Sous l’uniforme
Chapitre 2 · Une journée plutôt froide
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Couverture de Sous l’uniforme, par tounet777
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Sous l’uniforme — Chapitre 2 · Une journée plutôt froide

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Sous l’uniforme

Chapitre 2 · Une journée plutôt froide

Léandro relâche ma main sans qu’un seul muscle de son visage ne bouge. Son regard, dur, distant, me fixe comme s’il s’adressait à une recrue parmi tant d’autres. Comme si la nuit dernière n’avait jamais existé.
— Vous prenez vos affaires, Lasalle. On fait le tour du secteur dans dix minutes. Rendez-vous au garage pour la vérification du véhicule.
Ma gorge est nouée. Je n’arrive pas à détacher mon regard de son visage. La barbe courte, les yeux froids, la même bouche qui m’avait ordonné d’ouvrir la veille. Je cherche mes mots.
— Euh… d’accord… enfin, oui.
Il s’arrête net, un pied déjà sur le seuil de la porte. Il se retourne lentement. Un sourcil se soulève à peine.
— « Oui, Mon Adjudant ». Ici, le cadre réglementaire s’applique à la lettre. C’est compris ?
La correction tombe comme une gifle. Mes joues chauffent. Je redresse instinctivement les épaules.
— Oui, Mon Adjudant.
Il hoche à peine la tête et sort. Je reste une seconde, planté là, le cœur encore trop rapide, avant de le suivre.
Au garage, on vérifie le véhicule en silence. Niveau d’huile, pression des pneus, matériel de balisage, trousse de secours, extincteur. Léandro contrôle chaque point avec une précision glaciale. Il ne me regarde presque pas. Quand il me donne un ordre, c’est sec, technique, impersonnel. « Lasalle, vous vérifiez les gyros. » « Lasalle, vous chargez les plots. » Chaque fois qu’il dit mon nom, j’ai l’impression qu’il le prononce exprès pour bien marquer la distance. Je m’exécute sans un mot de trop. Mais mon corps, lui, se souvient. La façon dont ses mains tiennent le carnet de contrôle. La largeur de ses épaules sous la veste d’uniforme. L’odeur discrète de son parfum qui me revient par moments. Je me force à détourner les yeux.
À midi, tout le monde se retrouve dans la petite salle de détente pour le repas. Je m’installe timidement au bout de la table avec mon tupperware. Les anciens discutent entre eux. Ils parlent des interventions de la veille, d’un contrôle routier qui a mal tourné, des prochaines astreintes, d’un collègue en congé. Personne n’est méchant. On me lance même un « bienvenue » poli. Mais le fossé est là. Je suis le petit nouveau. Celui qui ne connaît encore ni les codes, ni les blagues internes, ni les habitudes. Je mange en silence, la tête un peu baissée, en écoutant.
À l’autre bout de la table, Léandro est assis. Il mange peu. Il répond par monosyllabes quand on lui adresse la parole. Son regard reste sombre, impénétrable. Pas une seule fois il ne tourne la tête vers moi. Pas un regard. Pas un signe. Comme si j’étais transparent. Et pourtant, je le sens. Chaque mouvement de sa mâchoire, chaque fois qu’il porte la fourchette à sa bouche, me rappelle trop de choses. La façon dont cette même bouche avait gémi contre mon épaule. La chaleur de son souffle. Je baisse les yeux dans mon assiette. J’ai le ventre noué. Je n’ai presque plus faim.
À treize heures trente, on monte en voiture. Léandro prend le volant. Je m’installe à sa droite. L’habitacle est étroit. Trop étroit. Dès que la portière claque, l’air devient lourd. Son parfum est plus présent ici. Léger, boisé, mélangé à l’odeur du cuir et du plastique chaud. Ses épaules occupent tout l’espace. Ses mains, larges, posées sur le volant à dix heures dix, sont les mêmes qui m’avaient écarté les cuisses la veille. Je fixe la route devant moi. Je force ma respiration à rester régulière.
Pendant un long moment, seul le grésillement de la radio opérationnelle vient remplir le silence. Léandro ne dit rien. Il conduit avec une précision presque mécanique. Je sens sa présence à côté de moi comme une brûlure. Chaque virage me fait glisser un peu plus près de lui. Mon genou frôle parfois la console centrale. Trop près. Je me redresse, j’écarte un peu plus la jambe. Ça ne change rien. Mon corps est en alerte. Attiré. Mal à l’aise. Les deux en même temps.
