L'arôme se glisse sous mes paupières bien avant que l'alarme de mon téléphone ne daigne rompre le silence du duplex. C'est une habitude, un automatisme biologique : mon nez se réveille toujours avant le reste de mon corps. Pourtant, ce matin, ce n'est pas une transition douce. C'est une agression. L'odeur du café noir, corsé, que j'ai programmé la veille à six heures trente précises, me frappe l'arrière-gorge avec une violence inouïe, presque écœurante. À travers cette amertume torréfiée, la rondeur grasse du beurre qui fond dans la cuisine ouverte me soulève brièvement le cœur, avant de se transformer en une onde de chaleur diffuse qui remonte le long de ma poitrine.
Je reste un instant allongé sur le dos, les bras repliés sous ma nuque. Une sueur fine, inhabituelle, commence à perler à la racine de mes cheveux. Trente ans. C'est aujourd'hui. Un chiffre rond, un cap, mais je me sens étrangement fiévreux, comme si chaque cellule de mon corps vibrait à une fréquence trop élevée. Je repousse le drap de lin d'un geste plus lourd que d'habitude et me redresse sur le bord du lit. Une bouffée de chaleur soudaine me force à inspirer profondément.
Je me lève complètement nu. La fraîcheur de la pièce supérieure du duplex devrait me faire frissonner, mais ma peau semble irradier. Je traverse la pièce à pas feutrés sur le parquet de chêne massif, le frottement de l'air sur mon corps provoquant une sensibilité cutanée exacerbée, presque dérangeante. Mon sexe balance lourdement contre mes cuisses au rythme de ma marche tranquille, mais une tension sourde, un picotement chaud et liquide au bas de mes reins, vient perturber ma sensation habituelle de liberté totale. J'ouvre en grand la porte-fenêtre du balcon en fer forgé, cherchant désespérément de l'air frais.
Immédiatement, le quartier de la vieille ville de Grasse s'engouffre dans mes poumons. Mais ce matin, ce n'est plus un dictionnaire d'informations, c'est une surcharge sensorielle absolue. Mon cerveau décompose les molécules avec une rapidité qui me donne le vertige, chaque nuance amplifiée par dix.
Notes de tête : l'ozone métallique de la rosée me pique les yeux comme de l'acide, la sève des géraniums d'en face a une odeur de sang végétal presque suffocante. Notes de cœur : la pierre de taille calcaire exhale une chaleur lourde, le linge propre à la lavande de synthèse de la voisine me tord l'estomac par sa puissance chimique. Note de fond : l'échappement lointain du camion de livraison s'infiltre comme un poison soufré au fond de ma gorge.
Une vague de chaleur plus intense me submerge, me forçant à m'appuyer contre le montant de la porte. Je frotte mon visage moite. Qu'est-ce qui m'arrive ?
C'est ainsi depuis ma plus tendre enfance, ce flot continu de signaux invisibles. Mais aujourd'hui, la machine s'emballe. Mes parents n'ont jamais rien compris à mon « hyper-sensibilité ». Je revois mon père lever les yeux au ciel quand, à huit ans, l'odeur du plastique des sièges neufs me collait une migraine affreuse. Les médecins avaient diagnostiqué une hyperosmie idiopathique, un simple hasard mécanique. Ils ne se doutaient pas que pour moi, une pièce fermée est un enfer olfactif. Sauf que ce matin, ce n'est pas mon nez qui dysfonctionne : c'est mon corps tout entier qui semble s'ouvrir, s'assouplir et s'affoler, réclamant quelque chose que je n'arrive pas à définir.
Je passe devant le miroir de la salle de bain en descendant l'escalier en colimaçon, toujours entièrement nu, les jambes un poil flageolantes. Un coup d'œil rapide : grand, la carrure sculptée par la natation, mes cheveux blond clair en arrière et mes yeux bleus très clairs... mais mes joues sont anormalement rosies, mes pupilles légèrement dilatées. Un éclat sauvage, presque animal, brille dans mon propre regard.
En traversant la cuisine, mon nez fronce. Sur le comptoir en quartz blanc, le résidu olfactif de Chloé est là. Musc blanc animal, patchouli, sueur vanillée d'une peau féminine. D'ordinaire, ce souvenir charnel m'aurait laissé un sourire pragmatique. Ce matin, cette odeur de femme me paraît fade, horriblement stérile. Elle me repousse presque. Je bois mon expresso d'un trait, mais la brûlure sur ma langue ne suffit pas à calmer l'incendie qui couve sous ma peau. Une moiteur inédite, un inconfort étrangement palpitant s'installe au creux de mon intimité pendant que je file sous la douche froide.
