Suite de « Une annonce dans le hall », publiée sur XStory.
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L'amphi est presque vide.
Il est huit heures trente-cinq. Le cours commence à huit heures quarante-cinq. Je suis arrivée en avance — une vieille habitude. Celle qui a passé dix ans dans le privé, dans des salles plus petites, plus feutrées, où chaque mot pouvait être répété, où chaque silence pouvait être mal interprété. Ici, c'est la fac. Le public. Le grand bain. Un amphi de deux cents places. Des étudiants que je ne connais pas. Des collègues qui me jugent. Une hiérarchie qui m'observe.
Je m'appelle Nathalie. J'ai quarante-six ans. Je suis brune — un brun profond, presque noir, que j'attache le matin pour faire cours. Je suis jolie. Je le sais. Je l'ai toujours su. Ce n'est pas une fierté, ce n'est pas une gêne — c'est une chose qu'on m'a dite toute ma vie, et que j'ai fini par accepter.
Pendant quinze ans, j'ai enseigné le droit pénal dans le privé — des promotions de trente étudiants, bien élevés, qui levaient la main pour répondre. Aujourd'hui, je suis ici. Publique. Précaire. Un contrat d'un an. Renouvelable si tout va bien. Si je tiens.
Six mois plus tôt, j'ai organisé une soirée. Une soirée qui a dérapé. Une soirée dont personne ne parle jamais. Mais tout le monde y pense. Moi la première.
Je pose mon sac sur le bureau. J'allume l'ordinateur. Je vérifie le vidéoprojecteur. Je pose mes feuilles. Je respire.
Les étudiants arrivent au compte-gouttes. D'abord un garçon seul, écouteurs vissés sur les oreilles, qui s'assoit au troisième rang et pose son sac par terre. Puis deux filles qui parlent fort, qui rient, qui s'installent au milieu. Puis un groupe de cinq, six, dix. L'amphi se remplit. Ça sent le café, le plastique neuf, le parfum trop sucré. Les néons sont blancs, violents.
À huit heures quarante-cinq, la salle est pleine. Deux cent cinquante étudiants, peut-être plus. Ils sont assis serrés, sacs entre les jambes, téléphones à la main, casquettes vissées sur la tête. Ils ne me regardent pas. Ils ne savent pas qui je suis. Ils ne savent rien de moi.
Tant mieux.
— Bonjour à tous.
Le brouhaha baisse d'un cran. Puis remonte.
— Bonjour.
Je répète plus fort. Le micro grésille. Quelques têtes se lèvent. La plupart continuent à faire autre chose.
— Je suis Madame Nathalie. Je vais vous enseigner le droit pénal cette année. Je sais que c'est le premier cours. Je sais que vous êtes fatigués. Je sais que certains d'entre vous ne sont pas réveillés. Mais on va commencer quand même.
Quelques rires. Discrets. Polis.
Je commence. J'ouvre mon cours. Je parle de la distinction entre le droit pénal général et le droit pénal spécial. Je parle de la légalité criminelle. Je parle de l'article 111-3 du code pénal. Je parle des principes. Je parle. Je parle. Je parle.
Ils écoutent. Certains. D'autres non. C'est normal. Le premier cours, personne n'écoute.
Je lève les yeux.
Et je le vois.
Au fond de l'amphi. Dernière rangée. À côté d'une fille qui prend des notes et d'un garçon qui dort. Il est assis là, seul, un peu en retrait. Il est grand. Mince. Élégant — chemise ouverte, veste posée sur le dossier, cheveux bruns bien coupés. Il a les jambes croisées. Il a un stylo à la main — mais il ne prend pas de notes. Il me regarde.
Il me regarde depuis le début.
Pas comme les autres. Pas comme les étudiants qui regardent le tableau, qui regardent leur téléphone, qui regardent le plafond. Lui, il me regarde, moi. Fixement. Sans sourire. Sans gêne.
Je détourne les yeux.
Quel arrogance, quand même. Un étudiant de deuxième année qui se permet de regarder sa professeure comme ça. J'en ai vu d'autres, dans le privé — des fils de famille, des petits princes qui croient que tout leur est dû. Celui-là a la même tête. La même façon de se tenir. La même façon de croiser les jambes comme s'il était dans un salon. Je le classe tout de suite. Fils de quelqu'un. Sûrement. Ça se voit à la chemise, à la veste, à la montre. Ça se voit à la façon qu'il a de ne pas prendre de notes — comme si le cours ne le concernait pas. Comme s'il était au-dessus de ça.
Je continue. Je parle plus vite. Je m'accroche à mes notes. Je parle de la responsabilité pénale. Je parle de l'intention. Je parle du dol.
