Je ne réponds pas.
— On en parle quand vous voulez.
Six mots. Je les regarde longtemps. Puis je verrouille le téléphone. Je le pose. Je me lève. Je respire. Je ne réponds pas.
Je me couche. Je dors mal. Je rêve de la salle des fêtes — pas les images, pas les détails, juste la lumière jaune, le bruit du parquet, le silence des autres autour de moi. Je me réveille à trois heures du matin. Je pense à la photo. Le plug sur la table. La honte remonte — cette honte que j'avais oubliée, cette honte que j'avais rangée, cette honte qui me revient d'un coup, intacte. Quelqu'un a vu. Quelqu'un sait. Le fils du maire. Un gamin de vingt ans. Et il a mon numéro.
Le lendemain, je vais à la fac.
Je fais cours. Je parle de la tentative. Au fond de l'amphi, à la même place, Hugo me regarde. Il ne sourit pas. Il attend.
Je sors. Je traverse le couloir. Je passe devant la salle des profs. Catherine est là. Elle me sourit. Je lui rends son sourire — bref, professionnel.
Je continue.
Mon bureau est au deuxième étage. Une petite pièce au bout du couloir, avec une fenêtre qui donne sur la cour. Permanence le mardi et le jeudi, de quatorze heures à seize heures. Les étudiants viennent rarement.
Ce jour-là, c'est un mardi.
Je m'installe. J'ouvre mon ordinateur. Je relis mes notes. Je bois un café. Le temps passe. Personne ne vient. Quinze heures. Encore une heure.
On frappe.
Deux coups. Secs. Polis.
— Entrez.
La porte s'ouvre.
C'est lui.
Hugo Berthier.
Il porte la même chemise ouverte, la même veste sur l'épaule. Il a un polycopié à la main. Il entre. Il ferme la porte derrière lui. Doucement.
— Bonjour, madame.
— Bonjour.
— Je peux ?
— Oui.
Il s'assoit en face de moi. Il pose son polycopié sur le bureau. Il croise les jambes. Il me regarde. Il ne dit rien.
— Vous venez pour quoi ?
— Pour le cours.
— Quel cours ?
— Le droit pénal. J'ai des questions.
Il ouvre son polycopié. Il me montre un passage — la tentative, le commencement d'exécution. Il me pose une question. Une vraie question. Précise. Intelligente. Je réponds. Il écoute. Il hoche la tête. Il pose une deuxième question. Puis une troisième. Pendant dix minutes, il me parle uniquement de droit pénal. Il est brillant. Il comprend vite. Il me pousse dans mes retranchements.
Puis il s'arrête.
Il referme son polycopié. Il le pose sur le bureau. Il se cale contre le dossier. Il me regarde. Longuement.
— Vous ne m'avez pas répondu, dit-il.
— À quoi ?
— À mon message.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que je n'ai rien à vous dire.
Il sourit. Un sourire lent. Un sourire qui prend son temps. Un sourire qui en sait plus que moi.
— C'est ça, dit-il. Rien à me dire.
— Rien.
— Vous êtes sûre ?
— Très sûre.
Il hoche la tête. Il ne se vexe pas. Il ne s'agace pas. Il continue à sourire — ce petit sourire tranquille, insolent, qui commence à me taper sur les nerfs.
— Vous avez vu mon profil, dit-il.
Ce n'est pas une question.
— Oui.
— Vous avez vu la photo.
Je ne réponds pas.
— Vous savez que c'est mon père qui l'a prise.
Je ne réponds pas.
— Vous savez que c'est moi qui l'ai mise.
Je ne réponds pas.
— Vous savez pourquoi.
Un silence.
— Non, dis-je. Et je m'en fiche.
Il rit. Un rire bref. Presque doux. Presque méprisant.
— Non, vous ne vous en fichez pas. Vous ne dormez plus. Vous vous demandez ce que je sais. Ce que j'ai vu. Ce que je vais faire. Vous vous demandez si je vais le dire. Si je vais le montrer. Si je vais le raconter. Vous vous demandez si je vais le dire à qui. À vos collègues. À vos étudiants. À votre amant.
Un silence.
— Vous ne savez rien de moi, dis-je.
— Je sais ce que j'ai vu.
— Vous n'avez rien vu.
— J'ai vu assez.
Il se penche un peu en avant. Il ne sourit plus. Mais il n'est pas sérieux non plus. Il est entre les deux — entre le jeu et la vérité. Entre le gamin et l'homme. Il me regarde comme on regarde une chose qu'on tient.
— Je vous ai vue, dit-il. Nue. À genoux. Sur le parquet. Vous vous souvenez ?
Je ne réponds pas. Je ne bouge pas. Mais je sens le rouge qui monte. Cette chaleur qui monte du cou, qui gagne les joues, qui me brûle. La honte. Cette honte que je croyais oubliée, cette honte que je croyais rangée, cette honte qui me revient d'un coup, entière, intacte, comme si c'était hier.