À huit heures quinze, je pousse les portes en verre trempé de L'Écorce Bleue. L'alcool phényléthylique et les détergents industriels des couloirs me frappent comme un coup de poing. Je me retiens au mur un instant, le cœur cognant contre mes côtes, une nouvelle bouffée de chaleur me trempant instantanément le dos sous ma chemise.
Je rejoins tant bien que mal mon bureau d'évaluateur olfactif senior. À la pause de dix heures, la chaleur tape sur la cour intérieure. Je retrouve Marc et Julien près de la machine à café. L'odeur de cigarette froide de Marc et le parfum boisé ultra-chimique de Julien me provoquent une nausée si violente que je dois reculer d'un pas.
— Alors, le trentenaire ! lance Marc en me balançant une claque monumentale dans le dos. T'as une petite mine. Ne me dis pas que t'as fêté ça tout seul.
Je force un sourire, mes lunettes de soleil dissimulant mes yeux brillants de fièvre.
— Jamais tout seul, Marc. Tu devrais le savoir.
— Je parie qu'il était avec la petite brune du marketing, ricane Julien. Faut en laisser pour les autres, Diaz !
Leur ton lourd et macho, d'ordinaire ma zone de confort, me paraît soudain insupportable. Leurs odeurs d'hommes ordinaires s'impriment dans mes sinus avec une clarté nouvelle, mais ne déclenchent absolument rien en moi. Rien qu'un agacement épidermique.
— Laissez-le respirer, les garçons, intervient Élodie des RH en nous rejoignant. Elle dégage son odeur habituelle de crème solaire à la noix de coco et de transpiration nerveuse. Bon anniversaire Nate. L'après-midi va être électrique aux RH. Le nouveau Parfumeur Maison arrive aujourd'hui. Il débarque directement du siège de Paris. Un monstre sacré, hyper influent, une vraie pointure de la haute direction.
— Un Parisien… grogne Marc.
— Ne dis pas de conneries, Marc, tempère Julien. C'est un crack absolu. Par contre, Élodie, c'est vrai ce qu'on dit sur lui ? C'est le genre de profil un peu... particulier ?
Je fronce les sourcils. Une nouvelle vague de chaleur, plus profonde, part du bas de mon ventre et remonte le long de ma colonne. Mes sens en ébullition captent chaque micromouvement d'Élodie.
— Particulier comment ? je demande, la voix étrangement plus basse, un peu enrouée.
Élodie s'approche, baissant le ton :
— C'est un homme de pouvoir, un vrai dominant. Sa famille contrôle la moitié des actions de la maison-mère. Et d'après son dossier... il est ouvertement gay. Il ne s'en cache absolument pas. Il paraît qu'il a un charisme et une présence tellement écrasants que même la directrice générale s'écrase devant lui.
Marc lâche un rire nerveux :
— Un grand patron gay aux commandes… Tant qu'il ne vient pas renifler mes dossiers de transport. Heureusement qu'on est des gens simples ici, on n'a pas à subir leurs jeux de supériorité et de pouvoir.
Les autres rigolent, mais moi, je me fige. Un frisson violent, une véritable secousse électrique vient de me traverser de part en part. L'air devient soudain d'une lourdeur intolérable. Une sensation de vide et de faim immense s'engouffre dans mes viscères, tandis que mes parois internes semblent s'échauffer, sécrétant une moiteur impromptue qui me fait paniquer intérieurement.
— Tu ne dis rien, Nate ? me lance Julien. T'as pas peur qu'il te bouffe tout cru avec son autorité ?
— Qu'il essaie, je réponds d'un ton sec, presque agressif, pour masquer le tremblement de mes mains. Je fais ce métier depuis dix ans, j'ai le meilleur nez de la région. Qu'il soit grand patron, Parisien ou quoi que ce soit d'autre... je m'en tape le coquillard.
Élodie me regarde avec une lueur d'avertissement :
— Fais attention quand même, Nate. Les hommes de sa trempe n'ont pas l'habitude qu'on leur tienne tête. Quand il sera là, l'ambiance va changer, crois-moi.
