Fiction
Bi
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Une bicoque en héritage. — Chapitre 1 · Une bicoque en héritage.
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteurs
Une bicoque en héritage.
Chapitre 1 · Une bicoque en héritage.
J'ai repris la route, mais je ne vois rien du paysage. Il faut dire que c'est une nuit sans lune, qu'il est tard car je suis partie tard pour éviter les bouchons. Je ne cesse de penser au couple que j'ai connu, enfin pas vraiment connu, plutôt rencontré et surtout espionné, sur l'aire de repos.
-------------------------
Je buvais un café, dehors cherchant un peu d'air et c'est alors que j'ai entendu, de l'autre côté de la palissade qui séparait les tables :
—On est bien d'accord, cette fois tu te laisses aller. La semaine dernière, c'était pour regarder et se faire une idée. Ce soir, on saute le pas. Maintenant je suis certain de ce que je veux.
—Chéri, tu es vraiment sûr.
—Oui, pas toi ? Tu as reconnu que tu avais été excitée… Mais je ne veux pas te forcer. On a pris cette décision tous les deux. Tu te souviens ? Il fallait à tout prix qu'on se réveille. On baisait par routine. Le club libertin est la solution. Anonyme. Sans engagement définitif. Le lieu idéal afin que je puisse te voir avec un autre homme. Pour commencer, un échange nous avait paru plus compliqué à gérer.
—Oui, c'est vrai. Mais il y a un pas entre regarder et faire.
—C'est vrai, mais tu avais bien apprécié cet homme qui baisait la femme, manifestement l'épouse de celui qui regardait. Un couple comme nous. Tu ne te vois pas à la place de la femme. Elle avait manifestement beaucoup de plaisir. Et tu as vu ces regards entre le couple ? Une vraie complicité. C'est bien ce que l'on recherche ?
—Oui, mais pourquoi on ne ferait pas l'inverse. Toi avec une femme et moi je regarderais.
—Avec la robe que tu portes, tu seras le centre des attentions masculines. Tu es trop belle chérie.
—Flatteur. Tout de même, me faire mettre cette robe avant d'arriver au club. Tu as vu tous les regards. Heureusement qu'il y avait peu de monde.
—Parfaite répétition pour tout à l'heure.
—Tu es le plus coquin des maris.
—Plus que coquin et j'espère que toi chérie tu seras plus, il baisse le ton, plus que coquine. Étonne-moi chérie, fais toi "salope" pour ton plaisir et le mien.
—Carrément.
— Tu sais, chérie, de parler de tout cela m'a excité. Viens, allons à l'écart, là-bas, à l'ombre des arbres. Personne ne nous verra.
Cette conversation me dérange. Elle me ramène à la situation dans mon couple. Evidemment de façon différente, mais pour les grandes lignes, oui.
Je ne sais pas ce qui m'a prise. En réalité, si je sais, la curiosité. Je les ai suivis. Discrètement, à distance, comme une voleuse. Ils ont contourné l'aire, sont passés derrière le bloc des sanitaires, là où la lumière des lampadaires se perd dans les feuillages. Sous les arbres, il y avait un banc, un peu en retrait. Juste un panneau lumineux de l'autoroute en fait l'éclairage.
Je me suis arrêtée dans l'ombre, à quelques mètres, le cœur battant comme celui d'une gamine qui espionne les grands. La femme a posé les mains sur le banc, lui offrant sa croupe et il l'a prise par derrière, sans attendre, comme si la conversation n'avait été que le préambule nécessaire et que maintenant le reste allait de soi. Même pas besoin de remonter la robe, un pli de tissu suffisait à dégager les fesses Ses mains sur les hanches de sa femme. Rien de grossier dans leurs gestes. Une évidence tranquille, presque évidente, celle de deux personnes qui se connaissent et qui ont décidé, ensemble, de ne plus s'ennuyer.
Et moi je regardais. Honteuse et sans honte à la fois. Le sang me montait aux tempes.
C'est là qu'il m'a vue. Un mouvement de sa tête, un regard qui accroche le mien dans la pénombre. Il s'est arrêté net. Un instant j'ai cru qu'il allait crier, s'indigner, m'agresser. J'ai fait un pas en avant, les mains ouvertes, la voix étranglée :
— J'ai entendu votre conversation sans le vouloir, pardonnez-moi. J'envie votre liberté. Je ne veux pas vous déranger, je vous laisse.
— Non, dit-il. Restez. Approchez, même. Cela nous fera une répétition, n'est-ce pas, chérie ?
Elle tourne la tête vers moi. Elle sourit. Un sourire immense, sans gêne, presque reconnaissant.
— Oui, dit-elle. Restez.
Alors je me suis approchée. Je ne raconte pas cela fièrement, je le raconte comme on confesse un vertige. Je ne pouvais pas faire autrement. Ils n'ont pas changé leurs gestes pour moi, ils ont continué. Il s'est assis sur le banc, elle est venue sur lui, sa robe ouverte maintenant, et il lui a dit, dans un souffle :
— Tourne-toi vers elle. Qu'elle te voie bien.
Elle s'est tournée vers moi. Elle se baisait. Je ne sais pas comment dire ça autrement. Les mots convenables ne conviennent pas ici. Elle montait et descendait sur son mari, le dos cambré, ses mains sur ses cuisses, et elle me regardait, moi, droit dans les yeux, pendant que le plaisir lui montait au visage. Pas pour me narguer, pour partager. Il y avait dans son regard quelque chose de bouleversant, une sorte d'évidence.
Regarde ce que c'est, regarde ce que ça fait, quand on ose.
Ses yeux se sont plissés, sa bouche s'est ouverte, son souffle s'est fait court, irrégulier, de plus en plus rapide. Elle était manifestement excitée, pleinement, totalement, sans retenue, une femme qui jouit sans cacher qu'elle jouit. Il la tenait par la taille, il me regardait lui aussi, et leurs deux regards se sont perdus au moment où tout a basculé. Elle a joui, bruyamment, librement, dans l'air tiède de l'aire d'autoroute, et lui, quelques secondes après, la serrant contre lui, dans un long frisson silencieux.
Le silence ensuite. Le ronronnement lointain de l'autoroute. Ils se sont rhabillés en riant doucement, sans précipitation.
Avant de partir, ils sont passés devant moi. C'est elle qui a parlé :
— Merci. Bonne route, madame. J'espère que nous vous avons inspirés ?
Merci. C'est moi qu'ils remerciaient. Moi, l'inconnue qui les avait regardés, et qu'ils avaient regardée.
Ils sont partis vers leur voiture. La robe, au passage, était effectivement une provocation sexuelle assumée, portée avec un sourire de complicité. Elle marchait comme une femme qui sait où elle va..
Je suis restée un long moment sous les arbres avant de reprendre la route. Mes pensées s'égarant.
------------------------
Je ne pense plus au couple. Enfin si, tout le temps, mais pas comme une histoire entendue par hasard, comme un fantasme irréalisable alors qu'eux…
Quarante-cinq ans. Qui a décidé que c'était un âge où l'on rangeait ses désirs sous les couvertures ? Les enfants s'en vont, l'un déjà parti, l'autre une main sur la porte de sortie et je découvre que la maison ne va plus contenir grand-chose à part nous. Ewen et moi. Ewen et son travail, pour être honnête. Il rentre, il mange, il raconte ses réunions, il s'endort devant la série du moment. Et moi, je corrige des copies, je prépare mes cours, j'attends, je ne sais quoi.
Je m'ennuie. Pas de cet ennui qu'on soigne par un week-end au bord de la mer. Un ennui plus intime, plus sournois. Celui qui s'installe entre deux corps qui se connaissent par cœur, c'est le cas de le dire. On fait l'amour, si on peut appeler ça comme cela. Par habitude. Par politesse. Le samedi parfois, vite, gentiment, comme une case à cocher sur une liste de choses à faire. Je n'ai pas souvenance d'avoir eu de la peine à cette retraite anticipée des sens. C'est ça le pire : je ne l'avais même pas remarqué, jusqu'à ce qu'un inconnu, derrière une palissade d'aire d'autoroute, me le pointe du doigt.