Au bout d’une quinzaine de minutes, sur une longue ligne droite dégagée, je prends une inspiration. La gorge sèche.
— Écoutez… par rapport à hier soir… sur l’application… je ne me doutais vraiment pas que…
Il coupe le contact radio d’un geste sec avant même que j’aie fini ma phrase. Il ne quitte pas la route des yeux. Ses mains se crispent légèrement sur le volant.
— Gendarme Lasalle.
Sa voix est glaciale. Tranchante. Il n’y a plus rien de l’homme qui m’avait baisé la bouche et le cul quelques heures plus tôt. Plus rien.
— Ce qui se passe en dehors de cette brigade et de cet uniforme ne m’intéresse pas. Et cela ne vous regarde pas non plus. Ici, vous êtes sous mes ordres. Vous apprenez le métier, vous appliquez les directives, et vous gardez votre concentration sur le terrain. Est-ce que j’ai été suffisamment clair ?
La gifle est nette. Pas de place à l’interprétation. Pas de place à la discussion. Je sens la chaleur monter dans mon cou, un mélange de honte et de frustration. Je redresse les épaules. Je ravale ce qui me brûle la gorge. Je fixe la route.
— C’est très clair, Mon Adjudant.
Ma voix est ferme. Maîtrisée. Professionnelle. Exactement ce qu’il exige.
— Parfait. Dans ce cas, ouvrez le dossier sur le tableau de bord. Premier point d’arrêt : contrôle des commerces au centre-bourg. Ensuite, vérification des accès de la zone artisanale. Je veux un compte-rendu précis à la fin de la patrouille. Et je veux que vous restiez concentré. Pas de distraction.
— Oui, Mon Adjudant.
Je prends le dossier. Les pages tremblent un peu entre mes doigts. Je les force à se stabiliser. À côté de moi, Léandro reste impassible. Le profil dur, la mâchoire serrée sous la barbe courte, le regard fixé sur la route comme s’il n’y avait personne d’autre dans le véhicule.
Le reste de l’après-midi s’écoule ainsi. Contrôle des commerces. Vérification des accès. Quelques verbalisations. Un contrôle d’identité. Léandro donne les ordres, corrige ma posture, mon positionnement, la façon dont je m’adresse aux usagers. Chaque remarque est précise, sèche, sans jamais être injuste… mais jamais chaleureuse non plus. Il ne me regarde dans les yeux que lorsque c’est strictement nécessaire. Et même là, son regard reste froid, professionnel, distant.
Et moi, pendant tout ce temps, je lutte. Je lutte contre le souvenir de sa bite lisse dans ma bouche. Contre la sensation de ses couilles contre les miennes. Contre le goût de son sperme. Contre le fait que, malgré le ton glacial, malgré le « Mon Adjudant », malgré le mur qu’il vient d’ériger entre nous, mon corps continue de réagir à sa seule présence. À sa voix. À l’odeur de sa peau sous l’uniforme.
Je reste droit. Correct. Irréprochable. Mais à l’intérieur, c’est un chaos silencieux.
Et plus les heures passent, plus une seule certitude s’installe : cette distance glacée qu’il impose ne va rien effacer. Au contraire. Elle ne fait que rendre le souvenir de la nuit dernière encore plus brûlant.
La dernière patrouille de la journée s’achève dans un silence presque total. Quand Léandro gare enfin le véhicule sur le parking de la brigade, le soleil commence à baisser. La lumière cuivrée s’étire sur le bitume.
— Fin de service, Lasalle, dit-il en coupant le moteur. On passe par les vestiaires.
Je descends sans répondre. Mes épaules sont tendues. Toute l’après-midi j’ai tenu. J’ai appliqué chaque ordre. J’ai gardé le silence. J’ai dit « Mon Adjudant » chaque fois que c’était nécessaire. Mais mon corps, lui, n’a pas oublié. Il n’a rien oublié du tout.
Les vestiaires sentent le carrelage froid, le savon et le linge propre. Quelques casiers sont ouverts. L’endroit est presque vide à cette heure. Léandro se dirige vers le sien sans un mot. Je vais au mien, juste à côté. Trop près. Bien trop près.
Il commence à se déshabiller. Je le regarde du coin de l’œil malgré moi.
