Vous reviendrez.
Je ne réponds pas.
Je pose le téléphone. Je bois mon café. Je m'habille. Je vais à la fac.
En cours, il est là. Au fond. À sa place. Il me regarde. Comme toujours. Sans sourire. Sans gêne.
Je fais cours. Je parle. Je ne le regarde pas.
À la fin, il ne descend pas. Il sort par la porte du fond. Comme d'habitude.
Et moi, je reste là. Avec cette chose qui me serre la poitrine.
Le soir, je rentre chez moi. Je dîne. Je me sers un verre de vin. Je m'assois sur le canapé. Je regarde mon téléphone.
Rien.
Je pose le téléphone. Je bois une gorgée. Je ferme les yeux.
Et à vingt-deux heures, mon téléphone vibre.
Je le prends. Je regarde l'écran. Toujours ce numéro inconnu.
— Vous voulez les photos ?
Je reste longtemps à regarder l'écran. Je sais que c'est un piège. Je sais qu'il ne les effacera jamais. Je sais qu'il me ment. Je sais tout ça.
Je réponds quand même.
— Oui.
— Alors on va jouer.
Un silence. Mon cœur bat trop vite.
— Quel genre de jeu ?
— Des gages. Vous faites ce que je dis. Et à la fin, je vous donne une photo. Une par gage. Quand vous les aurez toutes, je les efface.
Je regarde l'écran. Longuement. Je sais que c'est faux. Je sais qu'il ne les effacera pas. Je sais que chaque gage est une marche de plus dans quelque chose que je ne contrôle plus. Je réponds quand même.
— D'accord.
— Premier gage. Demain. En cours. Vous déboutonnez un bouton de plus.
Un seul bouton.
Je verrouille le téléphone. Je le pose. Je finis mon verre. Je me couche.
Je dors mal.
---
Le lendemain matin, je suis devant mon miroir.
Je porte un chemisier blanc. Sage. Fermé jusqu'au col. Six boutons. Je les compte. Six. Je les regarde. Longuement.
Je pense à la photo. Le plug sur la table. La lumière des bougies. Je pense aux autres. Celles que je n'ai pas vues.
Je déboutonne un bouton.
Un seul. Le premier en haut. Ça découvre la base du cou. La naissance de la gorge. Rien de plus. Rien d'indécent. Rien que personne ne remarquera.
Je me regarde dans le miroir. Je respire. Une fois. Deux fois.
Je sors. Je vais à la fac.
Je monte les marches. Je traverse le hall. Je ne le vois pas. Tant mieux.
Je fais cours. Je parle de la complicité. Je parle de la coaction. Je parle. Je parle. Je parle.
Et je le sens. Au fond. À sa place. À me regarder.
Je ne le regarde pas. Pas une seule fois. Je regarde les premiers rangs. Je regarde la fille au pull rouge. Je regarde le garçon qui dort. Je regarde tout le monde sauf lui.
Mais je sais qu'il regarde. Je sais qu'il voit. Je sais qu'il compte.
La séance dure deux heures. Deux heures pendant lesquelles je parle, j'explique, je réponds à deux questions, je donne les consignes pour la semaine prochaine.
À la fin, je range mes feuilles. Je ferme mon ordinateur. Je bois une gorgée d'eau.
Mon téléphone vibre.
Je le prends. Je regarde l'écran.
— Un bouton. C'est un début.
Je ne réponds pas.
Je sors. Je traverse le couloir. Je passe devant la salle des profs. Catherine est là. Elle me voit. Elle me sourit. Je lui rends son sourire — bref, professionnel.
Je continue. Je sors du bâtiment. Je marche vers ma voiture.
Je m'assois. Je ferme la porte. Je reste là, dans le silence, les mains sur le volant.
Un bouton.
Ce n'est rien. Un bouton. Tout le monde déboutonne un bouton quand il a chaud. Tout le monde. Ce n'est rien.
Mais je sais que ce n'est pas rien. Je sais que c'est le premier. Je sais qu'il y en aura d'autres. Je sais que demain, ce sera deux. Après-demain, trois. Je sais où ça va. Je sais où ça mène. Et je sais que je vais y aller quand même.
Le soir, je rentre chez moi. Je me sers un verre de vin. Je m'assois sur le canapé. Je regarde mon téléphone.
À vingt-deux heures, il vibre.
— Vous avez tenu le gage.
Je ne réponds pas.
— Voilà votre photo.
Une image arrive. Le plug sur la table. La lumière des bougies. Le parquet. La même que la dernière fois. Mais cette fois, elle est à moi. Cette fois, c'est moi qui l'ai. Cette fois, je peux la garder.
Je la regarde. Longuement. Puis je la supprime.
Un autre message arrive.
— Vous l'avez supprimée.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne veux pas la garder. Je veux qu'elle n'existe plus.
— Elle existe. Dans mon téléphone. Celle-là, et les autres.
— Alors effacez-les.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne les ai pas toutes vues.
Je regarde l'écran. Longuement. Je ne comprends pas.
— Quoi ?
— Je ne les ai pas toutes vues. Je ne les ai pas toutes regardées. Je les ai copiées. Mais je ne les ai pas toutes ouvertes. Il y en a que je garde pour plus tard. Pour quand j'aurai envie.
Je verrouille le téléphone. Je le pose. Je ferme les yeux.
Il a les photos. Il ne les a pas toutes vues. Il les garde. Pour plus tard. Pour quand il aura envie.
Et moi, je déboutonne un bouton.
Ce n'est rien. Un bouton.
Mais c'est le premier.
Le lendemain matin, à vingt-deux heures, mon téléphone vibre.
— Demain. Deux boutons.
Je regarde l'écran. Longuement.
Je ne réponds pas.
Pas encore.
Mais je sais que je le ferai.
Commentaires ()