On baisait par routine. Voilà. C'est dit. C'est nous. Sauf que nous, on n'en parle pas. On n'a jamais parlé de ça. On parle du crédit, de la santé de ma mère, des projets de nos enfants. Mais de désir, de fantaisie, de ce qui fait battre un peu plus vite, non. Chez nous, ces choses-là sont comme les draps du haut de l'armoire : on sait qu'ils existent, on ne les sort jamais.
Et pourtant. Leurs voix me reviennent, mot pour mot, comme si je les avais enregistrées.
Moi, j'en serais incapable. Dire à Ewen : Il faut à tout prix qu'on se réveille. Je n'arrive pas à imaginer la phrase sortant de ma bouche. Chez nous, on n'a jamais eu cette conversation-là. Jamais. Même jeunes, même en vacances, même ivres. On s'est aimés, on s'aime encore je crois, mais dans la langue du quotidien, celle qui ne possède pas les mots pour ça.
Je pourrais prendre un amant. L'idée me traverse comme une solution, immorale, puis plus rien. Un amant. Qui ? Le collègue de maths qui me fixe un peu trop longuement à la cantine ? Ridicule. Un inconnu ? Comment on fait, à quarante-cinq ans, quand on n'a jamais dragué de sa vie ?
Je sais en pensant cela que je me cache la vérité. Une vérité qui date mais qui a bien failli briser mon couple.
Et d'abord, qui me dit qu'Ewen n'a pas déjà fait le pas ? Il est si absent, parfois. Une maîtresse expliquerait des choses. L'idée devrait me faire mal. Elle me fait mal. Mais pas autant que je l'aurais cru, et ça aussi, c'est une information.
Des images me viennent, je les laisse passer comme les bornes kilométriques. Une chambre d'hôtel anonyme, moi, sans prénom. Une main inconnue sur ma nuque. Ewen qui me regarderait… Non, pas Ewen, pas encore lui, je recule l'image comme on recule un plat trop épicé. Des scénarios de film, sans doute, mal recyclés, sans vraie consistance, que je n'assume même pas jusqu'au bout : je ne me vois pas faire le premier pas, ni savoir ce que je voudrais qu'il se passe. Mais le corps, lui, répond. Cette chaleur basse, inattendue, à une heure où je devrais penser au lit, au vrai, celui qui m'attend, vide.
Ce n'est pas un amant que je veux, je crois. C'est ça qui me manque : la conversation. Le risque. La phrase qu'on ne devrait pas dire. On a pris cette décision tous les deux. Quelle complicité, la preuve que rien n'est perdu pour ce couple… Mais moi. Moi et Ewen. Quelque chose à perdre ou à gagner. Depuis combien d'années je n'ai plus rien à gagner ?
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Je buvais un café, dehors cherchant un peu d'air et c'est alors que j'ai entendu, de l'autre côté de la palissade qui séparait les tables :
—On est bien d'accord, cette fois tu te laisses aller. La semaine dernière, c'était pour regarder et se faire une idée. Ce soir, on saute le pas. Maintenant je suis certain de ce que je veux.
—Chéri, tu es vraiment sûr.
—Oui, pas toi ? Tu as reconnu que tu avais été excitée… Mais je ne veux pas te forcer. On a pris cette décision tous les deux. Tu te souviens ? Il fallait à tout prix qu'on se réveille. On baisait par routine. Le club libertin est la solution. Anonyme. Sans engagement définitif. Le lieu idéal afin que je puisse te voir avec un autre homme. Pour commencer, un échange nous avait paru plus compliqué à gérer.
—Oui, c'est vrai. Mais il y a un pas entre regarder et faire.
—C'est vrai, mais tu avais bien apprécié cet homme qui baisait la femme, manifestement l'épouse de celui qui regardait. Un couple comme nous. Tu ne te vois pas à la place de la femme. Elle avait manifestement beaucoup de plaisir. Et tu as vu ces regards entre le couple ? Une vraie complicité. C'est bien ce que l'on recherche ?
—Oui, mais pourquoi on ne ferait pas l'inverse. Toi avec une femme et moi je regarderais.
—Avec la robe que tu portes, tu seras le centre des attentions masculines. Tu es trop belle chérie.
—Flatteur. Tout de même, me faire mettre cette robe avant d'arriver au club. Tu as vu tous les regards. Heureusement qu'il y avait peu de monde.
—Parfaite répétition pour tout à l'heure.
—Tu es le plus coquin des maris.
—Plus que coquin et j'espère que toi chérie tu seras plus, il baisse le ton, plus que coquine. Étonne-moi chérie, fais toi "salope" pour ton plaisir et le mien.
—Carrément.
— Tu sais, chérie, de parler de tout cela m'a excité. Viens, allons à l'écart, là-bas, à l'ombre des arbres. Personne ne nous verra.
Cette conversation me dérange. Elle me ramène à la situation dans mon couple. Evidemment de façon différente, mais pour les grandes lignes, oui.
Je ne sais pas ce qui m'a prise. En réalité, si je sais, la curiosité. Je les ai suivis. Discrètement, à distance, comme une voleuse. Ils ont contourné l'aire, sont passés derrière le bloc des sanitaires, là où la lumière des lampadaires se perd dans les feuillages. Sous les arbres, il y avait un banc, un peu en retrait. Juste un panneau lumineux de l'autoroute en fait l'éclairage.
Je me suis arrêtée dans l'ombre, à quelques mètres, le cœur battant comme celui d'une gamine qui espionne les grands. La femme a posé les mains sur le banc, lui offrant sa croupe et il l'a prise par derrière, sans attendre, comme si la conversation n'avait été que le préambule nécessaire et que maintenant le reste allait de soi. Même pas besoin de remonter la robe, un pli de tissu suffisait à dégager les fesses Ses mains sur les hanches de sa femme. Rien de grossier dans leurs gestes. Une évidence tranquille, presque évidente, celle de deux personnes qui se connaissent et qui ont décidé, ensemble, de ne plus s'ennuyer.
Et moi je regardais. Honteuse et sans honte à la fois. Le sang me montait aux tempes.
C'est là qu'il m'a vue. Un mouvement de sa tête, un regard qui accroche le mien dans la pénombre. Il s'est arrêté net. Un instant j'ai cru qu'il allait crier, s'indigner, m'agresser. J'ai fait un pas en avant, les mains ouvertes, la voix étranglée :
— J'ai entendu votre conversation sans le vouloir, pardonnez-moi. J'envie votre liberté. Je ne veux pas vous déranger, je vous laisse.
— Non, dit-il. Restez. Approchez, même. Cela nous fera une répétition, n'est-ce pas, chérie ?
Elle tourne la tête vers moi. Elle sourit. Un sourire immense, sans gêne, presque reconnaissant.
— Oui, dit-elle. Restez.
Alors je me suis approchée. Je ne raconte pas cela fièrement, je le raconte comme on confesse un vertige. Je ne pouvais pas faire autrement. Ils n'ont pas changé leurs gestes pour moi, ils ont continué. Il s'est assis sur le banc, elle est venue sur lui, sa robe ouverte maintenant, et il lui a dit, dans un souffle :
— Tourne-toi vers elle. Qu'elle te voie bien.
Elle s'est tournée vers moi. Elle se baisait. Je ne sais pas comment dire ça autrement. Les mots convenables ne conviennent pas ici. Elle montait et descendait sur son mari, le dos cambré, ses mains sur ses cuisses, et elle me regardait, moi, droit dans les yeux, pendant que le plaisir lui montait au visage. Pas pour me narguer, pour partager. Il y avait dans son regard quelque chose de bouleversant, une sorte d'évidence.