Il retire d’abord sa vareuse, la plie avec une précision quasi militaire, la range. Puis il détache le gilet pare-balles, le dépose. Le polo de service suit. Il le tire par-dessus sa tête d’un seul mouvement. Son torse apparaît. Large. Musclé. La peau légèrement hâlée. Le trait de poils qui descend sous le nombril. Les abdominaux nets. La cicatrice fine sur le bas-ventre que j’avais déjà remarquée dans la chambre d’hôtel. Ses épaules sont encore plus impressionnantes sans le tissu. Je détourne les yeux une seconde, puis je reviens malgré moi.
Il ouvre sa ceinture. Le bruit du cuir qui glisse est trop fort dans le silence. Il fait glisser le pantalon le long de ses jambes, le plie, le range. Il reste en boxer noir moulant. Le tissu épouse parfaitement ses cuisses, son entrejambe. Je vois le relief de sa bite au repos, déjà imposante même détendue. Mes doigts se crispent sur mon propre casier.
Il se tourne légèrement pour attraper quelque chose plus bas. En passant, son épaule et sa hanche frôlent les miennes. Le contact est bref. Délibéré. Électrique. Une décharge me traverse l’échine d’un coup. Mon souffle se bloque. Mon corps réagit instantanément. Je sens le sang affluer trop vite entre mes jambes. Une érection commence à gonfler, difficile à dissimuler dans le pantalon d’uniforme encore trop près du corps. Je me tourne à moitié face à mon casier, le dos un peu voûté, essayant de masquer mon trouble. Je retiens mon souffle.
Du coin de l’œil, je crois voir son regard glisser vers le bas de mon corps. Une fraction de seconde. Puis un très léger sourire en coin, presque imperceptible, qui tire le bord de sa bouche. Mon cœur s’emballe. Je relève vivement la tête pour vérifier.
Le masque est déjà revenu. Froid. Distant. Impénétrable. Comme si je m’étais imaginé tout ça. Il retire son boxer sans la moindre pudeur.
Sa bite apparaît, lisse, épaisse même au repos, les couilles parfaitement rasées, lourdes. Exactement comme la veille. La même peau satinée. La même forme. Mon estomac se noue. Je force mon regard à rester fixé sur l’intérieur de mon casier, mais je le sens. Je le sens se déplacer, nu, à moins d’un mètre de moi. L’odeur de sa peau chaude flotte un instant dans l’air. Je serre les dents. Mon érection est maintenant bien présente, douloureuse contre le tissu. Je reste immobile, priant pour qu’il ne remarque rien de plus.
Il attrape sa serviette, l’enroule autour de ses hanches sans vraiment se presser, et se dirige vers les douches.
— Bonsoir, Lasalle, lâche-t-il d’une voix neutre en passant derrière moi.
Il ne se retourne pas. Le bruit de ses pas nus sur le carrelage s’éloigne. Quelques secondes plus tard, j’entends l’eau couler.
Je reste figé face à mon casier. Mon cœur bat trop fort. Mon slip est devenu trop étroit. Je respire profondément, une fois, deux fois, essayant de faire redescendre le sang. Ça prend du temps. Trop de temps. Je finis par me changer en civil le plus vite possible, le dos tourné à la pièce, les gestes raides. Je tire un jean large, un t-shirt ample. Je veux juste sortir d’ici.
Quand Léandro repasse vingt minutes plus tard, les cheveux encore humides, déjà en civil, il me salue d’un simple hochement de tête sec. Pas un regard dans les yeux. Pas un mot de plus. Il sort d’un pas ferme, sans se retourner.
La porte des vestiaires se referme derrière lui. Je reste encore une minute, seul, les mains posées sur le bord du casier, essayant de reprendre une respiration normale. Mon corps est encore en alerte. Trop en alerte. Je me force à bouger.
Je sors dans le couloir. Noémie Arnould est encore là, derrière le comptoir d’accueil, en train de ranger des dossiers. Elle lève la tête quand elle m’aperçoit et me sourit avec une vraie chaleur.
— Alors, Valérian ? Première journée dans le grand bain, ça s’est bien passé ?
Sa voix est douce, presque soulageante après des heures de froid.
— Oui… très bien. Très formateur, je réponds en essayant de garder un ton neutre. L’hésitation dans ma voix me trahit un peu.
Elle laisse échapper un petit rire étouffé, comme si elle avait tout de suite compris.
