Angels
Chapitre 1
00:00 00:00
ou pour accéder à la lecture audio sans limite de temps
Couverture de Angels, par Monsieur Sylvestre
Couverture de Angels, par Monsieur Sylvestre
Temps de lecture Vues Date de publication Commentaires Partager Liste de lecture
Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Lesbiennes Orientation principale dans ce chapitre

Angels — Chapitre 1

22 minutes
316

Auteur

Photo de profil de Monsieur Sylvestre
Monsieur Sylvestre
Histoires publiées
44
Chapitres publiés
68
Abonnés
41
J'aime cumulés
2.4k

Angels

Chapitre 1

Il existe, entre la nuit et le jour, une minute exacte où le monde retient son souffle. Les Grecs l’appelaient la lycophos ; les peintres, l’heure bleue. Les anges, eux, n’ont pas de mot : ils n’en ont pas besoin. Ils la vivent. C’est le seul instant du temps céleste où deux hiérarchies se croisent, où le ciel n’appartient plus tout à fait à l’un et pas encore à l’autre, où les portes du levant et du couchant restent ouvertes en même temps et laissent passer un courant d’air tiède qui sent la myrrhe et l’orage. C’est là qu’Aelith et Nûriel se rencontraient.
Aelith ouvrait l’aube. Depuis la fondation du monde, elle avait la charge du premier rayon, celui qui n’éclaire pas encore, qui annonce seulement, qui fait frémir les coqs et blêmit les étoiles. Elle avait la peau de la couleur du lait chaud, des cheveux d’un blond si pâle qu’ils semblaient translucides, et des ailes de soie crème, plus grandes qu’elle, qu’elle tenait toujours à demi déployées, comme on tient une porte entrouverte. Son halo était un anneau d’or doux, tiède à distance, qui ronronnait quand elle était heureuse.
Nûriel fermait la nuit. Elle avait le corps mat, presque fumé, la chair comme du bronze lavé par la pluie, des cheveux noirs et drus coupés court à la nuque, et des ailes d’un gris d’ardoise veiné de reflets bleus, aux rémiges si longues qu’elles traînaient au sol et laissaient derrière elles des lignes dans la poussière de nuage. Son halo était d’un argent froid, presque blanc, et ne ronronnait pas : il grésillait.
Elles se détestaient avec application depuis deux mille trois cent quarante ans. Ou bien elles s’aimaient, et elles ne s’en étaient jamais dit un mot. C’est la même chose, chez les anges. La haine céleste a le goût du désir qu’on n’a pas encore avoué.
Ce soir-là, Nûriel arriva en retard de trois battements d’aile. Aelith l’attendait dans l’atrium suspendu, celui qui surplombe la mer d’airain, et faisait semblant de contempler les nuages bas. En vérité elle écoutait. Elle entendit d’abord le sifflement de l’air fendu par une descente trop rapide, puis le choc amorti des pieds nus sur le dallage de nacre, puis le froissement large des rémiges qui se replient.
— Tu es en retard, dit Aelith sans se retourner.
— Le monde s’est couché plus tard que prévu. Il y avait une guerre.
— Il y a toujours une guerre.
— Celle-là avait de jolies lumières.
Nûriel vint se placer à côté d’elle, à la distance exacte qui n’était ni l’intimité ni la politesse. Aelith sentit le froid qu’elle traînait avec elle telle une fraîcheur de cave, de pierre mouillée, et sa propre chaleur s’éleva d’un cran pour compenser, comme un feu qu’on attise. C’était leur manège. Elles passaient la minute bleue côte à côte, à parler de tout sauf d’elles, et chaque fois la chaleur et le froid se rencontraient au milieu, formaient une buée, et chaque fois l’une d’elles finissait par s’en aller trop tôt.
— Tu as une plume de travers, dit Nûriel.
— Où ça ?
— Là. À l’articulation de l’aile droite.
— Montre.
Nûriel leva la main. Elle s’arrêta à un doigt de la plume, comme si toucher un ange du jour pouvait la brûler. Puis elle la redressa du bout de l’ongle, lentement, en la lissant entre le pouce et l’index, et elle resta là, sa main suspendue au-dessus de la hanche d’Aelith, sa main qui ne s’en allait pas. Aelith tourna la tête. Elles se regardèrent pour la première fois du soir, de tout près, et l’air entre elles se mit à vibrer comme avant un orage.
