Larsen — Chapitre unique · Larsen
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L'avis peut contenir des indices sur l'intrigue.
Rarement un texte érotique sonne aussi juste sur le plan sensoriel : on entend le plâtre qui s'effrite, on sent le cuir mouillé, on ressent le choc des clavicules comme un accord de guitare dissonant. La métaphore filée du son — le larsen, les infra-basses, le séquenceur — traverse tout le chapitre sans jamais devenir un artifice. Et ce silence entre les deux personnages, plus éloquent que n'importe quel dialogue, est franchement saisissant.
Larsen
Chapitre unique · Larsen
I. L’asphyxie
La ville exsudait ses scories, purgeant une haleine poisseuse saturée de gasoil, de tôle oxydée et de macadam tiède. Un air qui ne se respirait pas mais s’avalait, tapissant la gorge et le fond du palais d’un goût de cuivre sale dès la bouche du métro. Un écosystème conçu pour la rouille et la corrosion des nerfs.
Dans le boyau carrelé des souterrains, sous la fréquence stroboscopique de néons moribonds qui imprimaient des flashs blancs derrière mes rétines, la chair humaine était triste. Une masse indistincte tassée dans des manteaux détrempés, respirant l’humidité, la laine morte et la capitulation. L’odeur âcre de la sueur rance et des cuirs mouillés me prenait à la gorge.
À chaque virage, les essieux hurlaient sur l'acier des rails : une stridence industrielle, répétitive, qui me vrillait le tympan jusqu'à l'os de la nuque. J’aurais pu sampler cette abrasion, si elle n'avait pas été parasitée par la moiteur oppressante de ces corps résignés qui me collaient à la peau.
J’avais passé quatre heures au studio à m’épuiser sur une ligne de basse muette, incapable de mordre. Quatre heures d'infra-basses stériles à faire vibrer le sternum et la cage thoracique sans jamais percer la chair. Le son était clinique, dégraissé. La distorsion manquait de crasse, la réverbération manquait de fond.
Moi, j'avais un larsen coincé dans la boîte crânienne, une pression hydraulique qui gonflait mes tempes, prête à faire sauter les vaisseaux. J'avais besoin de mordre. Besoin de fracturer la matière pour vérifier que le réel pouvait encore céder.
Le froid carnassier de la rue, en sortant, n'a rien apaisé. Il a agi comme une lame sur mon épiderme, figeant la colère sous une croûte de givre. Un vernis métallique, coupant. J’ai remonté mon boulevard, les poumons brûlés par l'air glacé, et j'ai attaqué les cinq étages.
L’onde de choc de mes combat boots percutant le béton brut remontait le long de mes tibias. Mes cuisses brûlaient, gorgées d’acide lactique. Ma mâchoire, verrouillée à vif, cisaillait mes trapèzes ; j'aurais pu broyer la racine de mes propres dents. Mon corps n’était plus qu’un réseau de fibres saturées d'électricité statique.
Il m’attendait sur le palier.
Fondu dans la pénombre, adossé au garde-corps. Une architecture de cuir noir, de denim lourd et de silence. Pas de pantomime sociale. Son regard, sombre sous l'arcade, a scruté la crispation nerveuse de ma bouche, le pouls rebelle sous la peau de mon cou.
Le sien était impénétrable. J'ai glissé la clé dans la serrure. Le métal a raclé le cylindre. Nous avons franchi le seuil et le sas s'est refermé dans notre dos, coupant net le souffle d’air du couloir.
Le réverbère au sodium tranchait l'obscurité, vomissant à travers les persiennes un rectangle d’ambre toxique. Mes clés ont percuté la console en métal. Mon sac a heurté le plancher dans un fracas mat. Dans la fraction de seconde où le bruit a éclaté, le choc a eu lieu.
Mon dos a fracassé l'enduit brut du couloir. L’impact a chassé l'air de mes poumons dans un hoquet sec.
Il a balayé l'espace avec la vélocité d’un prédateur. Ses mains, larges et calleuses, se sont abattues sur mes hanches, forçant un ancrage dur. Ses doigts, semblables à des étaux, ont agrippé la toile épaisse de mon jean pour racler l’os iliaque.
J'ai empoigné le cuir lourd de son blouson, mes poings serrés sur la matière animale. Je l'ai tiré vers moi. Le choc de nos clavicules et de nos poitrines fut une percussion balistique. Une onde sourde, de chair contre chair.
La masse brûlante de son torse m'a écrasée contre la cloison. Mon crâne a tapé le plâtre. La douleur a éclaté, perçante, lumineuse. Un arc électrique sur un nerf à vif pour court-circuiter la centrifugeuse crânienne.
