Je ne réponds pas.
Je regarde l'écran longtemps. Le message d'Hugo reste là, ouvert, avec ses trois petites lignes. « Bonjour Madame. J'ai beaucoup aimé votre premier cours. J'espère que vous serez là toute l'année. Hugo. » Je le lis une fois. Deux fois. Trois fois. Puis je verrouille le téléphone. Je le pose sur la table de nuit. Je me couche. Je ferme les yeux.
Je ne réponds pas.
Le lendemain, c'est mercredi. Je n'ai pas cours avec les deuxièmes années. J'ai un TD avec les troisièmes années, l'après-midi, dans une salle plus petite, au premier étage. Je prépare mon cours le matin. Je bois un café. Je relis mes notes. J'essaie de ne pas penser à ce message. J'essaie de ne pas penser à ce garçon. J'essaie de me convaincre que ce n'est rien. Qu'un étudiant qui envoie un message à sa professeure, ça arrive. Qu'ils le font tous, aujourd'hui. Qu'ils ne connaissent pas les distances. Qu'ils ne savent pas ce qui se fait et ce qui ne se fait pas.
Je me convaincs. Presque.
L'après-midi, je fais mon TD. Les troisièmes années sont plus calmes que les deuxièmes. Ils écoutent. Ils prennent des notes. Ils posent des questions. Je suis bien, avec eux. Je suis à ma place. Je suis la professeure. Je suis celle qui sait. Je suis celle qui décide.
Le soir, je rentre chez moi. Je me sers un verre de vin. Je m'assois sur le canapé. Je regarde mon téléphone.
Toujours pas de réponse d'Hugo. Il n'a pas relancé. Il n'a pas écrit une deuxième fois. Il a envoyé un message, une fois, et il a attendu. C'est ça qui me dérange. C'est ça qui me travaille. Un étudiant arrogant, un étudiant pressé, un étudiant qui veut quelque chose — il aurait relancé. Il aurait écrit dix messages. Il aurait insisté. Lui, non. Il a écrit une fois. Et il s'est tu.
Comme s'il savait que je finirais par répondre. Comme s'il savait que le silence, c'était déjà une réponse.
Je bois une gorgée. Je pose le verre. Je reprends le téléphone. Je regarde le message encore. Puis je verrouille. Je le pose. Je vais me coucher.
Je ne réponds pas.
Le jeudi, j'ai les deuxièmes années. Amphi de deux cents places. Huit heures quarante-cinq. Le même amphi. Les mêmes étudiants. Les mêmes bruits. Le même café. Les mêmes néons blancs.
Je pose mon sac. J'allume l'ordinateur. Je vérifie le vidéoprojecteur. Je pose mes feuilles. Je respire.
Et je lève les yeux.
Il est là.
Au fond. Dernière rangée. À la même place. À côté de la même fille qui prend des notes et du même garçon qui dort. Il est assis là, seul, un peu en retrait. La même chemise ouverte. La même veste sur le dossier. Les mêmes cheveux bruns bien coupés. Les mêmes jambes croisées.
Il me regarde.
Il me regarde comme la première fois. Fixement. Sans sourire. Sans gêne. Un regard qui ne demande pas la permission.
Je détourne les yeux. Je commence mon cours.
Je parle. Je parle de la tentative. Je parle du commencement d'exécution. Je parle du désistement volontaire. Je parle. Je parle. Je parle. Et je ne le regarde pas. Pas une seule fois. Je fais exprès. Je regarde les premiers rangs. Je regarde la fille au pull rouge. Je regarde le garçon qui dort. Je regarde tout le monde sauf lui.
Mais je le sens.
Il est là. Toujours là. Toujours au fond. Toujours à me regarder. Et je sais — je sais qu'il sait que j'ai lu. Je sais qu'il sait que je n'ai pas répondu. Je sais qu'il sait que je pense à lui.
Je fais mon cours. Deux heures. Deux heures pendant lesquelles je parle, j'explique, je réponds à deux questions, je donne les consignes pour la semaine prochaine. Deux heures pendant lesquelles je ne le regarde pas. Mais deux heures pendant lesquelles je pense à lui. Malgré moi. Malgré tout.