Regarde ce que c'est, regarde ce que ça fait, quand on ose.
Ses yeux se sont plissés, sa bouche s'est ouverte, son souffle s'est fait court, irrégulier, de plus en plus rapide. Elle était manifestement excitée, pleinement, totalement, sans retenue, une femme qui jouit sans cacher qu'elle jouit. Il la tenait par la taille, il me regardait lui aussi, et leurs deux regards se sont perdus au moment où tout a basculé. Elle a joui, bruyamment, librement, dans l'air tiède de l'aire d'autoroute, et lui, quelques secondes après, la serrant contre lui, dans un long frisson silencieux.
Le silence ensuite. Le ronronnement lointain de l'autoroute. Ils se sont rhabillés en riant doucement, sans précipitation.
Avant de partir, ils sont passés devant moi. C'est elle qui a parlé :
— Merci. Bonne route, madame. J'espère que nous vous avons inspirés ?
Merci. C'est moi qu'ils remerciaient. Moi, l'inconnue qui les avait regardés, et qu'ils avaient regardée.
Ils sont partis vers leur voiture. La robe, au passage, était effectivement une provocation sexuelle assumée, portée avec un sourire de complicité. Elle marchait comme une femme qui sait où elle va..
Je suis restée un long moment sous les arbres avant de reprendre la route. Mes pensées s'égarant.
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Je ne pense plus au couple. Enfin si, tout le temps, mais pas comme une histoire entendue par hasard, comme un fantasme irréalisable alors qu'eux…
Quarante-cinq ans. Qui a décidé que c'était un âge où l'on rangeait ses désirs sous les couvertures ? Les enfants s'en vont, l'un déjà parti, l'autre une main sur la porte de sortie et je découvre que la maison ne va plus contenir grand-chose à part nous. Ewen et moi. Ewen et son travail, pour être honnête. Il rentre, il mange, il raconte ses réunions, il s'endort devant la série du moment. Et moi, je corrige des copies, je prépare mes cours, j'attends, je ne sais quoi.
Je m'ennuie. Pas de cet ennui qu'on soigne par un week-end au bord de la mer. Un ennui plus intime, plus sournois. Celui qui s'installe entre deux corps qui se connaissent par cœur, c'est le cas de le dire. On fait l'amour, si on peut appeler ça comme cela. Par habitude. Par politesse. Le samedi parfois, vite, gentiment, comme une case à cocher sur une liste de choses à faire. Je n'ai pas souvenance d'avoir eu de la peine à cette retraite anticipée des sens. C'est ça le pire : je ne l'avais même pas remarqué, jusqu'à ce qu'un inconnu, derrière une palissade d'aire d'autoroute, me le pointe du doigt.
On baisait par routine. Voilà. C'est dit. C'est nous. Sauf que nous, on n'en parle pas. On n'a jamais parlé de ça. On parle du crédit, de la santé de ma mère, des projets de nos enfants. Mais de désir, de fantaisie, de ce qui fait battre un peu plus vite, non. Chez nous, ces choses-là sont comme les draps du haut de l'armoire : on sait qu'ils existent, on ne les sort jamais.
Et pourtant. Leurs voix me reviennent, mot pour mot, comme si je les avais enregistrées.
Moi, j'en serais incapable. Dire à Ewen : Il faut à tout prix qu'on se réveille. Je n'arrive pas à imaginer la phrase sortant de ma bouche. Chez nous, on n'a jamais eu cette conversation-là. Jamais. Même jeunes, même en vacances, même ivres. On s'est aimés, on s'aime encore je crois, mais dans la langue du quotidien, celle qui ne possède pas les mots pour ça.
Je pourrais prendre un amant. L'idée me traverse comme une solution, immorale, puis plus rien. Un amant. Qui ? Le collègue de maths qui me fixe un peu trop longuement à la cantine ? Ridicule. Un inconnu ? Comment on fait, à quarante-cinq ans, quand on n'a jamais dragué de sa vie ?
Je sais en pensant cela que je me cache la vérité. Une vérité qui date mais qui a bien failli briser mon couple.
Et d'abord, qui me dit qu'Ewen n'a pas déjà fait le pas ? Il est si absent, parfois. Une maîtresse expliquerait des choses. L'idée devrait me faire mal. Elle me fait mal. Mais pas autant que je l'aurais cru, et ça aussi, c'est une information.
Des images me viennent, je les laisse passer comme les bornes kilométriques. Une chambre d'hôtel anonyme, moi, sans prénom. Une main inconnue sur ma nuque. Ewen qui me regarderait… Non, pas Ewen, pas encore lui, je recule l'image comme on recule un plat trop épicé. Des scénarios de film, sans doute, mal recyclés, sans vraie consistance, que je n'assume même pas jusqu'au bout : je ne me vois pas faire le premier pas, ni savoir ce que je voudrais qu'il se passe. Mais le corps, lui, répond. Cette chaleur basse, inattendue, à une heure où je devrais penser au lit, au vrai, celui qui m'attend, vide.
Ce n'est pas un amant que je veux, je crois. C'est ça qui me manque : la conversation. Le risque. La phrase qu'on ne devrait pas dire. On a pris cette décision tous les deux. Quelle complicité, la preuve que rien n'est perdu pour ce couple… Mais moi. Moi et Ewen. Quelque chose à perdre ou à gagner. Depuis combien d'années je n'ai plus rien à gagner ?
Merde c'est quoi cela. Un accident ? Une unique file ? Sortir de l'autoroute ? Jamais. C'est certain que je vais me perdre ? Lire une carte ? Vous n'y pensez pas.
Je reste. J'attends. J'ai de quoi occuper mes pensées. Ce couple. Je l'intègre au mien. Je ne sens moins seule.
Je reste. J'attends. J'ai de quoi occuper mes pensées. Ce couple. Je l'intègre au mien. Je ne sens moins seule.
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Quatre heures du matin. Trop tard pour l'hôtel. Trop tard pour explorer la bâtisse que je ne connais pas, Sans eau, sans gaz, sans chauffage. En principe demain on doit tout reconnecter. Je vais pouvoir faire une estimation. En principe on ne gardera pas cette maison, enfin cette maison qui manifestement fait partie d'un ancien corps de ferme dont les trois quarts ont été aménagés et occupés. C'est la raison de mon voyage.
Pas question que j'aille coucher dans une bâtisse qui me parait hostile. Je décide d'attendre le jour pour entrer. En attendant je m'installe à l'arrière de la voiture.
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Il fait grand jour. Merde, midi. J'ai dormi six heures. Je suis raide. J'ai besoin de me soulager. Sur ce côté il n'y a personne. Je me soulage. Je marche un peu. Je découvre toute la bâtisse. Deux voitures sont stationnées du coté rénové. La différence est flagrante entre cette partie et mon "héritage". Je sais pour l'avoir vu sur Maps, qu'il y a même une piscine à l'intérieur du U que forme cette ancienne ferme.
Pas question que j'aille coucher dans une bâtisse qui me parait hostile. Je décide d'attendre le jour pour entrer. En attendant je m'installe à l'arrière de la voiture.
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Il fait grand jour. Merde, midi. J'ai dormi six heures. Je suis raide. J'ai besoin de me soulager. Sur ce côté il n'y a personne. Je me soulage. Je marche un peu. Je découvre toute la bâtisse. Deux voitures sont stationnées du coté rénové. La différence est flagrante entre cette partie et mon "héritage". Je sais pour l'avoir vu sur Maps, qu'il y a même une piscine à l'intérieur du U que forme cette ancienne ferme.
J'entre chez moi. Tout est vieux. Je savais que le propriétaire était un ancien agriculteur, mais c'est d'un autre âge. Manifestement c'est vide depuis des mois. Je sais qu'il est décédé dans la maison de retraite. Le notaire ne savait pas grand-chose. Je suis l'unique héritière d'un lointain parent que je n'ai jamais rencontré.