Je hausse les épaules, mais en jetant le reste de mon café, je réalise que mon corps est en train de m'échapper complètement. Ma peau brûle, mon cœur s'emballe, et mon odorat, poussé à son paroxysme, cherche désespérément un effluve, une empreinte absente de cette cour... quelque chose de fort, de brut, de dominant, capable d'apaiser l'incendie synaptique qui me ravage. Je mets ça sur le compte d'une grippe subite, d'un dérèglement hormonal bizarre lié à la trentaine ou de la fatigue.
Je plaque une main contre mon front brûlant, complètement dépassé. Qu'est-ce qui est en train de m'arriver ? Je suis un mec tout ce qu'il y a de plus normal, pragmatique, hétéro, avec une vie carrée et sans surprise. Ce pic de fièvre et ces réactions physiques absurdes n'ont aucun sens. J'essaie de stabiliser ma respiration, mais l'angoisse commence à monter face à ce manque de contrôle total. Je n'ai qu'une envie : que cette foutue matinée se termine pour que je puisse m'isoler, loin de tout le monde, et essayer de comprendre pourquoi mon corps s'est transformé en un brasier incontrôlable depuis mon réveil.
De retour à mon poste après la pause-café, les murs immaculés du laboratoire de L'Écorce Bleue semblent s'être rapprochés de quelques centimètres. L'atmosphère est devenue lourde, presque gélatineuse. D'ordinaire, cet espace est mon sanctuaire, un lieu de silence et de rigueur scientifique où je règne en maître sur les formules et les échantillons. Aujourd'hui, c'est une cage de torture olfactive.
L'haleine technique de la pièce — un mélange d'acétate de linalyle, de solvants volatils et du désinfectant chloré utilisé pour les paillasses en inox — n'est plus une simple toile de fond professionnelle. C'est une agression physique. Chaque inspiration me donne l'impression d'avaler une vapeur acide qui me décape l'arrière-gorge, me forçant à déglutir péniblement. Mes yeux me brûlent, irrités par les composants chimiques dont je perçois désormais les structures moléculaires à vif, sans aucun filtre.
Je m'assois lourdement sur mon tabouret haut, les cuisses tremblantes. Sous mon jean de marque, la moiteur suspecte qui s'est installée au creux de mon intimité au réveil ne s'est pas calmée. Au contraire, elle s'intensifie, propageant un picotement chaud, liquide et terriblement dérangeant à chaque fois que je bouge. C'est une sensation d'une vulnérabilité inouïe pour un homme. Je serre les dents, contractant mes muscles fessiers pour tenter d'endiguer ce flux hormonal aberrant. Qu'est-ce qui déconne chez moi ? Une infection urinaire ? Un virus foudroyant qui s'attaquerait à mon système endocrinien ?
Pour ne pas sombrer dans la panique, je me force à me concentrer sur mon travail. J'ai trois fiches d'évaluation olfactive à rendre avant quinze heures pour des essais de Cologne haut de gamme. Je saisis une mouillette de papier de soie, la trempe délicatement dans un flacon ambré étiqueté « Lot 402 – Essence de Bergamote de Calabre », et la porte à mon nez.
Le choc est si violent que je lâche la bandelette. Elle virevolte avant de se poser sur le sol.
Je me prends la tête à deux mains, les coudes ancrés sur la paillasse. Ce n'est pas de la bergamote. C'est un soleil de plomb qui explose dans mon cerveau. Mes sinus captent le zeste de l'agrume, mais aussi l'amertume verte de la feuille froissée, la pourriture naissante de l'écorce tombée au sol, la sueur huileuse de l'ouvrier agricole qui a cueilli le fruit trois semaines plus tôt à des milliers de kilomètres d'ici, et même le résidu de cuivre du pesticide utilisé sur l'arbre. C'est trop. Beaucoup trop. Mon don de « Nez », cette fierté qui fait ma réputation, est en train de se retourner contre moi comme une arme blanche.
La voix de Julien résonne juste derrière mon épaule, amplifiée par l'acoustique de la pièce au point de me filer une barre de fer derrière le crâne :
— Nate ? Tout va bien ?
Je sursaute, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine. En se penchant vers moi, Julien apporte avec lui son sillage. Son parfum boisé de grande surface, que je trouvais simplement basique hier, m'apparaît maintenant comme une immonde mélasse chimique de muscs synthétiques bon marché. Mais le pire, c'est son odeur corporelle sous-jacente. Une odeur d'homme. De mâle ordinaire. Un mélange de sébum, de déodorant à l'aluminium et de café digéré. C'est rance. C'est agressif. Ça me donne envie de hurler et de le repousser, mais en même temps, une étrange détresse physique me pousse à chercher un repère, n'importe lequel.