Quand la séance se termine, ils se lèvent tous en même temps. Le bruit du troupeau. Les sacs. Les chaises. Les conversations. Je range mes feuilles. Je ferme mon ordinateur. Je bois une gorgée d'eau. Je me prépare à partir.
Il ne descend pas.
Il reste au fond. Il ne vient pas. Il ne dit rien. Il ramasse sa veste. Il la met sur son épaule. Il sort par la porte du fond. Lentement. Les mains dans les poches. Sans un regard pour moi.
Je reste seule.
Je reste là, debout derrière l'estrade, dans l'amphi vide. Je ne bouge pas. Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas ce que j'attendais. Je ne sais pas ce que je voulais. Mais il n'est pas venu. Et c'est pire. C'est bien pire.
Je ramasse mes affaires. Je sors. Je traverse le couloir. Je sors du bâtiment. Je marche jusqu'à ma voiture. Je m'assois. Je ferme la porte. Je reste là, dans le silence, les mains sur le volant.
Il n'est pas venu.
Je rentre chez moi. J'ouvre la porte. L'appartement est vide. J'allume une lumière. Je pose mon sac. Je me sers un verre de vin. Je m'assois sur le canapé. Je regarde mon téléphone.
Toujours rien.
Je bois une gorgée. Je pose le verre. Je ferme les yeux.
Il n'est pas venu. Il n'a pas relancé. Il a écrit une fois, et il attend. Et moi, je ne réponds pas. Et lui, il ne relance pas. Et c'est exactement ce qu'il veut. C'est exactement ce qu'il cherche. Il veut que je pense à lui. Il veut que je me demande. Il veut que je sois celle qui finit par craquer.
Je ne craquerai pas.
Je ne réponds pas.
Le lendemain, vendredi. Pas de cours. Je travaille chez moi. Je prépare la semaine suivante. Je lis. Je corrige. Je fais du sport. Je sors marcher. Je fais tout ce qu'il faut pour ne pas penser. Et pourtant, je pense. Tout le temps. À ce message. À ce garçon. À ce regard.
Le samedi, je sors avec Catherine et Sophie. On dîne dans un restaurant du centre-ville. On parle de la fac. Des étudiants. Des collègues. De tout et de rien. On ne parle pas de la soirée. Jamais. C'est la règle. Mais à un moment, Sophie me regarde. Longuement. Puis elle dit :
— Tu as l'air ailleurs.
— Je suis fatiguée.
— C'est la rentrée.
— Oui.
Elle hoche la tête. Elle ne dit rien de plus. Mais elle me regarde encore. Et Catherine aussi. Elles savent. Elles ne savent pas quoi. Mais elles savent que quelque chose a changé.
Je rentre chez moi. Je me couche. Je dors mal.
Le dimanche, je ne fais rien. Je reste chez moi. Je lis. Je bois du thé. Je regarde la pluie tomber. Je pense à lui. Malgré moi. Encore. Toujours.
Le lundi matin, je reçois un message.
Un numéro inconnu.
Je le regarde. Longuement. Je ne l'ouvre pas. Je le laisse là. Sur l'écran verrouillé. Je pose le téléphone. Je bois mon café. Je m'habille. Je sors.
Dans la voiture, je regarde le téléphone. Puis je l'ouvre.
Ce n'est pas Hugo.
C'est Marc.
« Je passe ce soir ? »
Je respire. Une fois. Deux fois. Je souris. Marc. Il est toujours là. Il n'a jamais parlé de la soirée. Il n'a jamais reposé la question. Il passe. Il baise. Il repart. Il est exactement ce qu'il faut quand on ne veut pas penser.
Je réponds.
« Oui. »
Je pose le téléphone. Je démarre. Je vais à la fac.
Et en arrivant, en montant les marches du bâtiment, en poussant la porte, je me dis une chose — une seule. Une chose que je sais déjà fausse.
Je ne répondrai pas à Hugo Berthier.
Pas cette semaine.
Pas la semaine prochaine.
Jamais...
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