nous-mêmes pour le rangement de la réserve, ou vous vous en chargez ?
— Sarah, ça suffit ! tentai-je d'intervenir en élevant la voix, cherchant désespérément à reprendre le dessus.
— Non, ça ne suffit pas ! réplique-t-elle du tac au tac, l'agacement jaillissant sans filtre. Ça fait un an qu'on tourne autour du pot dans cette boutique, un an que vous jouez les saints, les hommes intouchables qui ne voient rien, qui ne ressentent rien ! Et là, vous nous transformez le bureau de direction en chambre d'hôtel avec la première venue ?
— Et la tache sur le tissu, patron ? ajoute Victoire d'un ton faussement innocent mais assassin. Il faut qu'on la nettoie nous-mêmes pour le rangement de la réserve, ou vous vous en chargez ?
Le bombardement est incessant. Je sens la chaleur me monter aux joues, mon cœur battant la chamade sous ma chemise impeccablement repassée. L'autorité de patron, la stature irréprochable, le souvenir de mes trois ans d'abstinence... tout est en train d'être disséqué, raillé et piétiné par ces trois jeunes femmes qui ont soudainement pris le contrôle absolu du terrain.
Je ravale une bouffée d'air frais, redresse les épaules de toute ma hauteur et tente de poser un regard d'acier sur le trio. Il est grand temps que le patron réagisse avant d'être totalement dévoré tout cru.
Les mots de Victoire restent suspendus dans l'air, cinglants, mêlés aux attaques haineuses de Sarah. Je sens le sang battre avec une violence inouïe à mes tempes. Leur mépris, cette façon de disséquer mon intimité, de souiller ce moment d'égarement et de fouler aux pieds trois années de deuil, de solitude et de souffrance silencieuse... C'en est trop.
Tout se mélange dans ma tête. La honte d'avoir été pris en faute, la culpabilité envers le souvenir de ma femme qui me rattrape d'un coup comme une gifle magistrale, et cette agression verbale d'une violence inouïe. Le sol semble se dérober sous mes pieds. La stature du patron irréprochable s'effondre, ne laissant à sa place qu'un homme à terre, mis à nu, incapable de retrouver son souffle.
Je ne trouve pas les mots. Aucun son ne réussit à franchir ma gorge nouée.
Sous leurs regards qui passent soudain de la provocation à la stupeur, je fais deux pas en avant, le visage blême. D'un geste fébrile, j'agrippe la culotte en soie prune oubliée sur le plateau de bois et la fourre sans ménagement dans la poche de ma veste. Je n'attends pas une seconde de plus. Je fais volte-face, bousculant presque Clémence qui s'écarte à la hâte, le visage décomposé.
— Vincent ?... bafouille Sarah, sa voix perdant subitement toute son assurance agressive.
Je ne me retourne pas. Je traverse le couloir à grandes enjambées, le cœur au bord de l'explosion. Le carillon de la porte vitrée tinte avec une frénésie grotesque lorsque je m'échappe hors de la boutique, abandonnant les clés sur le comptoir d'accueil.
Dehors, la rue commence à s'éveiller, mais je ne monte pas dans ma voiture. Incapable de conduire, l'esprit asphyxié par la panique et la honte, je trace mon chemin à pied, marchant droit devant moi comme un fantôme. Mes pas accélérés me guident machinalement, loin du centre-ville, loin des regards, poussé par un besoin viscéral d'échapper à la réalité.
Ma solitude me dirige tout naturellement vers le grand parc municipal.
Je franchis les grilles en fer forgé sans même m'en rendre compte. Mon esprit est un brasier où se bousculent le visage de Célia, les railleries de mes vendeuses, le rire de ma fille et l'ombre omniprésente de mon épouse disparue. Complètement déconnecté du monde extérieur, j'arpente les allées ombragées. Je fais une fois, deux fois, trois fois le tour du grand plan d'eau, mes chaussures martelant le gravier sans que mes yeux ne voient les reflets de l'eau ni les rares promeneurs que je croise.
Au bout de cette errance machinale, épuisé par le poids de mes pensées, mes jambes finissent par céder.
Je me laisse tomber lourdement sur un banc en bois vermoulu, face à l'eau calme. Les coudes posés sur les genoux, les mains jointes sous mon menton, je fixe le vide. Un silence assourdissant m'enveloppe désormais.
Mille et une questions se bousculent dans ma tête, tournoyant comme une tempête. Qu'étais-je en train de chercher hier sur ce bureau avec cette fille ? Était-ce un besoin d'exister à nouveau, ou simplement la concrétisation d'une faiblesse méprisable ? Comment pourrais-je un jour refranchir le seuil de ma boutique et affronter le regard de Sarah, Clémence et Victoire ? Ai-je définitivement trahi la mémoire de ma femme pour quelques minutes d'égarement ?