Je baragouine en gardant les yeux fixés sur mes mains, mes doigts moites, les jointures blanchies par la tension :
— Ouais... Ouais, ça va. Juste un coup de barre. La trentaine, tu sais ce que c'est.
Julien pose une main lourde sur mon épaule. Au travers du tissu fin de ma chemise, sa paume me fait l'effet d'une plaque chauffante. Un frisson incongru me parcourt l'échine, une secousse si vive que je me dégage brusquement en feignant de chercher un dossier.
Le sourcil froncé, mon collègue s'exclame :
— Putain, Nate, mais tu brûles ! T'as les joues complètement écarlates et tu trembles comme une feuille. T'as chopé la crève de l'espace, mon vieux. Va falloir aller voir l'infirmerie ou rentrer chez toi. Si le nouveau boss te voit dans cet état pour sa première journée, il va croire que t'es en plein sevrage.
— Ce n'est rien, je te dis. Une mauvaise nuit. J'ai juste besoin d'air frais et d'un truc pour faire baisser la fièvre. Je vais bouger à midi.
Marc entre à son tour dans le laboratoire, un mug fumant à la main. L'odeur de sa chicorée se mêle à celle de sa sueur de fin de matinée. À trente ans, je me retrouve soudain capable de cartographier la santé et l'hygiène de mes collègues masculins au simple survol de leurs effluves, et ce spectacle me donne la nausée.
S'appuyant contre le chambranle de la porte, Marc goguenarde :
— Alors, notre étalon est en panne ? Faut dire que Chloé a un sacré tempérament. Elle t'a essoré, Diaz ? T'as l'air d'une poupée de cire.
Leurs plaisanteries de vestiaire, qui d'ordinaire me font marrer ou me laissent indifférent, me percutent aujourd'hui avec une vulgarité insupportable. Je me sens exposé, anormalement fragile, comme si ma peau était devenue transparente. Mon corps tout entier sécrète une chaleur interne qui semble vouloir s'échapper par tous les pores, et j'ai la terreur viscérale qu'ils finissent par capter cette odeur bizarre, sucrée et rampante, qui commence à sourdre de mon propre cou, sous mes vêtements.
Je lâche d'une voix plus rauque et menaçante que prévu :
— Foutez-moi la paix. J'ai du boulot.
Marc lève les mains en l'air, un sourire aux lèvres :
— Oula, calme-toi, le blond. On rigole. Va prendre l'air, tu fais flipper là.
Quand la sonnerie de midi retentit enfin, c'est une libération. Je quitte le bâtiment presque en courant, évitant le hall principal et les regards curieux. Dès que je pousse la porte de sortie, l'air extérieur du Midi me tombe dessus. Il fait près de vingt-huit degrés à l'ombre en ce début de juin, et cette chaleur lourde n'arrange rien à mon calvaire.
Je marche à pas rapides mais incertains dans les ruelles pavées et escarpées de Grasse, fuyant le centre touristique pour chercher le calme. Les pavés surchauffés exhalent des bouffées de poussière calcaire et de vieux schiste qui me prennent à la gorge. Les terrasses des restaurants que je croise sont autant de champs de mines : l'huile de friture rance, l'ail brûlé, le vin blanc qui s'évente dans les verres, le parfum lourd des femmes bourgeoises en vacances... Tout s'entrechoque dans mes sinus dans un vacarme moléculaire terrifiant. Je dois plaquer un mouchoir en tissu contre mon nez pour ne pas vomir sur le trottoir.
Je finis par trouver un petit jardin public en retrait, ombragé par de vieux oliviers et des cyprès sombres. Il n'y a personne. Je m'affale sur un banc en pierre, loin de la rumeur de la ville.
Je laisse ma tête basculer en arrière contre le dossier froid, fermant mes yeux bleus qui me font souffrir tant la lumière du jour est devenue agressive. Je déchire les premiers boutons de ma chemise pour laisser l'air circuler. Ma poitrine se soulève au rythme d'une respiration saccadée. Ma peau est hyper-sensible ; le simple frottement du coton de mon vêtement contre mes tétons provoque une sensation de brûlure électrique qui me fait gémir de frustration. Et puis, il y a ce point d'ancrage, tout au bas de mon ventre, un nœud de chaleur liquide qui pulse, lourd, insistant, réclamant un apaisement que mon esprit rationnel ne parvient pas à conceptualiser.
