— Vous avez bien dormi ?
Je regarde le message longtemps. Puis je pose le téléphone. Je bois mon café. Je m'habille. Je vais à la fac.
Je ne réponds pas.
En cours, il est là. Au fond. À sa place. Il me regarde. Comme toujours. Sans sourire. Sans gêne. Mais cette fois, il y a quelque chose de différent dans son regard. Quelque chose de plus calme encore. De plus sûr. De plus définitif.
Je fais cours. Je parle. Je ne le regarde pas.
À la fin, il ne descend pas. Il ne vient pas. Il sort par la porte du fond. Comme d'habitude.
Et moi, je reste là. Avec cette chose qui me serre la poitrine.
Le soir, je rentre chez moi. Je dîne. Je me sers un verre de vin. Je m'assois sur le canapé. Je regarde mon téléphone.
Rien.
Je pose le téléphone. Je bois une gorgée. Je ferme les yeux.
Et je repense à ce qu'il a dit. « J'ai tout. Sur mon téléphone. Les photos. Celles que mon père a prises. Celles qu'il a gardées. Je les ai copiées. Elles sont sur mon téléphone. Toujours avec moi. »
Son téléphone. Ce petit objet qu'il a dans la poche. Ce petit objet qu'il sort en cours. Ce petit objet qu'il pose sur la table quand il s'assoit.
Les images sont là. Dans sa poche. À chaque cours. À chaque instant.
Je me lève. Je fais les cent pas. Je respire. Je me rassois. Je reprends le téléphone. Toujours rien.
Et pour la première fois depuis six mois, je me dis une chose que je n'avais jamais osé formuler.
Je dois savoir.
Le lendemain, je ne vais pas à la fac. Je prends ma journée. Je reste chez moi. Je réfléchis. Je cherche. Je fouille.
Je cherche Hugo Berthier sur Internet. Encore. Je regarde son profil. Encore. Je descends plus loin. Et je trouve.
Une adresse.
Pas celle de son père. Pas celle de sa mère. Un appartement. Dans le centre-ville. Près de la fac. Une adresse qu'il donne à des amis. Une adresse où il habite. Seul. Peut-être.
Je reste longtemps à regarder l'adresse.
Puis je prends une décision. Une décision que je sais mauvaise. Mais je la prends quand même.
Je vais chez lui.
Je prends ma voiture. Je conduis. Le soleil est bas. Je me gare devant l'immeuble. Je monte les escaliers. J'arrive au troisième. Je m'arrête devant la porte. Je respire. Une fois. Deux fois. Trois fois. Je sonne.
Rien.
Je sonne encore.
Rien.
Et puis la porte s'ouvre.
Hugo est là.
Il porte un t-shirt, un pantalon de jogging, des chaussettes. Pas de veste. Pas de chemise. Pas de sourire. Il me regarde. Longuement. Il n'a pas l'air surpris. Il a l'air d'attendre.
— Vous êtes venue, dit-il.
— Oui.
— Pourquoi ?
Je ne réponds pas.
Puis il s'écarte.
— Entrez.
J'entre.
Son appartement est grand. Parquet ancien. Grandes fenêtres. Un canapé, une table basse, des livres, des disques. Il referme la porte derrière moi. Doucement.
— Vous voulez boire quelque chose ?
— Non.
— Vous voulez vous asseoir ?
— Non.
— Alors qu'est-ce que vous voulez ?
Je le regarde. Longuement.
— Votre téléphone, dis-je.
Il sourit. Un petit sourire.
— Mon téléphone ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Vous savez pourquoi.
— Je ne vois pas.
— Les photos. Vous les avez sur votre téléphone. Vous me l'avez dit.
Il ne répond pas tout de suite. Il me regarde. Longuement. Il ne sourit plus. Il est sérieux.
— Vous êtes venue chez moi pour ça ?
— Oui.
— Vous croyez que je vais vous le donner ?
— Non.
— Alors pourquoi vous êtes venue ?
— Pour savoir.
— Savoir quoi ?
— Si c'est vrai. Si vous mentez.
Il me regarde. Longuement. Puis il hoche la tête. À peine.
— Vous voulez les voir ?
Je ne réponds pas.
Il sort son téléphone de sa poche.
Lentement. Il le déverrouille. Il cherche. Il trouve. Il me le tend. L'écran est allumé.
Et là — tout est là.
Je regarde.
C'est la salle des fêtes. La lumière jaune des bougies. Le parquet ciré. Les guirlandes. Les tables repoussées. La table basse. Le plug posé dessus. Noir. Luisant. Encore tiède.
Il fait glisser son doigt.
Une autre. Catherine. Nue. Debout près de la cheminée. Ses seins. Ses tétons sombres. Ses cuisses. Son ventre. Elle regarde l'objectif. Elle ne sourit pas. Elle attend.