Poussière. Tout est à refaire. Si je vends je ne vais pas en tirer grand-chose. Un escalier. Je monte. A l'étage il fait bien plus clair. Evidemment les fenêtres n'ont pas de volets. Les carreaux sont couverts de poussière. J'arrive à ouvrir une fenêtre. Elle donne sur le jardin, une piscine et… Oh… Mais… Qu'est-ce que ? J'appelle le 17 ?
Je vois… Je découvre.
Poussière. Tout est à refaire. Si je vends je ne vais pas en tirer grand-chose. Un escalier. Je monte. A l'étage il fait bien plus clair. Evidemment les fenêtres n'ont pas de volets. Les carreaux sont couverts de poussière. J'arrive à ouvrir une fenêtre. Elle donne sur le jardin, une piscine et… Oh… Mais… Qu'est-ce que ? J'appelle le 17 ?
Je vois… Je découvre.
Je vois. Enfin, je crois voir.
La véranda de l'autre aile, celle qui est aménagée, habitée, s'ouvre sur la piscine par une grande structure en bois. Et à cette structure, une femme est attachée. Bras écartés, chevilles liées, le corps tendu comme un arc. Devant elle, un homme. Nu, lui aussi. Il tient quelque chose, un fouet, un martinet, plusieurs lanières de cuir qui pendent de sa main.
Mon cerveau refuse de comprendre. Puis un premier coup part. Le claquement traverse le silence de la cour. La femme frissonne de tout son corps. Je m'attends à un cri, à des pleurs. Rien. Un gémissement sourd, presque... reconnaissant. Un second coup. Elle se cambre. L'homme s'approche, lui parle à l'oreille, caresse la trace rouge qu'il vient de dessiner.
Je ne peux pas détacher les yeux. Ce n'est pas de la violence. C'est pire, d'une certaine façon : c'est un rituel. Une cérémonie à deux, où chacun semble exactement à sa place.
Et puis l'homme tourne la tête.
Vers moi. Vers ma fenêtre poussiéreuse du côté mort de la ferme. Le temps se fige. La femme, elle aussi, m'a vue, elle s'est raidie, et je lis sur son visage quelque chose qui n'est pas de la honte : c'est de la fureur.
Je claque la fenêtre. Le battant mal amorti résonne comme une porte de prison. Je reste plantée là, le dos collé au mur de la pièce vide, le cœur en cavale, à écouter mes propres pulsations.
Qu'est-ce que je viens de voir ? Chez moi. Dans ma maison, enfin, dans la cour de ma maison. Il faut que j'appelle quelqu'un ? La police ? Pour dire quoi ? Elle ne criait pas. Elle ne se débattait pas. Elle était...
Un coup sourd, en bas. Puis un autre. Des coups sur la porte d'entrée. Violents.
Je dévale l'escalier en me demandant ce que je vais bien pouvoir dire. Avant même que je touche la poignée, une voix de l'autre côté me traverse :
— Ouvrez ! Je sais que vous êtes là ! Ouvrez !
J'ouvre. La femme est là, un peignoir jeté sur elle, le regard en flammes. L'homme est derrière, en chemise, fermé, le visage dur.
— Qu'est-ce que vous faisiez à cette fenêtre ? Vous espionnez les gens, c'est ça ? Vous vous cachiez pour nous observer ?
— Je...
— Cette partie est inhabitable ! Elle devrait être condamnée ! Qu'est-ce que vous fabriquez là-dedans, à nous fixer comme une voyeuse ?
— C'est chez moi.
Le silence tombe. La femme cligne des yeux.
— Pardon ?
— C'est chez moi. Enfin, je tends le courrier que j'ai sorti de mon sac par réflexe, la lettre du notaire. J'ai hérité de cette partie de la ferme. L'aile non rénovée. Je suis arrivée cette nuit, j'ai attendu le jour pour visiter. Je ne savais pas que... Que la cour donnait sur votre véranda.
La véranda de l'autre aile, celle qui est aménagée, habitée, s'ouvre sur la piscine par une grande structure en bois. Et à cette structure, une femme est attachée. Bras écartés, chevilles liées, le corps tendu comme un arc. Devant elle, un homme. Nu, lui aussi. Il tient quelque chose, un fouet, un martinet, plusieurs lanières de cuir qui pendent de sa main.
Mon cerveau refuse de comprendre. Puis un premier coup part. Le claquement traverse le silence de la cour. La femme frissonne de tout son corps. Je m'attends à un cri, à des pleurs. Rien. Un gémissement sourd, presque... reconnaissant. Un second coup. Elle se cambre. L'homme s'approche, lui parle à l'oreille, caresse la trace rouge qu'il vient de dessiner.
Je ne peux pas détacher les yeux. Ce n'est pas de la violence. C'est pire, d'une certaine façon : c'est un rituel. Une cérémonie à deux, où chacun semble exactement à sa place.
Et puis l'homme tourne la tête.
Vers moi. Vers ma fenêtre poussiéreuse du côté mort de la ferme. Le temps se fige. La femme, elle aussi, m'a vue, elle s'est raidie, et je lis sur son visage quelque chose qui n'est pas de la honte : c'est de la fureur.
Je claque la fenêtre. Le battant mal amorti résonne comme une porte de prison. Je reste plantée là, le dos collé au mur de la pièce vide, le cœur en cavale, à écouter mes propres pulsations.
Qu'est-ce que je viens de voir ? Chez moi. Dans ma maison, enfin, dans la cour de ma maison. Il faut que j'appelle quelqu'un ? La police ? Pour dire quoi ? Elle ne criait pas. Elle ne se débattait pas. Elle était...
Un coup sourd, en bas. Puis un autre. Des coups sur la porte d'entrée. Violents.
Je dévale l'escalier en me demandant ce que je vais bien pouvoir dire. Avant même que je touche la poignée, une voix de l'autre côté me traverse :
— Ouvrez ! Je sais que vous êtes là ! Ouvrez !
J'ouvre. La femme est là, un peignoir jeté sur elle, le regard en flammes. L'homme est derrière, en chemise, fermé, le visage dur.
— Qu'est-ce que vous faisiez à cette fenêtre ? Vous espionnez les gens, c'est ça ? Vous vous cachiez pour nous observer ?
— Je...
— Cette partie est inhabitable ! Elle devrait être condamnée ! Qu'est-ce que vous fabriquez là-dedans, à nous fixer comme une voyeuse ?
— C'est chez moi.
Le silence tombe. La femme cligne des yeux.
— Pardon ?
— C'est chez moi. Enfin, je tends le courrier que j'ai sorti de mon sac par réflexe, la lettre du notaire. J'ai hérité de cette partie de la ferme. L'aile non rénovée. Je suis arrivée cette nuit, j'ai attendu le jour pour visiter. Je ne savais pas que... Que la cour donnait sur votre véranda.
La femme déplie la lettre du notaire, la lit une fois, deux fois. Son visage se transforme. La fureur s'écoule d'elle comme l'eau d'un vase fissuré.
— Alors c'est vous, dit-elle doucement. Vous êtes... la petite-fille ? L'arrière-petite-nièce ?
— Je n'en sais rien, moi-même. Le notaire dit que je suis l'unique héritière. Je ne l'avais jamais rencontré. Je ne savais même pas que cette maison existait avant trois semaines.
L'homme, derrière elle, pousse un long soupir. Elle se tourne vers lui, et ils échangent un regard long, complice, qui me fait comprendre qu'ils partagent bien plus qu'une maison aménagée.
— Entrons, dit-elle enfin. Enfin, restez. Il faut qu'on vous explique.
Elle s'appelle Claire. L'homme se présente à son tour : Mathias. On reste un instant sur le seuil de ma porte, ma porte à moi, bancale, délabrée, avec ses gonds rouillés et puis elle parle, les mains croisées devant elle, comme pour se contenir.