— Qu'est-ce qui m'arrive ?
Je me répète cette question en boucle, comme un mantra stérile. Ce n'est pas une grippe. Une grippe ne donne pas cette sensation d'altération identitaire, cette impression que ma structure musculaire se ramollit, devient plus réceptive, plus... soumise à l'environnement. Moi, Nate Diaz, le nageur, le mec d'ordinaire si sûr de lui qui contrôle sa vie d'un bout à l'autre, je me sens soudain comme une proie. Vulnérable. À la merci du moindre courant d'air.
Après vingt minutes de dérive mentale, je me redresse. Il faut que je me reprenne. Il y a une pharmacie un peu plus bas, près de la place aux Aires. Je vais y aller, choper des antipyrétiques haute dose, des antibiotiques s'il le faut, et faire taire ce corps qui se rebelle.
Je pousse la porte de l'officine. Le tintement de la clochette me vrille les oreilles. À l'intérieur, l'odeur est un soulagement temporaire : alcool à brûler, talc pour bébé et plantes séchées. C'est propre, presque stérile. Une préparatrice en pharmacie d'une cinquantaine d'années, l'air bienveillant dans sa blouse blanche, s'avance vers moi :
— Bonjour monsieur, je peux vous aider ?
Quand elle s'approche, mon nez capte instantanément son odeur : une note de fond de lavande, de linge propre, mais surtout une absence totale de cette agressivité masculine qui m'a fait fuir Marc et Julien. Son odeur est neutre, maternelle, apaisante.
Je balbutie, ma voix déraillant légèrement sur la première syllabe :
— Bonjour. Je... je crois que je fais une grosse poussée de fièvre. Une insolation ou une infection bizarre. J'ai des bouffées de chaleur violentes, des vertiges, et... mon odorat est complètement détraqué. Tout me donne la nausée.
La pharmacienne me scrute avec attention. Elle remarque sans doute mes pupilles dilatées, mes joues empourprées et la fine pellicule de sueur qui fait luire mon cou blond :
— Vous avez de la température ? Vous avez pris votre tension ?
— Non, j'étais au travail. Ça a commencé ce matin, au réveil. Ça ne fait qu'empirer. Je me sens... faible. Fiévreux. J'ai besoin d'un truc fort. Du paracétamol, de l'ibuprofène, n'importe quoi.
Elle hoche la tête, professionnelle, et se tourne vers ses étagères :
— Je vais vous donner du paracétamol en capsules liquides, ça agit plus vite. Et des oligo-éléments pour le choc thermique. Mais honnêtement, jeune homme, vu votre état, vous devriez aller consulter un médecin ou les urgences si ça ne passe pas cet après-midi. Vous êtes très pâle sous vos rougeurs, vos yeux sont hyper brillants. C'est peut-être un virus biologique assez carabiné.
Je dis en tendant ma carte bancaire d'une main tremblante :
— Merci, je prends ça.
Je n'ose pas lui parler du reste. De cette moiteur anormale entre mes cuisses, de cette sensation d'ouverture interne incongrue et terrifiante qui me donne l'impression d'être déréglé au plus profond de mon être. Comment lui expliquer ça sans passer pour un fou ou un pervers ? Je prends le sachet en papier, sors de la pharmacie et avale immédiatement deux gélules sur le trottoir, sans même attendre d'avoir de l'eau, les écrasant sous mes dents pour que la chimie se propage plus vite.
Le retour à L'Écorce Bleue est un calvaire. Les médicaments ne font absolument rien. C'est comme si j'avais jeté deux gouttes d'eau dans un volcan en pleine éruption. L'incendie sous ma peau redouble d'intensité.
Je me traîne jusqu'à mon bureau, m'enfermant dans mon espace de travail personnel, store baissé, pour fuir la lumière et le monde. Je passe les deux heures suivantes prostré sur ma chaise, incapable d'analyser le moindre échantillon. Mon nez est saturé ; la moindre particule d'air me transmet des informations chaotiques. Je passe mon temps à m'essuyer le cou avec des mouchoirs en papier, terrifié par l'idée que quelqu'un entre et découvre l'état de décomposition physique dans lequel je me trouve.