— L’Adjudant Sanseigne, c’est ça ? Ne t’en fais pas. On est tous passés par là. Il a l’air d’une vraie porte de prison au début. Ultra strict, glacial, jamais un sourire en service… Mais tu verras, une fois qu’on dépasse la carapace, c’est quelqu’un d’incroyable. Et il est même super marrant. Faut juste apprendre à décoder le personnage.
Je force un sourire. Je suis incapable de lui dire à quel point je l’ai déjà « décodé ». À quel point je connais le goût de sa peau, le poids de sa bite, la façon dont sa voix change quand il jouit.
— Merci… je vais essayer de m’y faire.
Noémie range son dernier dossier et attrape son sac.
— Dis donc, si t’as rien de prévu et que t’as besoin de décompresser après toutes ces émotions… ça te dirait d’aller boire un verre en ville ? Histoire de souffler un peu. Y a un bar sympa pas loin.
L’idée de m’asseoir quelque part, de parler à quelqu’un de normal, de ne plus sentir cette tension constante, me fait presque soupirer de soulagement.
— C’est super sympa. Je veux bien.
— Parfait. On se donne rendez-vous dans une heure sur le parking de la brigade. On ira à pied jusqu’au bar, comme ça on pourra discuter en marchant.
— Vendu. À tout à l’heure, Noémie.
Elle me fait un petit signe de la main et s’éloigne. Je reste un moment dans le hall, les clés de mon appartement dans la poche, le corps encore trop conscient de ce qui s’est passé dans les vestiaires.
Dehors, l’air du soir est plus frais. Mon logement de fonction se trouve juste de l’autre côté de la cour, dans le petit immeuble réservé aux personnels. Je n’ai qu’à traverser. Je marche lentement jusqu’à l’entrée, monte les escaliers, ouvre la porte de mon appartement encore trop neuf, encore trop vide malgré les meubles. Je pose mon sac, je m’assois un instant sur le canapé, les coudes sur les genoux, le visage dans les mains.
Dans une heure je serai de retour sur le parking. Noémie m’attendra. On marchera jusqu’au bar. Je pourrai parler d’autre chose. Boire un verre. Respirer.
Mais même ici, seul dans le silence de mon logement, une seule image reste collée derrière mes paupières : Léandro, nu, à un mètre de moi, sa bite lisse au repos, et ce possible sourire en coin que je n’arrive plus à savoir si je l’ai vraiment vu… ou si je l’ai inventé parce que j’en avais trop envie.
Une heure plus tard, je retrouve Noémie sur le parking de la brigade. Elle m’attend déjà, vêtue d’une veste en jean par-dessus ses vêtements civils, les cheveux un peu lâchés. Elle me sourit dès qu’elle m’aperçoit. En m’approchant, je sors ma vapoteuse de la poche de mon jean et j’en tire une longue bouffée. La vapeur chaude me détend un peu la gorge, encore nouée par tout ce qui s’est passé dans les vestiaires.
— Prêt pour le débriefing de survie ? plaisante-t-elle en se mettant en marche à mes côtés.
On décide de faire le trajet à pied. La soirée est douce, l’air un peu frais. Les rues autour de la brigade sont calmes. On marche côte à côte, sans se presser. Au début, on parle de choses simples : le trajet jusqu’ici, le logement de fonction, la nourriture de la cantine. Puis la conversation glisse naturellement.
— Dis-moi, Valérian, qu’est-ce qui t’a poussé à passer le concours de gendarmerie après tes études ? demande-t-elle en m’observant du coin de l’œil. T’as pas vraiment l’air du genre à aimer l’autorité pour l’autorité.
Je souffle un nuage de vapeur avant de répondre.
— J’avais envie de terrain. De bouger. D’être utile sans rester derrière un bureau toute ma vie. Et puis… j’aime quand les règles ont un sens. Pas juste des ordres gratuits. Et toi ?
Elle me raconte son propre parcours, comment elle a atterri à l’accueil de la brigade, les années qu’elle a déjà passées ici. Sa voix est légère, sans jugement. Ça fait du bien. On arrive au bar, un petit endroit avec une terrasse encore ouverte. On s’installe à une table un peu à l’écart. Elle commande un verre de vin blanc, moi une limonade. J’ai besoin de garder la tête claire.
Noémie s’accoude à la table, le menton dans la main, et me regarde avec une curiosité franche, presque amicale.