La séance dure deux heures. Deux heures pendant lesquelles je parle, j'explique, je réponds à trois questions, je distribue la bibliographie, je donne les consignes pour le TD. Deux heures pendant lesquelles je ne le regarde plus — pas une seule fois. Je fais exprès. Je regarde les premiers rangs. Je regarde la fille au pull rouge. Je regarde le garçon qui dort. Je regarde tout le monde sauf lui.
Quand la séance se termine, ils se lèvent tous en même temps. Ça fait un bruit de troupeau — les sacs, les chaises, les conversations. Je range mes feuilles. Je ferme mon ordinateur. Je bois une gorgée d'eau. Je me prépare à partir.
Et il arrive.
Il descend les marches de l'amphi. Lentement. Les mains dans les poches. La veste sur l'épaule. Il passe devant les autres étudiants, qui s'écartent sans le voir. Il s'arrête devant l'estrade. Il me regarde. Il sourit.
— Madame.
Sa voix est basse. Calme. Presque polie. Presque respectueuse. Mais il y a quelque chose dedans. Quelque chose que je n'arrive pas à nommer.
— Oui ?
Il ne répond pas tout de suite. Il me regarde. Longuement.
— C'était intéressant, dit-il.
— Merci.
— L'intention, le dol. Vous avez bien expliqué.
— Merci.
Un temps. Il ne bouge pas. Il ne part pas. Il reste là, devant moi, à me regarder. Les autres étudiants sortent. La salle se vide. On n'entend plus que les pas, les voix, la porte qui claque.
— Vous êtes nouvelle, non ? demande-t-il.
— Oui.
— C'est ce que je pensais. On n'a pas l'habitude de vous voir ici.
Il sourit encore. Un petit sourire. Pas méchant. Pas gentil non plus. Un sourire qui en sait plus qu'il ne devrait.
— Vous êtes là pour longtemps ? demande-t-il.
— L'année. Peut-être plus.
— Tant mieux.
Il me regarde une dernière fois. Longuement. Puis il hoche la tête. Comme s'il venait de conclure quelque chose.
— Bonne rentrée, madame.
Il se retourne. Il remonte les marches de l'amphi. Lentement. Les mains dans les poches. La veste sur l'épaule. Il pousse la porte. Il sort.
Je reste seule.
Je range mes affaires. Je souffle. Encore un. Encore un petit arrogant qui croit que tout lui est dû. J'en ai connu des dizaines, dans le privé. Des fils de notables, des fils de médecins, des fils d'avocats. Ils regardent, ils jaugent, ils testent. Ils croient qu'une professeure, c'est comme une employée. Qu'on peut la regarder comme ça. Qu'on peut lui parler comme ça.
Celui-là est pareil. Fils de quelqu'un. Sûrement.
Je sors. Je traverse le couloir. Je passe devant la salle des profs. Je vois Catherine, par la porte entrouverte. Elle est assise à une table, elle corrige des copies. Elle lève la tête. Elle me voit. Elle me sourit. Un sourire doux. Presque triste.
Catherine. Prof d'anglais. Elle enseigne ici depuis trois ans. Elle et moi, on se voit encore. Pas comme avant. Pas comme ce soir-là. Mais on se voit. Elle et Sophie aussi — elles se voient souvent. Pour baiser, surtout. Elles ne parlent jamais de la soirée. Jamais. C'est la règle.
Je continue. Je sors du bâtiment. Je marche jusqu'à ma voiture. Je m'assois. Je ferme la porte. Je reste là, dans le silence, les mains sur le volant.
Je rentre chez moi. J'ouvre la porte. L'appartement est vide. J'allume une lumière. Je pose mon sac. Je me sers un verre de vin. Je m'assoie sur le canapé. Je regarde mon téléphone.
Je bois une gorgée. Je ferme les yeux.
Je pense à l'amphi. Je pense au fond de la salle. Je pense à ce garçon — à son sourire, à sa veste sur l'épaule, à sa façon de me regarder. Je pense à cette phrase. « Bonne rentrée, madame. »
Quel arrogant. Quel petit arrogant.
Je finis par m'endormir.
Le lendemain matin, je reçois un message.
Un numéro inconnu.
« Bonjour Madame. J'ai beaucoup aimé votre premier cours. J'espère que vous serez là toute l'année. Hugo. »
Je reste longtemps à regarder l'écran.
Hugo.
Hugo Berthier.
Le fils du maire.
Mon cœur s'arrête une seconde. Puis repart. Trop vite. Beaucoup trop vite.
Je pense à la soirée. Je pense à la salle des fêtes. Je pense au maire. Je pense à son téléphone. Je pense à ce qu'il a pu garder. À ce qu'il a pu montrer. À ce que son fils a pu voir.
Je pense à ce garçon — au fond de l'amphi, la veste sur l'épaule, les mains dans les poches. À son sourire. À sa question. « Vous êtes là pour longtemps ? » À cette phrase. « Tant mieux. »
Je regarde l'écran. Longuement.
Je ne réponds pas.
Pas encore.
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