— On connaissait bien Marcel. Le propriétaire, votre... Votre parent. Il nous a vendu les trois quarts de la ferme il y a six ans. On a tout refait nous-mêmes, la toiture, les ouvertures, la piscine. Et il y avait un accord entre nous. Un accord oral, rien d'écrit, je le sais, on a été naïfs. Le jour où il partirait, où il serait fatigué de la maison, où il voudrait une place à la maison de retraite, il nous vendrait le reste…
— Et puis ?
— Et puis, il y a eu l'AVC. On l'a su après coup. Il est parti inconscient, en ambulance, on n'a même pas pu lui parler. La maison de retraite, l'hôpital... et plus de nouvelles. On appelait, on écrivait au notaire, il ne répondait rien. Et ce matin on découvre qu'il est décédé et que sa maison appartient à une inconnue qui nous observe par la fenêtre.
Elle sourit, à moitié. Le sourire désamorce tout.
— Alors voilà. Nous, nous sommes toujours acheteurs. Si un jour vous voulez vendre, ce sera à nous de...
— Je ne sais pas encore ce que je vais faire, dis-je honnêtement. Je dois faire estimer, voir l'étendue des travaux. Je suis arrivée cette nuit, je n'ai même pas d'eau ni d'électricité de mon côté. Ils devaient rebrancher plus tard.
Claire me dévisage. Et soudain, son regard change. Elle me détaille de la tête aux pieds.
— Attendez. Vous avez dormi... Dans la voiture ? Vous n'avez rien mangé ?
— Je survivrai.
— Vous ne survivrez pas, corrige-t-elle déjà en me prenant par le bras. Vous venez. Douche, puis déjeuner. C'est non négociable.
Je n'oppose aucune résistance. Ma maison est un tombeau de poussière, et l'eau chaude m'appelle comme une sirène.
La douche est un paradis. Quand je ressors, enveloppée dans une serviette de luxe qui sent la lavande, j'entends une porte claquer au rez-de-chaussée, puis le ronflement d'un moteur qui s'éloigne sur l'allée. Je descends, encore essorant mes cheveux. La maison semble vide. Il n'y a que Claire, dans la cuisine, qui bat des œufs.
— Il est parti. Des choses à faire. Juste ces mots pour expliquer l'absence de Mathias, son mari.
Une omelette plus tard, nous déjeunons sur la terrasse, à l'ombre d'un parasol immense. Pain grillé, tomates du jardin, un vin blanc si frais qu'il me rappelle les vacances. J'en suis à mon deuxième verre, et le silence entre nous est devenu de ces silences-là, confortables, quand je me surprends à regarder la place vide de Mathias, puis Claire.
— Votre mari ne mange jamais avec vous ? Dis-je, pour dire quelque chose.
Claire pose sa fourchette.
— Ce n'est pas mon mari.
Silence.
Le vent fait frémir le parasol. Quelque part, une abeille tourne autour des tomates. Et moi, je reste ma fourchette en l'air, brusquement revenue à ce que j'ai vu ce matin par la fenêtre, la femme attachée, l'homme, le fouet, la cérémonie, en me disant que peut-être, après tout, ce n'étais pas si simple.
— Oh... Rassurez-vous, dis-je enfin en reposant ma fourchette. Je ne dirai rien de ce que j'ai entraperçu. Vos... pratiques ne me regardent pas.
Claire me regarde. Puis elle se sert un verre de vin, en boit une gorgée, comme pour se donner du courage.
— Vous n'avez pas à vous taire. Vous avez le droit de comprendre.
Elle pose son verre.
— Mon mari est au courant. De tout. C'est d'ailleurs pour ça que Mathias est parti tout à l'heure. Il n'aime pas rester quand il n'y a pas de... De raisons. Mon mari, lui, il est médecin. Enseignant à la fac de médecine, en plus. Entre les gardes, les cours, les congrès, il traverse ma vie comme un train traverse une gare. On se voit, on se salue, et il repart.
Nouveau silence. Je repense à la chaise vide.
— C'est décidément un voyage plein de surprises, dis-je pour conjurer le malaise. Et moi qui croyais que mon héritage allait être la seule aventure de l'année.
Elle sourit.
— Ah oui ? Racontez.
Alors je raconte. La route, la nuit, l'arrêt sur l'aire d'autoroute, cette halte où j'avais croisé des inconnus, un échange de regards, une phrase, un trouble resté là, en suspens, comme un vêtement qu'on n'a pas osé essayer. Je n'explique pas tout, mais elle entend entre les lignes, je le vois à son demi-sourire. Puis mon arrivée ici, quatre heures du matin, la voiture, la poussière, la fenêtre, et ce que j'y ai découvert.
— Deux fois en vingt-quatre heures, je conclus. Des choses que je ne croyais que des inventions pour sites érotiques. Je me demande si ce ne sont pas des signes, pour moi.
Claire me fixe un long moment. Puis, comme si ma phrase avait tiré un fil :
— Mes enfants sont partis, dit-elle. Les uns après les autres, comme il se doit. La grande maison s'est vidée. Mon mari, de plus en plus absent. Je m'ennuyais, Eve. Je m'ennuyais à mourir dans cette belle maison que nous avions rénovée ensemble. Une amie, pour me distraire, m'a proposé de l'accompagner dans un club libertin. Vous savez, de ces endroits discrets, loin de tout. Comme le couple que vous avez croisé cette nuit.
Elle se reverse du vin, la main légèrement tremblante.
— Mon mari, à qui je ne cachais rien, a accepté. À une condition : que ce soit assez loin, et discret. Il ne voulait pas que les gens de la fac, les patients, les voisines, apprennent quoi que ce soit. Alors j'y suis allée. La première fois, j'ai regardé. Les fois suivantes, je n'ai pas fait que regarder. Et c'est là-bas que j'ai découvert... Cette pratique. La relation dominant-soumise. Avec tout ce qui va avec. De prime abord, ça m'a semblé insoutenable, croyez-moi. J'étais sûre que c'était de la violence déguisée, de la souffrance maquillée en plaisir.
Elle tourne son verre entre ses doigts, les yeux dans le vide.
— Et puis Mathias m'a regardée. Pas comme les autres regardent une femme de mon âge, avec cette politesse qui vous fait disparaître. Il m'a regardée comme si j'existais. Il m'a parlé. Il m'a appris. Doucement. Jamais rien que je n'aie choisi. Et j'ai découvert quelque chose que je n'aurais jamais cru. Dans la soumission, il y a un silence, un repos. Quand il décide, moi je n'ai plus rien à porter. Plus de maison trop grande, plus d'enfants, plus de mari absent, plus d'ennui. Plus rien à gérer. Juste moi, me retrouver, me découvrir…
Elle relève les yeux vers moi.
— C'est donc pendant une séance avec Mathias mon maître, que vous nous avez surprises, ce matin.
— Alors c'est vous, dit-elle doucement. Vous êtes... la petite-fille ? L'arrière-petite-nièce ?
— Je n'en sais rien, moi-même. Le notaire dit que je suis l'unique héritière. Je ne l'avais jamais rencontré. Je ne savais même pas que cette maison existait avant trois semaines.
L'homme, derrière elle, pousse un long soupir. Elle se tourne vers lui, et ils échangent un regard long, complice, qui me fait comprendre qu'ils partagent bien plus qu'une maison aménagée.
— Entrons, dit-elle enfin. Enfin, restez. Il faut qu'on vous explique.
Elle s'appelle Claire. L'homme se présente à son tour : Mathias. On reste un instant sur le seuil de ma porte, ma porte à moi, bancale, délabrée, avec ses gonds rouillés et puis elle parle, les mains croisées devant elle, comme pour se contenir.