— Et niveau cœur, ça donne quoi ? T’as quelqu’un qui t’attend dans ta région d’origine ? Ou une histoire compliquée avec un ou une ex ?
Je hausse les épaules sans hésiter.
— Non. Célibataire à cent pour cent. Je suis gay, et je n’ai aucun problème à le dire. Pour l’instant, je me concentre juste sur ma prise de fonction ici.
Elle esquisse un sourire chaleureux, sincère.
— C’est tout à ton honneur. En tout cas, si un jour tu cherches à faire des rencontres par ici, tu me le diras. Je connais deux ou trois adresses sympas… ou pas sympas, selon ce que tu cherches.
On rit un peu. La conversation est fluide. Je me sens plus léger que depuis ce matin. Puis, comme si c’était inévitable, elle ramène le sujet sur celui qui occupe déjà trop de place dans ma tête.
— Puisqu’on en est à parler des hommes… faut qu’on parle de ton tuteur. L’Adjudant Sanseigne.
Mon cœur rate un battement. Je force mon visage à rester neutre et je touille ma limonade avec la paille.
— Qu’est-ce qu’il a ? je demande du ton le plus indifférent possible.
Noémie soupire en riant, les yeux plissés d’amusement.
— Oh, mystérieux à souhait. Professionnellement, c’est une machine. Irréprochable. Jamais en retard, jamais une erreur, jamais un mot de trop. Mais sur le plan personnel ? Le néant total. Personne ne sait s’il a quelqu’un. S’il est célibataire, hétéro, gay… Il verrouille absolument tout. Même les plus anciens de la brigade n’ont jamais réussi à lui tirer une info. Et tu sais ce qu’on se dit entre nous à chaque fois qu’un nouveau ou une nouvelle arrive ? Qu’un jour, quelqu’un va peut-être réussir à le décoincer un peu. Alors… on verra bien avec toi !
Elle me lance un clin d’œil complice. Je manque de m’étouffer avec ma paille. Je me force à sourire, à jouer le jeu, alors que mon esprit hurle. Si seulement elle savait. Si seulement elle savait à quel point j’ai déjà vu cette carapace se fissurer. À quel point j’ai déjà senti ce corps contre le mien, cette voix changer, cette bite lisse s’enfoncer en moi jusqu’au bout.
Je bois une gorgée pour dissimuler le trouble qui me remonte à la gorge. On reste encore longtemps. On parle d’autre chose. De la ville, des coins sympas, des collègues un peu bizarres. Deux heures passent presque sans que je m’en rende compte. Pour la première fois de la journée, je ris vraiment. Noémie est facile à vivre. Elle ne juge pas. Elle ne pousse pas trop loin.
Vers vingt-deux heures trente, on se décide à rentrer. On retraverse les rues plus calmes, direction la résidence de la gendarmerie. La nuit est tombée complètement. Les lampadaires projettent des cercles de lumière jaune sur le bitume. En franchissant les grilles, on aperçoit une silhouette immobile près des boîtes aux lettres.
Léandro. Il est là, de dos, en train de tirer lentement sur sa propre vapoteuse. La lueur de l’écran de l’appareil éclaire brièvement le bas de son visage et sa barbe courte. Noémie, détendue par la soirée, lui fait un signe amical de la main dès qu’il se tourne.
— Bonsoir, Mon Adjudant ! Bonne soirée ?
Il répond par un simple hochement de tête. Sec. Strictement professionnel. Puis son regard glisse vers moi. Et là, tout change.
Ses yeux sombres se posent sur les miens et s’y accrochent. Le regard est lourd. Sombre. Presque noir. Il y a quelque chose dedans qui ressemble à un reproche silencieux. À de la possessivité contenue. Comme s’il me reprochait d’avoir passé la soirée avec quelqu’un d’autre. Comme s’il avait le droit de me le reprocher. L’air autour de moi semble se refroidir d’un coup. Mon estomac se noue si fort que j’en ai presque mal.
Il ne dit pas un mot. Il me fixe encore une seconde, juste assez longtemps pour que le message soit clair, puis il tourne les talons et disparaît dans l’entrée de son bâtiment sans se retourner. Noémie frissonne légèrement à côté de moi.
— Ouch… Il a vraiment un regard de tueur quand il est off. Bref. On se redit ça demain, Valérian. Bonne nuit.