— Nûriel.
— Oui.
— Si tu ne m’embrasses pas maintenant, je crois que je vais m’éteindre.
Nûriel eut un sourire lent, presque méchant, qui lui plissa le coin des yeux.
— Tu es l’aube. Tu ne peux pas t’éteindre.
— Alors je vais m’éteindre quand même. Par principe.
Nûriel l’embrassa comme elle fermait la nuit : sans hâte et sans pitié, en prenant tout son temps, en s’assurant que rien ne resterait ouvert derrière elle. Sa bouche était fraîche, sa langue avait un goût de pluie sur les pierres, et Aelith, qui n’avait jamais été embrassée par personne, crut d’abord défaillir. Puis elle répondit, et ce fut comme si le soleil se levait à l’intérieur de sa poitrine. Sa chaleur monta d’un coup, dévala ses bras, ses cuisses, lui emplit la bouche. Le baiser devint brûlant en trois secondes. Nûriel grogna contre ses lèvres avec un son rauque, animal, très peu angélique, et la poussa jusqu’à la colonne de l’atrium.
La nacre était froide dans le dos d’Aelith. Elle s’y plaqua, y laissa une trace de buée en forme d’ailes, et ses mains trouvèrent la nuque de Nûriel, s’y enfoncèrent, tirèrent sur les cheveux courts. Nûriel la mordit, d’abord la lèvre inférieure, puis le menton, puis la ligne du cou, et chaque morsure laissait une marque rose qui mettait une seconde à s’effacer.
— Deux mille ans, souffla Aelith entre deux respirations.
— Deux mille trois cent quarante.
— Tu comptais ?
— Tout le monde comptait. Les séraphins pariaient.
Aelith rit, puis le rire mourut dans sa gorge parce que Nûriel avait glissé la cuisse entre les siennes et l’avait calée là, contre elle, avec une précision qui n’avait plus rien d’angélique. La chaleur d’Aelith se pressa contre la fraîcheur de cette cuisse et elle sentit, sous le fin lin de sa tunique, le premier frémissement, celui qui prévient, celui qui dit tu vas y prendre goût.
Les halos se rapprochèrent. À dix centimètres, l’or et l’argent commencèrent à s’attirer, à crépiter, et de petites étincelles jaillirent entre eux, blanches, brèves, qui tombèrent sur les épaules des deux anges comme une pluie de grésil.
— Ça va faire du bruit, murmura Nûriel.
— Laisse faire le bruit.
Leurs halos se touchèrent. Le monde entier blanchit. Il y eut un craquement de glace qui cède, un souffle de forge, et les deux anneaux se soudèrent l’un à l’autre en un seul cercle tremblant, mi-or mi-argent, qui tournait au-dessus de leurs têtes en projetant des éclats sur les murs. Aelith cria dans la bouche de Nûriel. Ses ailes s’ouvrirent toutes seules, d’un coup, avec une violence de voile qui claque, et battirent l’air une fois, deux fois, comme pour décoller. Nûriel recula d’un pas pour la regarder.
Aelith était adossée à la colonne, les ailes largement déployées, les cheveux blonds collés aux tempes, la bouche rouge, la tunique remontée sur les cuisses, et au-dessus d’elle ce halo bâtard qui ne savait plus à qui il appartenait. Le souffle lui manquait. Elle n’avait jamais eu aussi chaud.
— Viens là, dit-elle.
— Non. D’abord je regarde.
— Nûriel !
— D’abord je regarde, répéta-t-elle. J’ai attendu deux mille ans, tu peux bien attendre deux minutes.
Elle la regarda comme on regarde une œuvre d’art. Elle commença par les pieds, les chevilles fines, la cambrure, le duvet doré qui remontait sur les tibias puis les genoux, puis les cuisses, qu’elle écarta du bout des doigts sans se baisser. Elle fit glisser la tunique de lin, qui tomba en flaque à leurs pieds. Aelith n’avait pas honte. Chez les anges, la nudité est l’état naturel ; c’est le vêtement qui est une concession. Mais être regardée, c’était autre chose. Le regard de Nûriel la parcourait par bandes, méthodique, et partout où il passait la peau d’Aelith se soulevait en chair de poule tiède.