— On connaissait bien Marcel. Le propriétaire, votre... Votre parent. Il nous a vendu les trois quarts de la ferme il y a six ans. On a tout refait nous-mêmes, la toiture, les ouvertures, la piscine. Et il y avait un accord entre nous. Un accord oral, rien d'écrit, je le sais, on a été naïfs. Le jour où il partirait, où il serait fatigué de la maison, où il voudrait une place à la maison de retraite, il nous vendrait le reste…
— Et puis ?
— Et puis, il y a eu l'AVC. On l'a su après coup. Il est parti inconscient, en ambulance, on n'a même pas pu lui parler. La maison de retraite, l'hôpital... et plus de nouvelles. On appelait, on écrivait au notaire, il ne répondait rien. Et ce matin on découvre qu'il est décédé et que sa maison appartient à une inconnue qui nous observe par la fenêtre.
Elle sourit, à moitié. Le sourire désamorce tout.
— Alors voilà. Nous, nous sommes toujours acheteurs. Si un jour vous voulez vendre, ce sera à nous de...
— Je ne sais pas encore ce que je vais faire, dis-je honnêtement. Je dois faire estimer, voir l'étendue des travaux. Je suis arrivée cette nuit, je n'ai même pas d'eau ni d'électricité de mon côté. Ils devaient rebrancher plus tard.
Claire me dévisage. Et soudain, son regard change. Elle me détaille de la tête aux pieds.
— Attendez. Vous avez dormi... Dans la voiture ? Vous n'avez rien mangé ?
— Je survivrai.
— Vous ne survivrez pas, corrige-t-elle déjà en me prenant par le bras. Vous venez. Douche, puis déjeuner. C'est non négociable.
Je n'oppose aucune résistance. Ma maison est un tombeau de poussière, et l'eau chaude m'appelle comme une sirène.
La douche est un paradis. Quand je ressors, enveloppée dans une serviette de luxe qui sent la lavande, j'entends une porte claquer au rez-de-chaussée, puis le ronflement d'un moteur qui s'éloigne sur l'allée. Je descends, encore essorant mes cheveux. La maison semble vide. Il n'y a que Claire, dans la cuisine, qui bat des œufs.
— Il est parti. Des choses à faire. Juste ces mots pour expliquer l'absence de Mathias, son mari.
Une omelette plus tard, nous déjeunons sur la terrasse, à l'ombre d'un parasol immense. Pain grillé, tomates du jardin, un vin blanc si frais qu'il me rappelle les vacances. J'en suis à mon deuxième verre, et le silence entre nous est devenu de ces silences-là, confortables, quand je me surprends à regarder la place vide de Mathias, puis Claire.
— Votre mari ne mange jamais avec vous ? Dis-je, pour dire quelque chose.
Claire pose sa fourchette.
— Ce n'est pas mon mari.
Silence.
Le vent fait frémir le parasol. Quelque part, une abeille tourne autour des tomates. Et moi, je reste ma fourchette en l'air, brusquement revenue à ce que j'ai vu ce matin par la fenêtre, la femme attachée, l'homme, le fouet, la cérémonie, en me disant que peut-être, après tout, ce n'étais pas si simple.
— Oh... Rassurez-vous, dis-je enfin en reposant ma fourchette. Je ne dirai rien de ce que j'ai entraperçu. Vos... pratiques ne me regardent pas.
Claire me regarde. Puis elle se sert un verre de vin, en boit une gorgée, comme pour se donner du courage.
— Vous n'avez pas à vous taire. Vous avez le droit de comprendre.
Elle pose son verre.
— Mon mari est au courant. De tout. C'est d'ailleurs pour ça que Mathias est parti tout à l'heure. Il n'aime pas rester quand il n'y a pas de... De raisons. Mon mari, lui, il est médecin. Enseignant à la fac de médecine, en plus. Entre les gardes, les cours, les congrès, il traverse ma vie comme un train traverse une gare. On se voit, on se salue, et il repart.
Nouveau silence. Je repense à la chaise vide.
— C'est décidément un voyage plein de surprises, dis-je pour conjurer le malaise. Et moi qui croyais que mon héritage allait être la seule aventure de l'année.
Elle sourit.
— Ah oui ? Racontez.
Alors je raconte. La route, la nuit, l'arrêt sur l'aire d'autoroute, cette halte où j'avais croisé des inconnus, un échange de regards, une phrase, un trouble resté là, en suspens, comme un vêtement qu'on n'a pas osé essayer. Je n'explique pas tout, mais elle entend entre les lignes, je le vois à son demi-sourire. Puis mon arrivée ici, quatre heures du matin, la voiture, la poussière, la fenêtre, et ce que j'y ai découvert.
— Deux fois en vingt-quatre heures, je conclus. Des choses que je ne croyais que des inventions pour sites érotiques. Je me demande si ce ne sont pas des signes, pour moi.
Claire me fixe un long moment. Puis, comme si ma phrase avait tiré un fil :
— Mes enfants sont partis, dit-elle. Les uns après les autres, comme il se doit. La grande maison s'est vidée. Mon mari, de plus en plus absent. Je m'ennuyais, Eve. Je m'ennuyais à mourir dans cette belle maison que nous avions rénovée ensemble. Une amie, pour me distraire, m'a proposé de l'accompagner dans un club libertin. Vous savez, de ces endroits discrets, loin de tout. Comme le couple que vous avez croisé cette nuit.
Elle se reverse du vin, la main légèrement tremblante.
— Mon mari, à qui je ne cachais rien, a accepté. À une condition : que ce soit assez loin, et discret. Il ne voulait pas que les gens de la fac, les patients, les voisines, apprennent quoi que ce soit. Alors j'y suis allée. La première fois, j'ai regardé. Les fois suivantes, je n'ai pas fait que regarder. Et c'est là-bas que j'ai découvert... Cette pratique. La relation dominant-soumise. Avec tout ce qui va avec. De prime abord, ça m'a semblé insoutenable, croyez-moi. J'étais sûre que c'était de la violence déguisée, de la souffrance maquillée en plaisir.
Elle tourne son verre entre ses doigts, les yeux dans le vide.
— Et puis Mathias m'a regardée. Pas comme les autres regardent une femme de mon âge, avec cette politesse qui vous fait disparaître. Il m'a regardée comme si j'existais. Il m'a parlé. Il m'a appris. Doucement. Jamais rien que je n'aie choisi. Et j'ai découvert quelque chose que je n'aurais jamais cru. Dans la soumission, il y a un silence, un repos. Quand il décide, moi je n'ai plus rien à porter. Plus de maison trop grande, plus d'enfants, plus de mari absent, plus d'ennui. Plus rien à gérer. Juste moi, me retrouver, me découvrir…
Elle relève les yeux vers moi.
— C'est donc pendant une séance avec Mathias mon maître, que vous nous avez surprises, ce matin.
Nous restons un moment sans parler. Puis nous débarrassons, chacune nos gestes, comme si nous avions toujours fait ça. Dans la véranda, le soleil de l'après-midi traverse les structures en bois, les mêmes structures où, ce matin, Claire était attachée. Je détourne les yeux, honteuse d'être à nouveau "voyeuse".
Le téléphone de Claire sonne. Elle décroche.
— Oui ?
Elle écoute. Son visage se ferme à demi, redevient neutre. Je devine le mari, la fac, un planning. Elle raccroche, reste un instant, songeuse, le téléphone reposé sur la table, mais qu'elle continue de regarder comme si elle était surprise de sa présence…
— Et si on se baignait ? Elle demande, soudainement, comme on revient d'un songe.
— Je n'ai pas de maillot.
— Un maillot ? Pourquoi faire ?
Et elle défait la robe qu'elle avait passé avant le déjeuner, la laisse tomber, et plonge. L'eau jaillit, la lumière se brise en mille éclats. Je reste au bord, bêtement, mes mains pendantes. Nous sommes entre femmes. Je me sens idiote et coincée, aussi je fais comme elle. Sauf que moi, c'est plus long, jupe, chemisier, soutient gorge, culotte. La fraîcheur de l'eau sur ma peau nue, le vertige de la liberté.