La main enfoncée dans ma poche, mes doigts se crispent sur la soie prune. Accablé au milieu de ce parc désert, du haut de mes cinquante ans, je n'ai jamais éprouvé une solitude aussi dévastatrice.
Pourtant... je n'ai aucun sentiment pour Célia. Absolument aucun. Je ne sais même pas si je la reverrai un jour, et à vrai dire, je ne sais même pas si j'ai seulement envie de la revoir. Ce qui s'est passé hier n'était qu'une parenthèse irréelle, une explosion de chair et de désir refoulé, rien de plus. Alors pourquoi ce sentiment de culpabilité me déchire-t-il à ce point ?
Soudain, une présence à côté de moi me fait tressaillir. L'air feutré du parc semble se charger d'une tension familière.
Je me tourne lentement. Mon cœur rate un battement.
Sarah est là, assise à même le banc, juste à côté de moi. Le corps légèrement orienté dans ma direction, elle garde le silence, ses yeux ancrés dans les miens. Aucune agressivité dans son visage désormais, plus aucune trace de cette ironie mordante qui m'a poussé à la fuite quelques minutes plus tôt. Juste un regard d'une intensité troublante, empreint d'une vulnérabilité presque inédite chez elle.
Elle m'a suivi. Je ne l'ai absolument pas vue venir, trop absorbé par le naufrage de mes pensées pour remarquer ses pas légers sur le gravier.
En réalité, Sarah elle-même aurait été bien incapable d'expliquer ce qui l'avait poussée à emboîter mes pas. Lorsque la porte de la boutique a claqué dans mon sillage, laissant Clémence et Victoire pétrifiées, une vague de honte brutale l'avait submergée. En voyant la décomposition sur mon visage, la pâleur de mes traits et cette fuite éperdue, elle avait compris à quel point ses mots venaient de me piétiner. Elle avait dépassé la ligne rouge. L'amertume et la jalousie qui la rongeaient depuis des mois s'étaient évaporées d'un coup, remplacées par une culpabilité cuisante. Sans réfléchir, obéissant à un simple instinct, elle avait abandonné les filles et s'était lancée à ma recherche, me maintenant à distance le long des rues jusqu'à ce banc de parc.
Une tempête de questions muettes m'assaille instantanément. Pourquoi est-elle là ? Qu'est-ce qu'elle me veut ? Qu'attend-elle de moi après les saletés qu'elle a crachées dans l'arrière-boutique ?
Le silence s'étire entre nous, lourd, électrique, troublé seulement par le clapotis régulier du plan d'eau. C'est elle qui finit par briser la glace, la voix basse, débarrassée de toute ironie :
— Je suis désolée, Vincent... murmure-t-elle sans détacher ses yeux des miens. Je n'aurais jamais dû vous parler comme ça.
Elle baisse un instant le regard vers ses mains jointes sur ses genoux, avant de me refixer avec une sincérité désarmante.
— Je suis partie sans réfléchir dès que vous avez franchi la porte. Je ne sais même pas ce que je fais là, mais... je ne pouvais pas vous laisser partir comme ça. Pas après ce que je viens de vous balancer.
Ma main gauche, toujours dissimulée au fond de la poche de ma veste, déserte doucement le morceau de soie prune. Face à sa repentance inattendue, le masque du patron s'effrite un peu plus, laissant place à une étrange et troublante proximité.
Ses mots restent suspendus dans l'air, doux et réparateurs, effaçant peu à peu l'écho blessant de la réserve.
— Si vous avez besoin de parler, je suis là, Vincent, reprend-elle doucement, la voix presque timide mais empreinte d'une conviction profonde. J'ai toujours été là, en fait. Vous pouvez compter sur moi.
Avant que je ne puisse formuler la moindre réponse, sa main gauche vient se poser délicatement sur ma main droite, restée immobile sur mon genou.
Le contact est chaud, frémissant, presque électrique. C'est la première fois depuis des années qu'une main féminine se pose sur la mienne avec autant de tendresse et de prévenance. Le contraste avec la fureur de tout à l'heure est saisissant.
Un frisson me traverse l'échine. Je baisse les yeux sur nos deux mains superposées, incertain de la conduite à tenir, pris entre le poids des convenances professionnelles et le besoin viscéral de réconfort qui m'assaille. La barrière du patron s'est complètement brisée ; ne reste plus sur ce banc qu'un homme mis à nu, et une jeune femme qui vient enfin de faire tomber son propre masque.
Je relève lentement le regard vers elle. Son visage est tout près du mien, ses yeux braqués dans les miens, guettant la moindre de mes réactions.
— Sarah..., réussis-je à articuler, la voix encore enrouée par l'émotion.
Je ne retire pas ma main. Le silence du parc s'approfondit autour de nous, lourd d'une certitude troublante : plus rien ne sera jamais comme avant entre nous.
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