À quinze heures trente, le haut-parleur de mon téléphone de bureau crépite, me faisant sursauter :
— Nate ? C'est Élodie, des RH. Tu m'entends ?
Ma voix n'est plus qu'un murmure enroué :
— Oui... Oui, Élodie, je réponds.
— Super. Écoute, le nouveau Parfumeur Maison vient de finaliser son installation avec la direction générale. Il souhaite rencontrer immédiatement l'équipe d'évaluation senior. Il est dans le grand salon de création du troisième étage. Il t'attend, Nate. Ne traîne pas, tu sais comment sont les Parisiens avec la ponctualité.
Le piège se referme. Je ne peux pas esquiver. C'est le grand patron, le mec qui détient les clés de mon avenir pro, la pointure dont toute l'entreprise tremble depuis ce matin. Si je ne monte pas, je passe pour un lâche ou un mec non professionnel le jour de ses trente ans.
Je me lève, agrippant le bord de ma paillasse pour ne pas m'effondrer. Mes jambes sont flageolantes, mes genoux cotonneux. Un nouveau spasme, chaud, fluide et incroyablement insistant, parcourt le bas de mon ventre, m'arrachant un frisson qui me glace le dos. Ma chemise colle à ma peau moite. Je passe une main tremblante dans mes cheveux blonds, tente de rajuster mon col, et me dirige vers l'ascenseur comme un condamné à mort vers l'échafaud.
Le troisième étage est celui de la haute direction. Ici, le sol est recouvert d'une moquette épaisse qui étouffe les pas, et les murs sont habillés de boiseries sombres. L'odeur y est d'ordinaire celle du luxe discret : cire d'abeille, cuir des fauteuils et parfums de prestige.
Mais alors que je m'approche de la double porte en chêne massif du grand salon de création, mes sens hypertrophiés captent un signal qui me stoppe net, une main suspendue en l'air, incapable de pousser le battant.
L'air ne sent plus la cire ou le cuir. L'air est saturé par une empreinte olfactive d'une puissance inouïe, d'une densité presque solide qui s'infiltre sous la porte et vient me percuter de plein fouet. C'est une odeur de bois de cèdre brûlé, d'ambre noir, de cuir brut et de tabac de Havane, mais enveloppée dans quelque chose de purement animal, une vague de fond lourde, chaude, sombre et écrasante de dominance. Ce n'est pas un parfum flaconné. C'est l'émanation directe d'un corps. Un sillage si fort, si mâle, si impérieux qu'il balaie instantanément toutes les odeurs chimiques de l'usine, toutes les nausées de la matinée.
À l'instant précis où cet effluve pénètre mes sinus, une décharge électrique d'une violence incalculable traverse mon corps de part en part, partant de mon nez pour s'abattre directement entre mes cuisses, là où la moiteur s'est accumulée toute la journée. Mon cœur s'emballe à une vitesse folle, cognant contre ma cage thoracique comme un animal en cage. Mes parois internes se contractent brutalement, s'échauffant dans un spasme de pure panique, tandis qu'une nouvelle vague de liquide chaud, plus abondante, me submerge intimement.
Mes jambes fléchissent. Je suis obligé de poser mes deux mains contre le panneau de bois de la porte pour ne pas tomber à genoux dans le couloir. Mon esprit rationnel et pragmatique hurle de terreur devant cette réaction biologique totalement insensée, ce besoin viscéral et primitif qui me pousse à vouloir m'effondrer, à ouvrir cette porte pour aller me jeter aux pieds de l'homme qui dégage cette odeur.
Je pense, les yeux écarquillés de peur, les lèvres entrouvertes pour chercher un filet d'air :
— Qu'est-ce que c'est... c'est quoi ce bordel ?
Luttant contre mon propre corps qui semble vouloir capituler et obéir à des lois que je ne comprends pas, je prends une immense inspiration de ce sillage brûlant qui me liquéfie sur place, et je pousse enfin la porte.
La porte en chêne lourd pivote sur ses gonds dans un silence presque irréel, mais pour mes sens en pleine explosion, ce mouvement déplace une masse d'air qui me submerge instantanément. Je franchis le seuil du grand salon de création du troisième étage, et l'illusion de contrôle que j'essayais désespérément de maintenir s'effondre.
L'espace est vaste, baigné par la lumière tamisée de larges fenêtres donnant sur les toits de Grasse, mais toute l'architecture de la pièce semble s'effacer pour ne devenir qu'un écrin à la présence de l'homme debout près de la table centrale.