Nous nageons. Le temps s'efface. Je finis par flotter sur le dos, près du bord, les yeux mi-clos, le ciel immense au-dessus de moi. Alors je sens l'eau bouger. Claire se rapproche. Je la sens avant de la voir, comme on sent une vague.
— Votre venue m'a stoppée en plein vol avec Mathias, dit-elle, tout près. Je me sens encore toute excitée. Surtout après vous avoir parlé de tout cela.
—Je suis désolée. Je ne voulais pas vous perturber. Et tout en m'excusant je pose pieds.
Elle arrive derrière moi et sans que je m'y attende elle se colle contre mon dos. L'eau n'atténue rien. Je sens sa peau, sa poitrine, ses bras qui m'enlacent sans me serrer, sa respiration dans mes cheveux. Je ne sais que faire. C'est si soudain. Juste ce reproche de les avoir surpris et stoppé leurs ébats. Même cette remarque ne me préparait pas à cela.
Mon corps, lui, sait. C'est cela qui m'effraie. Lui se souvient sur l'autoroute. Lui se souvient, même si la découverte fut furtive, de cette femme attachée, prisonnière et qui vient de me dire que c'est le plus délicieux des supplices. C'est plus que troublant. Je n'ai pas l'habitude de tant de liberté, tant de franchise. Et pourtant, je ne me sauve pas. Je ne bouge pas. J'attends, comme si j'avais déjà commencé à subir.
Elle m'embrasse dans le cou. Sous l'oreille, le lobe, puis l'autre. Ses mains remontent, découvrent ma poitrine, et je sens ma respiration changer de camp.
— J'ai envie, mais si toi tu ne veux pas, dis-le-moi.
Je ne réponds pas. Ma réponse est dans le fait que je ne fuis pas.
Plus tard, je ne sais combien de temps, j'ai perdu toute notion, elle me conduit hors du bassin. Elle a étendu une serviette sur la grande table que nous venons de débarrasser, et elle m'y allonge, doucement, fermement, comme on dépose quelque chose de précieux. Une fois allongée sur la serviette tiède, offerte, les bras le long du corps, je sens d’abord les mains de Claire. Elles glissent sans hâte, paumes ouvertes, du creux de mon ventre jusqu’à la base de mon cou, puis redescendent en épousant les côtes, les hanches, l’intérieur des cuisses sans jamais aller là où tout se noue. Ses doigts remontent pour prendre mes seins, les soulever, les caresser du plat de la main, puis du bout des doigts. Elle pince à peine, juste assez pour que mon souffle se coupe. Elle ne peut que constater que mon corps me dénonce. Mes tétons sont des pointes qu'elle roule entre ses doigts. Sa bouche suit. Elle aspire doucement un mamelon, le relâche, recommence de l’autre côté. Mes pointes sont ma honte. Mes tétons me privent de toute réaction de défense. Au contraire, que c'est bon. Tout mon corps se tend vers elle, mais elle évite, encore et encore, le centre de mon désir. Ses cheveux humides balayent mon ventre, sa respiration y laisse des traînées brûlantes. Je gémis. Malgré moi. Un son sourd, rauque, qui m’étonne. Mon ventre se soulève, cherche ses lèvres, ses doigts, n’importe quoi qui touche enfin là où tout se concentre.
Pourtant j'ai conscience que tout est calculé, organisé, que si moi je suis brulante, elle garde la tête froide.
Claire glisse entre mes cuisses, les écarte d’un geste ferme et patient. Je la sens avant de la voir vraiment : le souffle chaud contre mon sexe, puis sa bouche qui s’y pose, large, ouverte, comme pour me boire. Ses lèvres m’enveloppent, molles et précises à la fois. Sa langue me trouve aussitôt qui me lèche tout entière en un long mouvement ascendant, puis se resserre, pointe, explore, tourne autour de mon clitoris sans le prendre encore. Je sursaute. Mes hanches tentent de se soulever. Une de ses mains me plaque doucement contre la table. L’autre main s’ouvre sur mon ventre, le maintien, le caresse en rythme. Elle m’ouvre davantage m’expose, et sa langue s’enfonce, lente, profonde, me goûte de l’intérieur. Elle revient au clitoris, l’entoure, le suce à peine, le relâche, recommence. Deux doigts glissent en moi, souples, cherchent, trouvent ce point qui fait basculer mon souffle. Ils avancent et reculent au même tempo que sa bouche. Je n’existe plus que là, sa langue qui me possède, ses lèvres qui m’aspirent, ses doigts qui me remplissent et s’ouvrent en moi. Le plaisir monte par vagues de plus en plus rapprochées, de plus en plus hautes. Je n’ai plus de mots, plus de pensées, seulement des gémissements qui s’étranglent et mon corps qui se cambre malgré la main qui le retient. Quand ça éclate, c’est une déflagration sourde, longue, qui part du bas-ventre et m’envahit tout entière, me secoue par secousses irrégulières. Claire ne s’arrête pas tout de suite, elle m’accompagne, adoucit, prolonge jusqu’à ce que je sois trop sensible et que mon corps se replie un peu. Alors elle se relève, me regarde, le visage encore brillant de moi.
Je reste étendue, les cuisses tremblantes, le souffle court, épuisée, vide et pleine à la fois, le ciel immense de la véranda au-dessus de moi, et en moi la certitude brûlante de ce que Claire vient de me donner
Elle m'aide à me relever. Elle me donne un verre d'eau.
—Je vais me baigner, tu viens.
Elle me tutoie. Ce n'est pas choquant, au contraire. Après notre conversation je me sentais déjà comme avec une amie de longues dates. Ses confidences sur sa vie de femme pouvaient se confondre avec les miennes, du moins jusqu’à ce qu'elle emprunte un chemin que, pour ma part, je n'aurais jamais imaginé. Vie d'épouse que la quarantaine rattrape avec tout son lot de changements.
—D'accord. J'en ai bien besoin. Tu m'as épuisée. Tu sais, c'est ma première fois.
—Moi aussi. Tu as trouvé cela bien ?
—Inattendu, surprenant, mais délicieusement coquin.
—Il faudra remercier Mathias.
—Mathias ? Ton… Ton…
—Tu peux dire "ton maitre" ou "ton dominant", mais si ces expressions te gênent, tu peux dire "ton ami ou ton amant".
—Pourquoi remercier ton… Ton maitre ?
—Par-ce-que, tout à l'heure, au téléphone, c'était lui. Et il m'avait confié comme mission de te séduire.
—Quoi ?
—Je t'avais dit qu'il pouvait me donner des rendez-vous, me confier une mission. Mais rassure-toi, c'est une mission très, très agréable. Moi aussi c'était ma première fois, et vraiment j'ai adoré te donner ce plaisir. C'est si différent d'avec les hommes.
—Claire, tu es une friponne. Si je ne me retenais pas, je te donnerais une fessée pour te punir.
—Une fessée, oh oui, s'il te plait. Elle rit.
—Je ne te connais que depuis quelques heures et je me sens si bien avec toi.
—Moi aussi. Le destin nous a joué le plus précieux de ses tours. Aller, à l'eau.
Le téléphone de Claire sonne. Elle décroche.
— Oui ?
Elle écoute. Son visage se ferme à demi, redevient neutre. Je devine le mari, la fac, un planning. Elle raccroche, reste un instant, songeuse, le téléphone reposé sur la table, mais qu'elle continue de regarder comme si elle était surprise de sa présence…
— Et si on se baignait ? Elle demande, soudainement, comme on revient d'un songe.
— Je n'ai pas de maillot.
— Un maillot ? Pourquoi faire ?
