Je rentre chez moi.
Je pose mon sac. Je ferme la porte. Je ne prends même pas le temps de me servir un verre. Je m'assois sur le canapé. Je sors mon téléphone. Et je fais quelque chose que je n'aurais jamais dû faire.
Je cherche Hugo Berthier.
Je tape son nom dans la barre de recherche. Je clique sur le premier résultat. Son profil. Photo de profil : lui, en noir et blanc, de trois quarts, la mâchoire appuyée sur la main. Le même visage que dans l'amphi. La même arrogance tranquille. Je clique. Je regarde.
C'est public. Tout est public. Des photos. Des publications. Des amis. Des lieux. Sa vie entière — ou presque. Sa vie entière à vingt ans.
Il est en vacances, d'abord. Des photos de Grèce, du Portugal, d'un hôtel avec une piscine à débordement. Il est avec des amis. Des garçons en chemise, des filles en maillot. Il sourit. Il rit. Il a l'air d'un enfant de la bourgeoisie qui n'a jamais rien fait de ses mains.
Il y a des photos de famille aussi. Un dîner. Une table longue. Un homme au bout — costume sombre, cheveux gris, visage fermé. Le maire. Il est là, à table, à côté d'une femme en robe bleue. Catherine. Ma collègue. La femme du maire. La femme qui, il y a six mois, a léché Sophie devant tout le monde. La femme qui, aujourd'hui, corrige des copies dans la salle des profs et me sourit comme si de rien n'était.
Je continue à faire défiler.
Il y a des photos de sport. De politique. De soirées. Des photos de lui devant la mairie — son père en écharpe tricolore, lui à côté, les mains dans les poches. Une légende : « Fier de mon père. » Un post du mois de juin. Je clique. Je lis les commentaires. Des amis qui disent « Bravo », « Respect », « Grand homme ». Des gens qui le félicitent.
Je continue. Je descends. Je descends encore.
Et je trouve.
Une photo. Postée le 15 mars. Six jours après la soirée. Six jours après la salle des fêtes. Six jours après ce que j'ai fait. La photo est nette. Prise de près. Un objet posé sur une table. Une petite table en bois. Une table que je reconnais immédiatement — la table basse de la salle des fêtes, celle où j'avais posé le plug tout à l'heure, celle où tout le monde l'avait vu.
Et sur la table, il y a le plug.
Mon plug.
Le bijou.
Petit objet noir, luisant, encore tiède à ce moment-là. Posé là, au milieu de la table, sous la lumière tamisée. On voit même le reflet des bougies dessus. On voit la forme. On voit tout.
Je reste là, les yeux sur l'écran. Je ne bouge pas. Je ne respire pas. Mon cœur bat trop fort, trop vite, dans ma poitrine.
Ce n'est pas Hugo qui a pris cette photo.
C'est le maire.
Je le sais immédiatement. La photo a été prise pendant la soirée — pas après. Le plug est encore tiède, encore luisant. Les bougies sont encore allumées. La lumière est exactement celle de cette nuit-là. Le maire a pris cette photo. Le maire a photographié mon plug. Le maire a gardé cette photo. Et Hugo l'a trouvée sur son ordinateur.
Et là, malgré moi, ça remonte.
Je ne veux pas. Je ferme les yeux. Je serre le téléphone. Mais ça remonte quand même. Pas les images. Pas les détails. Juste des choses. Des morceaux. La lumière jaune des bougies. Le bruit du parquet sous les talons. La fraîcheur de l'air sur ma peau. Le silence des autres, autour. Ce silence qui pesait, qui serrait, qui disait tout sans rien dire. Le moment où je me suis penchée. Le moment où je l'ai posé sur cette table. Le froid du bois sous mes doigts. Le poids minuscule de l'objet. Et ce que j'ai ressenti après — ce vide, ce vertige, cette impression d'avoir laissé quelque chose de moi sur cette table, et de ne plus pouvoir le reprendre.
Je rouvre les yeux.
La photo est toujours là. Le plug est toujours là. Posé sur la table. Sous la lumière des bougies. Exactement comme ce soir-là.
Le maire a photographié ça. Le maire a gardé ça. Pendant six mois. Et son fils l'a trouvé.
Je descends. Je regarde la légende.