L'odeur que j'avais perçue sous la porte n'était qu'un faible prélude. Ici, dans le volume ouvert du salon, elle devient tridimensionnelle. Ce n'est plus seulement un effluve que je respire, c'est un territoire olfactif qui prend possession de mes poumons, de mon sang, de chaque pore de ma peau. Le cèdre brûlé et l'ambre noir forment une armure boisée, sombre et fumée, tandis que des notes intenses de poivre noir concassé, de résine de oud pur et de cuir brut apportent une texture riche, presque palpable.
Mais ce qui me cloue sur place, ce qui fait vaciller mes genoux d'une manière proprement terrifiante, c'est la composante purement animale de ce sillage. Une onde de choc biochimique, lourde, chaude, d'une concentration inouïe, qui hurle une dominance absolue à mon système nerveux en plein délire.
L'homme se tourne lentement vers moi. Le choc visuel est presque aussi violent que le choc olfactif.
Il est un peu plus grand que moi, une stature imposante qui remplit l'espace sans effort. D'une silhouette impeccablement athlétique sous un costume sombre sur mesure qui souligne la carrure de ses épaules et la puissance de son torse, il dégage un charisme magnétique, presque prédateur. Ses cheveux sont d'un brun profond, coupés court mais texturés, et ses traits du visage semblent taillés dans le marbre. Ses yeux, d'un noir absolu, dépourvus de la moindre hésitation, se posent sur moi.
À cet instant précis, le temps s'arrête. Le sol sous mes pieds semble se dérober.
Il s'avance. Chacun de ses pas est mesuré, fluide, empreint d'une assurance tranquille qui fait résonner un signal de danger — et d'attraction morbide — au plus profond de mes entrailles. Son regard noir ne me lâche pas d'une fraction de seconde, m'analysant, me traversant, brisant les barrières de mon intimité en un seul battement de cils.
Sa voix s'élève, grave, chaude, dotée d'un timbre légèrement rocailleux qui fait vibrer ma cage thoracique :
— Vous devez probablement être Monsieur Nate Diaz.
Je suis incapable de décrocher une seule parole. Ma gorge est nouée, desséchée par la fièvre et par l'intensité de sa proximité. Il s'arrête à moins d'un mètre de moi. À cette distance, la chaleur corporelle qu'il dégage me percute le visage comme le souffle d'un four.
— Damian Vance, ajoute-t-il d'une voix plus basse, presque intime, en tendant sa main droite vers moi.
Mon bras se lève de manière presque automatique, dicté par une convention sociale à laquelle mon esprit rationnel se raccroche comme à une bouée de sauvetage. Ma main, moite et tremblante, glisse dans la sienne.
Le contact de nos peaux déclenche un cataclysme.
Une décharge électrique d'une violence incalculable jaillit du point de contact, remonte instantanément le long de mon bras et vient s'abattre comme un éclair au centre de mon cerveau, avant de se propager en onde de choc dans tout mon corps. Mes muscles se relâchent d'un coup, mes jambes se dérobent pour de bon et je subis un moment de faiblesse si intense que je manque de m'effondrer sur la moquette.
Damian referme fermement ses doigts longs et puissants sur les miens, me retenant sans effort, maintenant le contact physique.
À travers cette poignée de main, un flux d'informations totalement inédit submerge mes sens hypertrophiés. Ce ne sont plus seulement des molécules chimiques que je décode, c'est quelque chose de beaucoup plus vaste, de viscéral, de primitif. Je ressens des connexions invisibles qui s'activent en moi, des récepteurs dont j'ignorais l'existence et qui s'ouvrent à sa seule présence. Mon corps ne m'appartient plus ; il réagit à des lois biologiques secrètes, à une taxonomie invisible où sa seule proximité me définit, me transforme, me pousse à une réceptivité insensée.
Le nœud de chaleur liquide au bas de mon ventre pulse douloureusement, se contractant dans un spasme si vif que j'émets un infime gémissement étouffé, tandis qu'une nouvelle onde de moiteur, plus chaude et plus lourde encore, me submerge intimement sous mes vêtements.
Je lève des yeux écarquillés par la terreur vers lui.