— Tu es dorée partout, dit Nûriel.
— C’est la lumière.
— Non. C’est toi.
Elle s’agenouilla. Aelith ferma les yeux. Elle sentit les mains froides se refermer sur ses hanches, la bouche fraîche se poser sur son ventre, puis descendre. Nûriel l’embrassa là où le duvet doré s’épaississait, puis là où il n’y avait plus de duvet du tout, et Aelith entendit sa propre voix monter dans l’atrium, aiguë, honteuse, magnifique.
La langue de Nûriel était fraîche et précise, et elle savait exactement ce qu’elle faisait. Elle commença large, lente, en remontant par bandes plates, puis elle affina, se fit pointue, chercha le petit noyau de chair et s’y acharna avec une patience de torture. Les jambes d’Aelith tremblèrent. Elle agrippa les cheveux courts à deux mains et les tira, et Nûriel grogna de satisfaction contre elle, et la vibration faillit la faire jouir là, tout de suite, debout, contre une colonne.
— Attends, haleta-t-elle. Attends, attends, attends.
Nûriel s’arrêta net. Elle releva la tête, le menton luisant, les yeux brillants.
— Pourquoi ?
— Parce que je veux que tu viennes aussi. Parce que si tu continues, je ne tiendrai pas jusqu’à ton tour.
— Et alors ?
— Et alors je veux ton tour, dit Aelith. Je veux tout.
Quelque chose passa sur le visage de Nûriel, de la surprise teintée de tendresse, puis elle se releva et elles se retrouvèrent à hauteur, front contre front, le souffle mêlé.
— Personne ne m’a jamais demandé mon tour, dit-elle doucement.
— Alors les autres sont des imbéciles.
Elles allèrent plus loin dans l’atrium, là où le sol de nacre cédait la place à un bassin d’eau noire et tiède, un de ces miroirs que les anges du levant utilisent pour y lire les couleurs du ciel avant de les peindre. Aelith y entra la première, jusqu’aux cuisses, et tendit la main. Nûriel la prit. Elle entra dans l’eau en frissonnant, parce que pour elle tout était chaud, et Aelith la tira contre elle et la tint là, dans la chaleur, jusqu’à ce que le frisson passe.
— Mieux ? demanda-t-elle.
— Mieux.
Elles s’embrassèrent encore, sans urgence cette fois, et Aelith entreprit de défaire à son tour la tunique de Nûriel. Le lin gris tomba dans l’eau, flotta une seconde, coula. Le corps de Nûriel était long, musclé, traversé de lignes plus sombres qui suivaient les côtes, avec des cicatrices fines aux avant-bras, peut-être des brûlures de comètes ou des coups de foudre mal rattrapés. Aelith les baisa une par une. Nûriel la laissa faire, la tête renversée, la pomme d’Adam en mouvement.
Puis Aelith glissa les mains dans son dos et trouva la base des ailes. C’est là que tout bascula. Chez un ange, la base des ailes est la zone la plus sensible du corps. C’est un entrelacs de muscles et de nerfs à nu sous une peau très fine, et il n’y a rien de plus intime. Se faire toucher là, c’est presque plus grave que se faire toucher entre les jambes. Nûriel hoqueta. Ses ailes s’ouvrirent d’un coup dans un fracas d’eau et de plumes, s’étalèrent sur toute la largeur du bassin, et elle s’accrocha aux épaules d’Aelith en enfonçant les ongles.
— Préviens, la prochaine fois.
— Tu veux que j’arrête ?
— Si tu arrêtes, je te noie.
Aelith rit et continua. Elle massa les articulations à pleines mains, en remontant sous les couvertures de plumes, et elle trouva très vite les petits creux où le muscle se noue, ces points qui font mal et bon à la fois. Nûriel gémit. Un vrai gémissement, long, rauque, qui n’avait plus rien de céleste et qui résonna sous la voûte.
— Là, souffla-t-elle. Là, là, là.
Aelith insista. Elle appuya des deux pouces au creux de l’omoplate, en tournant, et Nûriel se cambra si fort que ses seins sortirent de l’eau, et sa tête partit en arrière, et son halo d’argent projeta une couronne d’éclairs blancs qui fit grésiller tout le bassin.