Le rythme a pris le relais. Un tempo poisseux, abyssal. Le frottement du mur m'écorchait les vertèbres à travers le tissu de mon tee-shirt à chaque poussée. Le plâtre s'effritait, râpait le coton, brûlait l'épiderme. La morsure du vieux plancher, vibrant sous nos semelles, remontait le long de mes mollets jusqu'aux hanches. Le claquement sec des bassins. Le grincement du bois. L'air aspiré en saccades.
J'ai planté mes ongles à travers le coton mouillé de son tee-shirt, déchirant les fibres pour agripper le muscle tendu de ses épaules. Il a enfoui son visage dans le creux de mon cou, aspirant mon souffle. J'ai senti la pointe de ses canines chercher l'artère, puis se refermer sur ma clavicule jusqu'à entamer la peau.
Le goût salé sur ma langue, l'odeur âpre de cuir, de sueur chaude et de testostérone. La combustion de deux organismes en surrégime s'abrasant l'un contre l'autre. Le sang battait à mes tympans, un larsen blanc effaçant le reste du monde.
La tension a cédé dans une crampe fulgurante irradiant mon ventre et mes cuisses. Un spasme nerveux, ma respiration brisée en deux, haletante, contre le creux de son épaule.
L'acouphène n'était plus. Il ne restait que la rumeur de nos poumons cherchant de l’oxygène.
L'air du couloir s'était alourdi, saturé de notre chaleur. La pièce exhalait une odeur d'ozone, d’humidité corporelle et de vieux plâtre effrité. Une fine poudre minérale, arrachée au mur par nos impacts, collait à ma peau moite, saupoudrant mes épaules nues comme une cendre volcanique.
Il est resté encastré contre moi une longue minute. Son front trempé de sueur pesait de tout son poids contre ma tempe. Je sentais les coups lourds et arythmiques de son cœur taper mon propre sternum, vibrant à travers nos cages thoraciques écrasées l’une contre l’autre.
Chaque expiration râpeuse glissait le long de ma nuque, provoquant des frissons minuscules sur mon épiderme. Il était mon lest. Quatre-vingts kilos de chair, de muscles relâchés et d'os me clouant au sol, écrasant l'espace, empêchant mon esprit de s’évaporer dans les limbes de la ville.
Puis, quand le sang a cessé de marteler nos oreilles, il a relâché son emprise. L’air frais s’est engouffré entre nos corps avec la morsure d’un glaçon. Il s'est redressé dans la pénombre, les muscles du dos luisant d'une fine pellicule de sueur.
Il a rebouclé sa ceinture avec des gestes lents, a ramassé ses bottes et s'est dirigé vers la cuisine, ses pas nus étouffés par le bois. Il est revenu m'offrir un grand verre d'eau. Aucun geste parasite. Juste la matière, le besoin, l'apaisement animal.
Je me suis laissée glisser le long de la cloison rugueuse, la sentant racler ma peau sensibilisée, jusqu'à m'asseoir à même le plancher froid. Le bois brut a saisi l'arrière de mes cuisses.
J'ai bu. L'eau était glacée. Elle a raviné ma gorge asséchée, un choc thermique foudroyant jusqu'à la base de l'échine. Le grand verre de cantine pesait son poids de verre brut dans ma paume. Mes genoux et l'intérieur de mes cuisses tremblaient encore, traversés de spasmes résiduels.
L'hématome en formation sur mes hanches, là où ses doigts s'étaient enfoncés, et la morsure toujours lancinante sur ma clavicule pulsaient en écho. C'était une topographie de la douleur, précise, thermique et rassurante. Mon corps était de retour. Cartographié par le bleu et la salive.
J'ai tendu le bras pour ramasser mon carnet. J'ai fait claquer l'interrupteur métallique de la lampe industrielle. Un cône de lumière incandescente a frappé le papier. Au-delà du double vitrage, le périphérique bourdonnait toujours, mais ce n'était plus qu'une fréquence inoffensive. Mes synapses étaient froides, nettoyées, tranchantes comme du verre chirurgical.
J'ai posé la pointe de mon stylo sur la page. La ligne de basse indus que je cherchais depuis des heures vibrait enfin dans mes veines, à la bonne fréquence, noire et organique. La ville n'était plus un parasite de chair ; c'était un séquenceur, et je venais d'en brancher les câbles.
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Commentaires ()
Je suis conquis. Personnellement j'aime ces descriptions qui nous plongent dans ton univers et surtout dans ton histoire. Alors oui, comme d'autres l'ont souligné, le trop n'est pas très loin.
Mais putain 🫢, la sueur me pique les yeux, la poussière du bitume me colle encore à la peau, la chaleur du parquet sous mes pieds, je sens l'humidité de nos corps... je m'égare.
