À dix-neuf heures vingt, je pousse la porte du bar.
C'est un petit endroit, discret, presque vide un mardi soir. Boiseries sombres, banquettes de velours, lumière basse. Elle est déjà là. Assise au fond. Elle a retiré sa veste. Elle a un verre de vin blanc devant elle. Elle me voit, elle ne se lève pas. Elle sourit juste, et elle pousse la chaise en face d'elle, du bout du pied.
Je m'assois. Je commande la même chose. Le serveur repart. Le bar est silencieux. On s'entend respirer.
— Vous êtes venue, dit-elle.
— Vous saviez que je viendrais.
— Oui.
Un temps. Elle tourne son verre entre ses doigts. Ses ongles sont courts, nets, sans vernis. Elle me regarde par-dessus le bord, sans ciller. Ce regard que je connais maintenant, celui qui ne lâche rien.
— C'était vous, je dis.
Ce n'est pas une question.
— Oui.
— Pourquoi le message ?
— Parce que vous avez ouvert le tiroir. Parce que vous avez touché la boîte. Et parce que vous n'avez rien dit.
— Vous auriez voulu que je dise quoi ?
— Rien. Juste que vous sachiez que je savais.
Elle repose son verre. Elle se penche un peu en avant, les coudes sur la table, les mains croisées. Sa voix baisse d'un ton. Ce n'est plus la même voix qu'au cabinet. C'est plus bas, plus lent, plus proche.
— Je ne vous ai pas tendu un piège, Valérie. J'ai laissé des choses traîner parce que je voulais voir ce que vous feriez. Vous avez lu ses feuillets. Vous avez ouvert mon tiroir. Vous avez pris la boîte dans vos mains. Vous êtes venue ce soir. Depuis le début, vous faites exactement ce que vous voulez. C'est juste que vous ne vous l'avouez pas encore.
Elle a dit « vous avez pris la boîte dans vos mains ». Elle le sait. Elle sait que je l'ai touchée. Elle sait que je l'ai tenue. Elle sait tout.
Je bois une gorgée. Le vin est frais, un peu sec. Je sens mes doigts qui tremblent à peine contre le verre, et je le pose pour ne pas qu'elle le voie. Mais elle le voit. Elle voit tout. C'est ça, son problème. C'est ça, le mien.
— Et maintenant ? je demande.
Elle sourit. Pas moqueuse. Presque douce. Et elle ne répond pas tout de suite. Elle me laisse attendre. Elle me regarde, tranquillement, comme si elle avait tout son temps, comme si cette table, ce bar vide, cette heure tardive, tout ça n'était que le début de quelque chose qu'elle avait déjà décidé.
— Maintenant, on boit ce verre, dit-elle enfin. Et on verra après.
Elle se recale dans la banquette. Elle étend le bras le long du dossier, tout près de mon épaule. Pas de contact. Juste l'ombre d'un contact. Je sens la chaleur de son bras à quelques centimètres du mien, et je me demande si elle le fait exprès. Elle le fait exprès.
On parle. De choses sans importance. Du cabinet, de Vasseur, d'un dossier qu'elle a classé la semaine dernière. Elle parle de lui comme on parle d'un patron, avec cette distance un peu ironique qu'elle a toujours. Mais à un moment, elle s'arrête au milieu d'une phrase, et elle me regarde.
— Il ne vous a jamais rien dit, hein ?
— Non.
— Il n'aurait jamais rien dit. C'est ça, le problème. Il écrit. Il range. Il attend. Et il ne fait rien.
Elle boit une gorgée. Elle repose son verre. Ses doigts s'attardent sur le pied du verre, sans hâte. Je regarde ses doigts. Je ne veux pas regarder ses doigts. Je regarde quand même.
— Moi, je ne suis pas comme ça.
— Je vois.
— Non, vous ne voyez pas encore.
Elle se penche. Un peu plus. Assez pour que la distance entre nous ne soit plus tout à fait une distance. Assez pour que je sente son parfum, cette note épicée qui me suit depuis trois jours.
— Vous avez lu ses feuillets et vous n'avez rien dit. Vous avez ouvert mon tiroir et vous n'avez rien dit. Vous êtes venue ce soir et vous ne dites toujours rien.
Sa voix est basse. Presque un murmure. Elle ne me touche pas. Elle n'a pas besoin.
— Vous attendez quoi, Valérie ? Que je fasse le premier pas ? Que je vous écrive encore ? Que je vous prenne la main sur cette table ?
Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Ma gorge est sèche et mon cœur bat trop vite et j'ai honte de la façon dont mon corps réagit à sa voix, à sa proximité, à cette autorité tranquille qu'elle déploie sans jamais élever le ton.
— Dites-moi d'arrêter, reprend-elle. Si vous voulez que j'arrête, dites-le. Maintenant. Un mot. Et je sors de ce bar, et demain on travaille comme si rien ne s'était passé.
Un silence. Le serveur range des verres derrière le comptoir. La rue passe derrière la vitre. Je devrais dire ce mot. Je le sais. J'ai trente secondes pour dire ce mot.
Je ne le dis pas.
Nadia hoche la tête. Lentement. Comme si elle avait eu sa réponse. Elle se lève. Elle prend sa veste. Elle la met sans se presser, sans me quitter des yeux.
— Voilà, dit-elle. C'est tout ce que je voulais savoir.
Elle pose un billet sur la table — un peu plus que le prix des deux verres. Elle passe devant moi. Elle s'arrête à ma hauteur. Elle se penche. Tout près de mon oreille. Assez près pour que je sente son souffle sur ma peau.
— Ce soir, vous rentrez chez vous. Vous vous couchez. Vous pensez à moi. Et vous ne dormirez pas.
Elle se redresse. Elle me regarde une dernière fois, et cette fois son sourire n'est plus doux du tout.
— Demain, on travaille. Comme si rien ne s'était passé. Mais on saura toutes les deux que ce n'est pas vrai.
Puis elle part. La porte du bar s'ouvre, la rue l'avale, et je reste seule à ma table, le cœur battant, la peau chaude, avec mon verre à moitié plein et cette phrase qui tourne déjà dans ma tête.
Vous ne dormirez pas.
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