— Bonne nuit, Noémie, je réponds d’une voix un peu plus basse que prévu.
Je la regarde s’éloigner vers son propre logement, puis je monte les escaliers jusqu’au mien. Une fois la porte refermée derrière moi, je jette les clés sur le meuble de l’entrée et je m’affale lourdement sur le canapé. Les yeux dans le vide.
Ce regard. Je n’arrive pas à le chasser. Il était trop noir. Trop chargé. Trop personnel. Après une journée entière passée à me traiter comme un simple subordonné, après m’avoir ordonné d’oublier la nuit dernière, après m’avoir glacé de son indifférence… ce regard-là n’avait rien d’indifférent. Rien de professionnel.
Je reste allongé un long moment, les bras croisés derrière la tête, le cœur encore trop rapide. Mon esprit rejoue la scène en boucle. Le frôlement dans les vestiaires. Le possible sourire en coin. Et maintenant ce regard noir sur le parking, chargé d’une jalousie qu’il n’a aucun droit d’avoir… et que j’aurais dû haïr.
Au lieu de ça, mon corps réagit encore. Comme s’il attendait quelque chose. Finalement je me lève, je traîne jusqu’à la chambre, je m’effondre sur le lit sans même éteindre la lumière tout de suite. Les yeux ouverts dans le plafond, je sais déjà que cette cohabitation va être un enfer.
Un enfer auquel une partie de moi a déjà hâte de retourner.
Allongé dans le silence de ma chambre, les yeux fixés au plafond, j’essaie de calmer le tourbillon dans ma tête. L’image du regard noir de Léandro sur le parking tourne en boucle. Plus sombre que tout ce que j’ai vu de lui jusqu’ici. Plus personnel. Plus dangereux. La bonne soirée avec Noémie s’efface presque derrière ça.
Je me tourne sur le côté. Puis sur le dos. Puis encore. Le sommeil ne vient pas. Mon corps est fatigué, mais mon esprit refuse de s’éteindre. Je revois le frôlement dans les vestiaires. Le possible sourire en coin. Et ce regard, dehors, chargé d’une possessivité qu’il n’a aucun droit d’avoir… et que j’aurais dû haïr.
Soudain, l’écran de mon téléphone s’illumine sur la table de chevet. Une vibration feutrée brise le silence. Le halo bleuté éclaire un coin du plafond. Je tends le bras, déverrouille l’écran.
Notification Grindr. Un message de « L. ».
Mon cœur s’accélère d’un coup. J’ouvre la conversation.
« J’espère que t’as rien dit sur moi et pas trop sur toi. Noémie est très gentille mais c’est aussi une grande langue. Et je ne veux que personne ne sache pour moi, compris Lasalle ? Bref, à demain. »
Le ton est exact. Direct. Autoritaire. Presque paranoïaque. Typique de lui. Mais derrière les mots secs, je sens autre chose. De l’inquiétude. De la vigilance. La preuve que sa carapace d’Adjudant infaillible se fissure dès qu’il s’agit de sa vie privée. Dès qu’il s’agit de moi.
Un sourire me vient malgré moi. Lent. Presque tendre. Je reste un moment à fixer les lignes noires sur le fond sombre de l’application. Puis je tape.
« Ne t’inquiète pas, je n’ai rien dit. Et merci pour la mise en garde. À demain, Mon Adjudant. »
J’hésite une seconde, le pouce suspendu au-dessus de l’écran. Puis j’envoie. Presque immédiatement, le statut passe à « lu ».
Il ne répond rien de plus. Mais je n’ai pas besoin d’autre chose. Le simple fait qu’il ait écrit, qu’il ait ressenti le besoin de me prévenir, qu’il ait utilisé mon nom de famille comme un rappel et une intimité en même temps… ça change tout.
Je verrouille le téléphone et le repose délicatement sur la table de chevet. Le sourire est encore collé à mes lèvres. Les tensions de la journée s’effritent une à une. Le regard noir n’a plus la même saveur. Il devient autre chose. Une preuve. Un signe.
Je m’enfonce dans l’oreiller, les yeux fermés. Pour la première fois depuis que je suis arrivé ici, je m’endors sans lutter. Paisiblement. Avec, quelque part au fond de moi, une excitation sourde et nouvelle à l’idée de le retrouver demain matin.
Mon impitoyable binôme. Celui qui veut que personne ne sache. Surtout pas pour lui.
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