Il attend.
Et moi aussi.
Les jours passent. Les semaines passent. Le mois de septembre s'achève. Octobre arrive, avec ses feuilles mortes, ses matins frais, ses ciels bas. La fac continue. Les cours continuent. Les TD continuent. La vie continue.
Mais quelque chose a changé.
Chaque mardi, chaque jeudi, je m'installe à mon bureau. Je relis mes notes. Je bois un café. Et j'attends. Je ne sais pas quoi. Je ne sais pas qui. Je ne sais pas pourquoi. Mais j'attends. Je regarde la porte. J'écoute les pas dans le couloir. Je sursaute quand on frappe. Ce n'est jamais lui. C'est un étudiant, une étudiante, un collègue. Jamais lui.
Il ne revient pas.
Il est là, pourtant. En cours. Au fond de l'amphi. À la même place. À côté de la même fille qui prend des notes et du même garçon qui dort. Il me regarde. Comme toujours. Sans sourire. Sans gêne. Un regard qui ne demande pas la permission. Mais il ne vient plus. Il ne descend plus. Il ne m'attend plus à la sortie. Il ne m'écrit plus. Il est là — et il n'est pas là. Il attend.
Et moi, je l'attends aussi.
Je ne le dis à personne. Je ne me l'avoue pas. Mais je l'attends. Je l'attends chaque mardi. Chaque jeudi. Chaque cours. Chaque matin. Je l'attends comme on attend une chose qu'on sait qu'elle va arriver, mais qu'on ne veut pas voir venir. Je l'attends comme on attend une lettre, une réponse, une décision. Je l'attends.
Il n'y a rien à attendre. Je le sais. Il n'y a rien. Il est un étudiant. J'ai quarante-six ans. Il en a vingt. Il est le fils du maire. Il a vu une vidéo de moi. Il sait des choses que personne ne devrait savoir. Il n'y a rien à attendre.
Mais je l'attends quand même.
Marc vient. Régulièrement. Le mardi soir, le vendredi soir, parfois le week-end. Il me prend dans ses bras. Il me fait l'amour. Il me fait jouir. Il s'endort. Il est bien. Il est exactement ce qu'il faut quand on ne veut pas penser. Mais je pense. Je pense à Hugo. Je pense à sa voix. À ses yeux. À cette phrase — « un jour, vous finirez par me parler. »
Je ne veux pas lui parler.
Je ne veux pas penser à lui.
Mais je pense à lui. Tout le temps. Malgré moi. Malgré tout.
Un après-midi, en sortant de cours, je le vois. Dans le couloir. Adossé à un mur. Les mains dans les poches. La veste sur l'épaule. Il ne vient pas vers moi. Il ne me regarde pas. Il parle avec un autre étudiant. Il rit. Il est détendu. Il est bien.
Je passe. Je ne m'arrête pas. Je ne le regarde pas. Je continue. Je vais vers la sortie. Je pousse la porte.
Et une voix derrière moi.
— Madame Delcourt.
Je m'arrête. Je me retourne.
C'est lui.
Il s'est détaché du mur. Il s'est approché. Il est là, à deux mètres de moi. Les mains dans les poches. La veste sur l'épaule. Il ne sourit pas. Il ne joue pas. Il me regarde. C'est tout.
— Quoi ? dis-je.
— Rien.
— Vous m'avez appelée.
— Oui.
— Pourquoi ?
Il hausse les épaules. Un petit mouvement. Presque gêné.
— Pour rien. Je voulais juste vous dire bonjour.
— Bonjour.
— Bonjour.
Un silence.
— Vous allez bien ? demande-t-il.
— Oui.
— Vous avez l'air fatiguée.
— Je vais bien.
— Tant mieux.
Il me regarde encore. Longuement. Puis il hoche la tête. À peine.
— À demain, madame.
— À demain.
Il se retourne. Il repart. Il rejoint ses amis. Il rit. Il parle. Il est bien.
Je reste là. Au milieu du couloir. Les étudiants passent autour de moi. Ils ne me voient pas. Ils ne savent pas. Ils ne savent rien.
Je sors. Je marche jusqu'à ma voiture. Je m'assois. Je ferme la porte. Je reste là, dans le silence, les mains sur le volant.
Il attend.
Et moi aussi.
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