— Encore, dit-elle. Plus fort.
Aelith appuya plus fort. Elle y alla des deux mains, des coudes, en écrasant les nœuds de muscle, et Nûriel se mit à trembler de partout, à gémir sans discontinuer, et ses ailes battaient l’eau en cadence, soulevant des gerbes. Les plumes grises s’arrachaient sous les doigts d’Aelith et flottaient en flottilles sur le bassin.
— Aelith !
— Oui.
— Aelith, je vais...
— Vas-y.
Nûriel jouit dans un cri qui fut presque un rugissement. Son corps se tétanisa tout entier, les ailes dressées vers le plafond comme deux voiles de tempête, et l’eau du bassin se souleva autour d’elle en une onde circulaire qui vint battre les bords. Elle retomba contre Aelith, tremblante, les jambes molles, la respiration en morceaux. Aelith la tint. Elle la tint longtemps, une main dans son dos, l’autre à la naissance de sa nuque, et elle embrassa le sommet de son crâne, sous le halo qui grésillait encore.
— Voilà, dit-elle. Voilà. C’est bien.
Elles sortirent du bassin. Nûriel marchait mal. Aelith la coucha sur le dallage tiède, sur le ventre, et entreprit de remettre de l’ordre dans ses ailes, plume à plume, en commençant par les plus longues. C’est un travail de patience. On ne redresse pas une rémige, on la lisse du plat de la main, on la sépare de ses voisines, on la remet dans l’axe. Nûriel, la joue contre la nacre, les yeux fermés, soupirait de temps en temps.
— Tu sais que tu n’es pas obligée, dit-elle au bout d’un moment.
— Je sais.
— Alors pourquoi ?
— Parce que j’aime tes ailes. Parce qu’elles sont grises comme la mer avant la pluie et que ça me serre le cœur.
Nûriel ne répondit pas tout de suite. Puis, très bas :
— Personne ne les a jamais trouvées belles. On dit toujours qu’elles sont trop sombres. Qu’un ange de la nuit devrait avoir des ailes noires, ou des ailes d’étoiles, quelque chose de propre. Le gris, ça fait sale.
— Le gris, c’est le ciel qui se prépare.
— Ouais.
— C’est pour ça que je les aime.
Aelith acheva de lisser la dernière plume, puis elle se pencha et l’embrassa au creux des reins, tout à la base, là où les deux ailes se rejoignent. Nûriel frissonna de la tête aux pieds.
— Debout, dit Aelith. À mon tour.
Nûriel se retourna. Elle avait les yeux encore vitreux du plaisir qu’elle venait d’avoir, et le regard qu’elle posa sur Aelith était un regard d’après, un regard qui sait, qui mesure, qui prend des libertés.
— Écarte les jambes, dit-elle.
Aelith obéit. Elle s’allongea sur la nacre, les genoux ouverts, les ailes repliées sous elle en coussin, et Nûriel se coucha à côté, sur le flanc, la tête sur un coude, et la regarda encore.
— Tu es trempée.
— Depuis tout à l’heure.
— Depuis tout à l’heure, répéta Nûriel, satisfaite. Et tu n’as rien dit.
— Tu étais occupée.
La main de Nûriel descendit. Elle passa entre les seins d’Aelith, s’attarda sur le ventre, puis se posa à plat, toute entière, sur le mont de chair. Elle ne bougea pas. Elle appuya seulement, du talon de la main, et Aelith sentit la chaleur de sa propre peau remonter contre cette paume fraîche comme une marée contre une digue.
— Dis-moi ce que tu veux, dit Nûriel.
— Toi.
— Ce n’est pas ce que je demande.
— Je veux tes doigts.
— Combien ?
— Deux.
Nûriel les fit entrer. Elle y alla lentement, en tournant, et Aelith la sentit jusqu’au fond, jusqu’à ce point où le corps dit assez et où l’esprit dit encore. Elle avait les yeux au plafond. Les deux doigts ressortirent à demi, puis rentrèrent, et la paume de Nûriel vint s’écraser contre le noyau de chair à chaque poussée. Le rythme était lent, implacable, et il n’y avait rien d’autre dans l’univers que ce va-et-vient.
— Plus vite.
— Non.
— Nûriel !
— Non. Tu as attendu deux mille ans, dit-elle en écho, tu peux bien attendre deux minutes.