Sur le visage de Damian Vance, quelque chose change instantanément. Ses narines se dilatent subtilement, captant l'air que je viens d'expirer, aspirant cette odeur bizarre, sucrée et rampante qui sourd de mon cou. Ses pupilles noires se rétractent un bref instant avant de s'ouvrir complètement. Il y a un éclair de compréhension absolue dans son regard. Il sait. Il vient de comprendre exactement ce que je suis, la nature exacte de cette anomalie qui me détruit depuis le réveil, même si ses lèvres restent closes sur ce secret.
Ses yeux se teintent instantanément d'une lueur d'une possessivité farouche, implacable. Il ne me regarde plus comme un collaborateur, ni même comme un subordonné. Il me regarde comme sa propriété.
Il rompt finalement le contact physique, mais son regard possessif reste ancré dans le mien, maintenant un fil invisible et tendu entre nous. Mon bras retombe le long de mon corps, engourdi, parcouru de fourmillements électriques.
— Installons-nous, Messieurs, dit Damian sans jamais détacher ses yeux de mon visage, ignorant superbement le reste de l'équipe senior qui attend déjà autour de l'immense table de verre et d'acier.
Je me traîne vers la chaise la plus proche, m'y laissant tomber lourdement. Mes mains tremblent si fort que je suis obligé de les cacher sous la table, les serrant l'une contre l'autre sur mes cuisses moites. Damian prend place à l'extrémité de la table, pile en face de moi. Sa posture est royale, dominante, ses coudes posés sur le plateau de verre, ses mains croisées, son regard noir pointé directement sur mes yeux bleus embrasés par la fièvre.
Chaque inspiration dans cette pièce est un calvaire et une extase. Mon odorat, devenu fou, cartographie tout le salon. Je perçois l'odeur de la moquette, le métal froid de la table, mais tout cela est écrasé par le sillage de Damian qui s'étend, prenant possession de l'air ambiant, m'enveloppant jusqu'à la suffocation. Je ressens les battements de mon propre cœur à bout de souffle, le bourdonnement du sang dans mes oreilles, et cette effroyable sensation de vulnérabilité, cette certitude d'être devenu une proie consentante face au prédateur qui me fait face.
Damian prend la parole, sa voix captivant immédiatement l'attention de l'assemblée, bien que la puissance de son timbre semble m'être exclusivement destinée :
— Je n'ai pas pour habitude de perdre mon temps avec des protocoles inutiles. L'Écorce Bleue possède une réputation d'excellence, mais les récentes créations manquent d'âme. Elles manquent de cette vérité brute, de cette impulsion viscérale qui fait les grands chefs-d'œuvre. Mon objectif ici est simple : nous allons redéfinir l'identité olfactive de cette maison. Nous allons chercher des accords plus sombres, mais charnels, plus profonds.
Pendant qu'il parle de stratégie et de matières premières, ses yeux noirs continuent de me transpercer. C'est un dialogue silencieux, lourd de sous-entendus et d'une tension sexuelle et primitive insupportable qui se joue par-dessus la table. À chaque fois qu'il prononce des mots comme « charnel », « absolu » ou « soumission des matières », son regard s'intensifie, appuyant sur mes fêlures, provoquant des vagues de chaleur successives qui me font monter le rouge aux joues.
Je me sens exposé, mis à nu devant toute l'équipe, terrifié par l'idée que mes collègues puissent entendre le tumulte de mon cœur ou capter l'effluve de plus en plus lourde et sucrée que mon corps fiévreux sécrète en réponse à sa dominance. Ma peau est si sensible que le simple frottement de ma chemise contre mon torse me donne des frissons électriques répétés. Je dois mordre l'intérieur de ma joue pour ne pas fléchir sous l'intensité de ce que je ressens.
Damian s'arrête un instant, fixant mes lèvres entrouvertes qui cherchent un filet d'air, avant de reprendre, sa voix descendant d'une octave :
— Pour y parvenir, j'aurai besoin d'une collaboration totale et exclusive de mon équipe d'évaluation. Et plus particulièrement de votre expertise, Monsieur Diaz. Nous allons travailler de très près. Très près.
Le ton de sa voix, la promesse implicite de son regard possessif et la certitude qu'il détient la clé du mystère qui me liquéfie de l'intérieur font rater un battement à mon cœur. Je suis terrifié par ce qui est en train de m'arriver, terrifié par cet homme, mais au fond de mon être altéré, une voix primitive et inaudible hurle déjà sa capitulation totale face à Damian Vance.
Fin du chapitre 1.
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