Bon bref, BRAVO.🙏👍
C'est à l'évidence très bien écrit 😌. Ton style tranchant fait mouche. On se rend vite compte de ton amour pour les descriptions… la description des matières… des odeurs… Tout ça est très bien rendu. Mais n'est-ce pas un peu au détriment de l'excitation 🤔 ? J'avoue y avoir été un peu noyée.
En tout cas, bravo, tu as un style bien à toi qui, j'en suis sûre, plaira beaucoup 😌.
Merci d'y avoir goûté, Wedreca, et merci surtout pour la franchise . Tu mets le doigt sur quelque chose de vrai.
Larsen, je ne l'ai pas construit, je l'ai écrit d'une traite, sous une pulsion. Le texte est sorti comme la scène elle-même : brutal, saturé, sans prendre le temps de doser. C'est sûrement pour ça qu'il déborde de matières, d'odeurs, de plâtre et de sueur. Il n'a jamais vraiment été conçu pour exciter. C'est l'histoire d'une fille qui étouffe et qui a besoin de se cogner au réel pour sentir à nouveau quelque chose, et elle vit tout ça par la peau, pas par le fantasme.
Mais je retiens ta remarque. Entre la texture et la montée du désir, il y a un équilibre à trouver. Le prochain sera peut-être moins chargé en décor… et plus dangereux pour le lecteur 😁
Tout est précis et diffus à la fois. Les mots m’ont donné l’impression d’une attaque de médiator sèche claquante suivie par une onde longue basse et enveloppante.
Ce texte résonne… saturation grasse et ample.
Zoal, tu viens de faire une meilleure critique de Larsen que je n'aurais su le faire moi-même. « Le monde c'est l'enceinte et nous le micro » : je te vole la phrase, elle aurait dû être en exergue. C'est exactement ça, ce point où on est trop près de la source et où tout se met à hurler.
Et ton image du médiator, attaque sèche puis onde longue, c'est la forme que le texte a prise malgré moi. Je l'ai écrit d'une traite, sous une pulsion, et je crois qu'il a gardé ce rythme-là : le choc d'abord, la résonance ensuite. Le verre d'eau, c'est le moment où on coupe l'ampli et où le silence revient, enfin propre.
Saturation grasse et ample… venant de toi, je le prends comme un très beau compliment 🖤
Je suis pas spécialiste en littérature et autres figures de style mais ca m'en semble rempli... Des images, des métaphores, des synonymes, l'utilisation de matière pour définir des objets (Une architecture de cuir noir, de denim lourd, perso, je comprends une veste en cuir et un jean), et un vocabulaire si fourni, notamment pour décrire une cette sorte de scène post apocalyptique (j'ai d'ailleurs appris quelques mots gràace à toi)
Bravo !!!
Merci, vraiment ! Et pas besoin d'être spécialiste : tu as tout compris. « Une architecture de cuir noir, de denim lourd », c'est exactement un blouson et un jean. Mais à ce moment-là, elle ne voit pas un mec, elle voit un mur, quelque chose de solide sur quoi se cogner. Les matières disent ce que les mots n'ont pas le temps de dire.
Pour le côté post-apo, c'est le plus drôle : c'est juste le métro un soir d'hiver. Il suffit de le regarder un peu trop longtemps pour qu'il devienne une fin du monde. Et si tu as appris un mot ou deux en route, alors le texte a fait plus que prévu.
Merci
Quand l'asphyxie devient trop dense et que la ville ou les rancœurs s'incrustent sous la peau, la tiédeur ne sert à rien. Il faut un impact réel, du plâtre qui s'effrite et un tempo sans fard pour court-circuiter la tête et réancrer le corps.
Ce monde-là ne s'embarrasse pas de faux-semblants : il prend la frustration, la friction brute, et s'en sert pour rebrancher les circuits. Heureuse de voir que la fréquence a percuté au bon endroit.
Ça pulse , beaucoup de force dans les mots .
Un décor hostile , futuriste ...encore que...morbide et inconsistant avec des troupeaux d’humains .
Mais tout n’est pas mort chez certains , l’héroïne est animée par la fureur de vivre intensément , de se sentir vivante de façon pleinement organique , de s’ancrer de façon animale pour retrouver l’inspiration .
Ton « encore que... » m'a fait sourire, Neo-bi. Futuriste, pas vraiment : c'est juste une ligne de métro un soir d'hiver, on a seulement arrêté de la regarder. Le vrai décor de science-fiction, c'est qu'on trouve normal de s'entasser là-dedans chaque jour en respirant la laine mouillée des autres.
Et tu as mis le doigt pile au bon endroit. Elle ne cherche pas un amant, elle cherche un court-circuit. Quatre heures de studio sans réussir à faire mordre une basse, et il faut que le corps prenne le relais pour que la musique revienne. Le sexe n'est pas la fin de l'histoire, c'est le câble qu'elle rebranche. La vraie dernière scène, c'est le carnet.