Une seule phrase.
« Ce qu'on laisse derrière soi. »
Ce n'est pas le maire qui a écrit ça. C'est Hugo. Le maire a pris la photo — Hugo l'a postée. Le père a gardé l'image. Le fils l'a volée. Et il l'a mise là. Sur son profil. Pour que quelqu'un la voie. Pour que je la voie.
Je descends encore. Je regarde les commentaires. Trois commentaires. Un ami : « C'est quoi ce truc ? » Hugo n'a pas répondu. Une autre : « Tu étais où ? » Il n'a pas répondu. Un troisième. Un seul mot : « Chaud. » Et Hugo a mis un like.
Je continue. Je descends encore. D'autres photos. Le printemps. L'été. La plage. Les soirées. La fac. La rentrée. Une photo du mois de septembre. La fac de droit. L'amphi. Pris de loin. Le tableau. Et en légende : « Nouvelle année. Nouveaux cours. »
Je regarde l'heure de la publication. Neuf heures du soir. Le jour de mon premier cours. Hugo a posté une photo de l'amphi le soir du premier cours. Et il a écrit « nouveaux cours ». Comme s'il voulait dire quelque chose. Comme s'il voulait que quelqu'un comprenne. Comme s'il voulait que je comprenne.
Je verrouille le téléphone. Je le pose. Je me lève. Je fais les cent pas dans le salon. Je respire. Une fois. Deux fois. Trois fois. Je me rassois. Je reprends le téléphone. Je déverrouille. Je rouvre le profil. Je cherche encore. Je cherche pire. Je cherche n'importe quoi.
Et je trouve autre chose.
Un post plus ancien. Février. Avant la soirée. Un post sur les « secrets de famille ». Une citation. Un texte. Une phrase toute seule, comme ça, sans contexte : « Ce qu'on cache finit toujours par se voir. »
Je reste longtemps à regarder.
Je ferme l'application. Je pose le téléphone. Je me sers un verre de vin. Je le bois d'un trait. Je m'en sers un deuxième. Je le bois moins vite. Je m'assois. Je regarde le mur. Je pense.
Le maire a photographié mon plug. Le maire a gardé cette photo — six mois. Le maire l'a laissée sur son ordinateur. Son fils l'a trouvée. Son fils l'a postée. Son fils a écrit « Ce qu'on laisse derrière soi. » Son fils a mis un like sur un commentaire qui disait « chaud ». Son fils poste une photo de l'amphi le soir du premier cours. Il écrit « nouveaux cours ». Et avant tout ça, il écrivait « Ce qu'on cache finit toujours par se voir. »
Ce n'est pas un hasard.
Ce n'est pas un enfant de vingt ans qui poste des photos de vacances.
C'est quelqu'un qui sait.
Je pose mon verre. Je ferme les yeux. Je respire.
Et je me dis que je dois savoir. Je dois savoir ce qu'il a vu. Ce qu'il a gardé. Ce qu'il a montré. Ce qu'il veut. Je dois savoir ce qu'il y a sur cet ordinateur — l'ordinateur du maire, l'ordinateur qu'Hugo a fouillé, l'ordinateur où les vidéos dorment peut-être encore.
Je reprends le téléphone. Je cherche le numéro du maire. Je l'ai encore — je ne sais pas pourquoi je l'ai gardé. Je le regarde longtemps. Puis je verrouille. Je le pose. Je ne l'appelle pas. Pas encore.
Ce soir-là, Marc ne vient pas. Je lui ai dit non. J'ai dit que j'étais fatiguée. Que j'avais du travail. Il a compris. Il n'a pas insisté.
Je reste seule.
Je reste seule avec le profil d'Hugo Berthier, ouvert dans ma tête, et cette photo du plug qui ne me quitte plus.
Et avant de m'endormir, je repense à une chose — une chose que je n'avais pas remarquée. Sur son profil, dans sa bio, il y a une phrase. Une seule.
« Ce que je veux, je le prends. »
Je m'endors là-dessus.
Le lendemain matin, en ouvrant mon téléphone, je vois un nouveau message.
Toujours ce numéro inconnu.
« Vous avez vu mon profil. »
Ce n'est pas une question.
Je reste longtemps à regarder l'écran.
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