— Vous vous souvenez, répète-t-il. Doucement. Presque gentiment.
— Arrêtez.
— Pourquoi ? C'est vrai. Je vous ai vue. Vous étiez là. Devant tout le monde. Et vous ne faisiez pas semblant. Vous ne jouiez pas. Vous étiez ça. Vraiment. C'est ça qui est beau. C'est ça que j'ai aimé. Ce n'est pas le reste. Ce n'est pas le corps. C'est vous. Vous qui décidez. Vous qui prenez. Vous qui faites ce que vous voulez de tout le monde.
Il se tait.
— Vous avez honte, dit-il.
Ce n'est pas une question.
— Oui.
Il hoche la tête. Il sourit encore — mais autrement. Pas méchamment. Pas gentiment non plus. Comme quelqu'un qui comprend, et qui n'en a rien à faire.
— Vous avez honte parce que j'ai vu. Vous avez honte parce que je sais. Mais vous n'avez pas honte de ce que vous avez fait. Vous avez honte d'avoir été vue. C'est différent.
— Sortez, dis-je.
Il ne bouge pas.
— Sortez, répété-je.
— Non.
— Pardon ?
— Non. Je ne sors pas. Pas encore. J'ai attendu pour venir. J'ai attendu six mois. J'ai trouvé la photo par hasard. J'ai attendu que vous arriviez ici. J'ai attendu votre premier cours. J'ai attendu que vous voyiez mon message. J'ai attendu. Je ne vais pas sortir parce que vous me le demandez.
Je le regarde. Longuement. Je ne dis rien. Je ne bouge pas. Mes mains sont posées à plat sur le bureau. Je les sens trembler légèrement — pas de peur. De colère. De honte. De tout.
— Qu'est-ce que vous voulez ? je demande.
— Rien.
— Vous voulez quoi ? De l'argent ? Une note ? Un rendez-vous ?
Il rit. Un vrai rire, cette fois. Un rire qui vient du ventre.
— Un rendez-vous ? répète-t-il. Vous croyez que c'est ça ? Vous croyez que je suis un gamin qui vient réclamer une faveur ? Vous croyez que je vais vous faire chanter pour une note ?
— Je ne sais pas ce que vous voulez.
— Je ne veux rien.
— Alors pourquoi vous êtes là ?
— Parce que je voulais vous voir.
— Vous me voyez en cours.
— Ce n'est pas pareil.
Un silence.
— Je voulais vous voir en face. Vraiment. Pas au fond de l'amphi. Pas à travers une porte. En face. Comme maintenant. Pour savoir si c'était vrai. Pour savoir si la femme que j'ai vue sur ces vidéos, c'était bien vous. Et c'est vous. C'est exactement vous. Vous n'avez rien changé. Vous êtes toujours la même. Sauf que maintenant, vous savez que je sais.
Il se lève.
Lentement. Il reprend son polycopié. Il le glisse sous son bras. Il me regarde une dernière fois. Il sourit — ce sourire tranquille, insolent, qui ne me lâche plus.
— Vous n'avez pas à avoir honte, dit-il. C'était beau. Ce que vous avez fait, c'était beau. Je ne le dirai à personne. Ni à mon père. Ni à Catherine. Ni à personne. C'est entre vous et moi. Maintenant. Pour toujours.
Il se dirige vers la porte. Il l'ouvre. Il s'arrête sur le seuil. Il se retourne.
— Mais je serai là. À chaque cours. Toute l'année. Je vous regarderai. Et vous me regarderez. Et un jour, vous finirez par me parler. Vraiment. Pas pour le droit pénal. Pour autre chose.
Il sourit.
— Bonne fin de journée, madame.
Il sort. Il ferme la porte derrière lui. Doucement. Sans un bruit.
Je reste seule.
Je reste là, assise derrière mon bureau, les mains à plat sur la table. Mon cœur bat trop vite. Mes joues brûlent. Mes doigts tremblent. Je regarde la porte. Je regarde la chaise où il était assis.
Je me lève. Je vais à la fenêtre. Je regarde la cour. Il traverse la cour. Lentement. Les mains dans les poches. La veste sur l'épaule. Il ne se retourne pas. Il ne lève pas les yeux. Il sort par le portail. Il disparaît.
Je retourne m'asseoir.
Je bois une gorgée de café — froid, maintenant. Je pose la tasse. Je ferme les yeux. Je respire.
Et je me dis une chose — une seule. Une chose que je sais déjà vraie.
Il ne m'a pas menacée. Il ne m'a pas demandé de coucher avec lui. Il ne m'a pas demandé d'argent, de notes, de faveurs. Il ne m'a rien demandé du tout. Il est venu. Il a parlé. Il est parti. Et pourtant, je me sens plus nue que si j'avais été déshabillée. Plus prise que si j'avais été attachée. Plus à sa merci que si j'avais été à genoux devant lui.
Parce qu'il a raison. Il a tout compris. Et il attend.
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