Une autre. Sophie. Debout. Nue. Sa queue de cheval. Ses seins lourds. Ses cuisses. Sa culotte qu'elle vient de laisser tomber.
Une autre. Sophie. À quatre pattes. Sa queue de cheval. Ses seins qui pendent. Son cul en l'air. Sa fente ouverte. Luisante. Elle a la joue contre le parquet.
Une autre. Moi. De dos. En talons aiguilles. Nue. Les fesses écartées. Mon trou béant. Encore ouvert du plug. Rose. Palpitant.
Une autre. Moi. À genoux. Devant Marc. Sa queue dressée devant mon visage. Large. Épaisse. Le gland rouge sombre. Mes lèvres à quelques centimètres.
Une autre. Moi. La bouche ouverte. Marc au fond de ma gorge. Mes yeux fermés. Mes mains sur ses couilles. Lourdes. Serrées.
Une autre. Moi. Le visage fermé. La bouche ouverte. Les yeux brillants. Les lèvres gonflées. La sueur sur le front.
Une autre. Catherine. À genoux. Devant le maire. Ses couilles dans sa bouche. Ses yeux levés vers lui. Un regard complice.
Et ça s'arrête là.
Je fais défiler. Il n'y a rien d'autre. Pas de Stéphane. Pas de Thomas. Pas de double pénétration. Pas de pipi. Pas de flaque. Le maire est parti avant. Il a pris ces photos — et puis il est parti avec Françoise. Il n'a pas vu la suite. Il n'a pas filmé la suite. Et Hugo n'a que ce que son père a laissé.
— C'est tout, dis-je.
— C'est tout ce que mon père a pris, dit-il. Il est parti après. Avec Françoise. Il n'a pas vu la fin. Il n'a pas filmé la fin. Donc je n'ai pas la fin.
Un silence.
— Vous n'avez pas vu le reste ? je demande.
— Non.
— Vous n'avez pas vu ce qui s'est passé après ?
— Non.
— Vous n'avez pas vu…
— Non. Je n'ai pas vu. Je n'ai pas vu le reste.
Je le regarde. Longuement. Je ne dis rien.
— Pourquoi vous me dites ça ? je demande.
— Parce que vous vouliez savoir. Vous vouliez savoir ce que j'ai. Maintenant, vous savez. J'ai ça. Rien de plus. Ces photos. Ces quelques photos et vidéos. Ce que mon père a vu avant de partir. Ce qu'il a gardé. Ce que j'ai copié. C'est tout.
Il reprend son téléphone. Il le verrouille. Il le remet dans sa poche.
— Vous voulez les effacer ? demande-t-il.
Je ne réponds pas.
— Vous pouvez me le demander.
— Et vous le ferez ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que ce n'est pas comme ça que ça marche.
— Comment ça marche ?
Il me regarde. Longuement.
— Vous voulez ces images. Vous voulez les effacer. Vous voulez que tout redevienne comme avant. Mais ça ne se passera pas comme ça.
— Pourquoi ?
— Parce que moi aussi, je veux quelque chose.
— Quoi ?
— Vous.
Un silence.
— Pas une fois. Pas un soir. Vous. Entière. Vraiment. Pas comme avec les autres. Vous. Avec moi. Comme vous êtes. Comme vous étiez cette nuit-là. Vraie. Vivante. À moi.
Je le regarde. Longuement.
— Non, dis-je.
— Si.
— Non.
— Si.
— Vous ne m'aurez pas.
— On verra.
Il hoche la tête. À peine.
— Vous pouvez partir, dit-il. Vous avez vu les images. Vous savez ce que j'ai. Vous savez ce que je n'ai pas. Vous pouvez partir. Mais vous reviendrez. Parce que vous voulez les effacer. Parce que vous ne pouvez pas vivre avec ça. Et maintenant, vous savez que j'ai ces photos. Dans ma poche. À chaque cours. À chaque instant. Et que vous ne pouvez pas les prendre.
Je ne réponds pas.
Il a raison.
— Partez, dit-il. Mais vous reviendrez.
Je me retourne. Je marche vers la porte. Je l'ouvre. Je m'arrête sur le seuil. Je me retourne. Il est là. Au milieu de la pièce. Les mains dans les poches. Le téléphone dans sa poche. Le regard calme.
— Vous êtes un salaud, dis-je.
Il sourit.
— Non, dit-il. Je suis juste patient.
Je sors. Je referme la porte. Je descends les escaliers. Je sors de l'immeuble. Je marche jusqu'à ma voiture. Je m'assois. Je ferme la porte. Je reste là, dans le silence.
Les images sont là. Dans sa poche. Pas toute la soirée. Pas la fin. Mais assez. Assez pour me tenir. Assez pour me faire revenir.
Je démarre. Je rentre chez moi. Je me couche. Je dors mal.
Et le lendemain matin, en ouvrant mon téléphone, je vois un message.
Toujours ce numéro inconnu.
— Vous reviendrez.
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