Et elle défait la robe qu'elle avait passé avant le déjeuner, la laisse tomber, et plonge. L'eau jaillit, la lumière se brise en mille éclats. Je reste au bord, bêtement, mes mains pendantes. Nous sommes entre femmes. Je me sens idiote et coincée, aussi je fais comme elle. Sauf que moi, c'est plus long, jupe, chemisier, soutient gorge, culotte. La fraîcheur de l'eau sur ma peau nue, le vertige de la liberté.
Nous nageons. Le temps s'efface. Je finis par flotter sur le dos, près du bord, les yeux mi-clos, le ciel immense au-dessus de moi. Alors je sens l'eau bouger. Claire se rapproche. Je la sens avant de la voir, comme on sent une vague.
— Votre venue m'a stoppée en plein vol avec Mathias, dit-elle, tout près. Je me sens encore toute excitée. Surtout après vous avoir parlé de tout cela.
—Je suis désolée. Je ne voulais pas vous perturber. Et tout en m'excusant je pose pieds.
Elle arrive derrière moi et sans que je m'y attende elle se colle contre mon dos. L'eau n'atténue rien. Je sens sa peau, sa poitrine, ses bras qui m'enlacent sans me serrer, sa respiration dans mes cheveux. Je ne sais que faire. C'est si soudain. Juste ce reproche de les avoir surpris et stoppé leurs ébats. Même cette remarque ne me préparait pas à cela.
Mon corps, lui, sait. C'est cela qui m'effraie. Lui se souvient sur l'autoroute. Lui se souvient, même si la découverte fut furtive, de cette femme attachée, prisonnière et qui vient de me dire que c'est le plus délicieux des supplices. C'est plus que troublant. Je n'ai pas l'habitude de tant de liberté, tant de franchise. Et pourtant, je ne me sauve pas. Je ne bouge pas. J'attends, comme si j'avais déjà commencé à subir.
Elle m'embrasse dans le cou. Sous l'oreille, le lobe, puis l'autre. Ses mains remontent, découvrent ma poitrine, et je sens ma respiration changer de camp.
— J'ai envie, mais si toi tu ne veux pas, dis-le-moi.
Je ne réponds pas. Ma réponse est dans le fait que je ne fuis pas.
Plus tard, je ne sais combien de temps, j'ai perdu toute notion, elle me conduit hors du bassin. Elle a étendu une serviette sur la grande table que nous venons de débarrasser, et elle m'y allonge, doucement, fermement, comme on dépose quelque chose de précieux. Une fois allongée sur la serviette tiède, offerte, les bras le long du corps, je sens d’abord les mains de Claire. Elles glissent sans hâte, paumes ouvertes, du creux de mon ventre jusqu’à la base de mon cou, puis redescendent en épousant les côtes, les hanches, l’intérieur des cuisses sans jamais aller là où tout se noue. Ses doigts remontent pour prendre mes seins, les soulever, les caresser du plat de la main, puis du bout des doigts. Elle pince à peine, juste assez pour que mon souffle se coupe. Elle ne peut que constater que mon corps me dénonce. Mes tétons sont des pointes qu'elle roule entre ses doigts. Sa bouche suit. Elle aspire doucement un mamelon, le relâche, recommence de l’autre côté. Mes pointes sont ma honte. Mes tétons me privent de toute réaction de défense. Au contraire, que c'est bon. Tout mon corps se tend vers elle, mais elle évite, encore et encore, le centre de mon désir. Ses cheveux humides balayent mon ventre, sa respiration y laisse des traînées brûlantes. Je gémis. Malgré moi. Un son sourd, rauque, qui m’étonne. Mon ventre se soulève, cherche ses lèvres, ses doigts, n’importe quoi qui touche enfin là où tout se concentre.
Pourtant j'ai conscience que tout est calculé, organisé, que si moi je suis brulante, elle garde la tête froide.
Claire glisse entre mes cuisses, les écarte d’un geste ferme et patient. Je la sens avant de la voir vraiment : le souffle chaud contre mon sexe, puis sa bouche qui s’y pose, large, ouverte, comme pour me boire. Ses lèvres m’enveloppent, molles et précises à la fois. Sa langue me trouve aussitôt qui me lèche tout entière en un long mouvement ascendant, puis se resserre, pointe, explore, tourne autour de mon clitoris sans le prendre encore. Je sursaute. Mes hanches tentent de se soulever. Une de ses mains me plaque doucement contre la table. L’autre main s’ouvre sur mon ventre, le maintien, le caresse en rythme. Elle m’ouvre davantage m’expose, et sa langue s’enfonce, lente, profonde, me goûte de l’intérieur. Elle revient au clitoris, l’entoure, le suce à peine, le relâche, recommence. Deux doigts glissent en moi, souples, cherchent, trouvent ce point qui fait basculer mon souffle. Ils avancent et reculent au même tempo que sa bouche. Je n’existe plus que là, sa langue qui me possède, ses lèvres qui m’aspirent, ses doigts qui me remplissent et s’ouvrent en moi. Le plaisir monte par vagues de plus en plus rapprochées, de plus en plus hautes. Je n’ai plus de mots, plus de pensées, seulement des gémissements qui s’étranglent et mon corps qui se cambre malgré la main qui le retient. Quand ça éclate, c’est une déflagration sourde, longue, qui part du bas-ventre et m’envahit tout entière, me secoue par secousses irrégulières. Claire ne s’arrête pas tout de suite, elle m’accompagne, adoucit, prolonge jusqu’à ce que je sois trop sensible et que mon corps se replie un peu. Alors elle se relève, me regarde, le visage encore brillant de moi.
Je reste étendue, les cuisses tremblantes, le souffle court, épuisée, vide et pleine à la fois, le ciel immense de la véranda au-dessus de moi, et en moi la certitude brûlante de ce que Claire vient de me donner
Elle m'aide à me relever. Elle me donne un verre d'eau.
—Je vais me baigner, tu viens.
Elle me tutoie. Ce n'est pas choquant, au contraire. Après notre conversation je me sentais déjà comme avec une amie de longues dates. Ses confidences sur sa vie de femme pouvaient se confondre avec les miennes, du moins jusqu’à ce qu'elle emprunte un chemin que, pour ma part, je n'aurais jamais imaginé. Vie d'épouse que la quarantaine rattrape avec tout son lot de changements.
—D'accord. J'en ai bien besoin. Tu m'as épuisée. Tu sais, c'est ma première fois.
—Moi aussi. Tu as trouvé cela bien ?
—Inattendu, surprenant, mais délicieusement coquin.
—Il faudra remercier Mathias.
—Mathias ? Ton… Ton…
—Tu peux dire "ton maitre" ou "ton dominant", mais si ces expressions te gênent, tu peux dire "ton ami ou ton amant".
—Pourquoi remercier ton… Ton maitre ?
—Par-ce-que, tout à l'heure, au téléphone, c'était lui. Et il m'avait confié comme mission de te séduire.
—Quoi ?
—Je t'avais dit qu'il pouvait me donner des rendez-vous, me confier une mission. Mais rassure-toi, c'est une mission très, très agréable. Moi aussi c'était ma première fois, et vraiment j'ai adoré te donner ce plaisir. C'est si différent d'avec les hommes.
—Claire, tu es une friponne. Si je ne me retenais pas, je te donnerais une fessée pour te punir.
—Une fessée, oh oui, s'il te plait. Elle rit.
—Je ne te connais que depuis quelques heures et je me sens si bien avec toi.
—Moi aussi. Le destin nous a joué le plus précieux de ses tours. Aller, à l'eau.
Je suis bien. Je nage. Nous échangeons des regards, des sourires. Mieux qu'une amie d'enfance.
Je sors. J'ai juste le temps de m'essuyer que le téléphone sonne. C'est Ewen, mon mari.
Je sors. J'ai juste le temps de m'essuyer que le téléphone sonne. C'est Ewen, mon mari.
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