Aelith gémit de frustration. Elle essaya de rouler des hanches, de forcer le rythme, mais Nûriel se retira presque entièrement chaque fois, la laissant vide une seconde entière, puis revint, patiente, cruelle.
— S’il te plaît.
— S’il te plaît quoi ?
— S’il te plaît, plus vite.
— Voilà. C’était pas compliqué.
Et elle accéléra. Le changement fut brutal. Les doigts claquèrent en elle, la paume battit, et Aelith se mit à crier à chaque poussée, des cris courts, rythmés, qui se répercutaient sur la voûte. Ses ailes se déplièrent sous elle et la soulevèrent à demi. Ses mains cherchèrent quelque chose à quoi se tenir et ne trouvèrent que la nacre, qu’elle raya de ses ongles.
Nûriel se pencha et lui prit un sein dans la bouche. Elle le suça fort, mordit, et la douleur fine se mêla au reste et fit tout basculer. Aelith sentit monter une vague énorme de plaisir, aveuglante, à la lisière du supportable.
— Je vais jouir, dit-elle. Je vais jouir, je vais jouir, je vais...
— Oui, dit Nûriel contre sa peau. Donne-la-moi.
Aelith jouit. Ce fut un embrasement. Sa chaleur monta d’un coup au maximum et l’air autour d’elle se mit à ondoyer, à scintiller, et des volutes de buée s’élevèrent du dallage. Son halo flamba, c’était un disque d’or si vif qu’il fallait fermer les yeux, et Nûriel dut retirer sa main tant la chaleur était devenue insoutenable. Aelith resta là, secouée de spasmes, les ailes battant faiblement l’air, et elle cria jusqu’à ce que la voix lui manque. Puis le silence. Puis, très loin, le bruit de la mer d’airain.
— Tu as chauffé la nacre, dit Nûriel en tâtant le sol. On peut y faire cuire des choses.
Aelith rit, épuisée, le bras sur les yeux.
— Tais-toi.
— Je suis sérieuse. Il y a des recettes.
Elles restèrent allongées un moment, côte à côte, à reprendre souffle. Le halo d’Aelith reprit sa couleur douce. Celui de Nûriel cessa de crépiter. Ils se séparèrent et remontèrent chacun au-dessus de sa tête, et le petit deuil que ça fit à Aelith la surprit.
— On pourrait voler, dit-elle.
Nûriel tourna la tête.
— Maintenant ?
— Maintenant.
— Il est presque l’heure. Tu dois ouvrir l’aube.
— L’aube peut attendre un peu. Elle attend bien tous les jours que je la fasse.
Elles se levèrent. Elles n’avaient pas besoin de s’habiller ; elles étaient nues et c’était bien. Nûriel alla jusqu’au rebord de l’atrium et se pencha sur le vide. En bas, très loin, la mer d’airain roulait ses vagues métalliques dans une lumière de fin du monde.
— Tu sais que si on tombe, on ne meurt pas, dit Aelith.
— Je sais. C’est ce qui est bien.
Elles sautèrent ensemble. La chute fut d’abord verticale, presque effrayante, l’air sifflant de part et d’autre, puis les ailes s’ouvrirent et la chute devint un vol plané, une glissade immense au-dessus de la mer. Nûriel partit en avant, à grandes battues puissantes, et Aelith la suivit, et bientôt elles ne furent plus que deux formes rapides dans le crépuscule, l’une claire et l’une sombre, tournant l’une autour de l’autre en spirale.
Elles montèrent. L’air se rafraîchit, se raréfia, et la mer ne fut plus qu’une plaque de plomb ridée sous elles. Les nuages arrivèrent, les bas, les gris, ceux qui portent la pluie. Nûriel y plongea la première et s’y enfonça jusqu’aux épaules, et quand Aelith la rejoignit elle était déjà trempée, les cheveux plaqués, l’eau ruisselant sur son visage et sur ses seins.
— Viens, dit-elle.
Elles volaient à l’intérieur du nuage, dans une lumière laiteuse, et le monde entier avait disparu. Il n’y avait plus que le blanc, le froid, le bruit de leurs ailes. Aelith s’approcha, et Nûriel la prit par la taille en plein vol, et elles s’embrassèrent en battant l’air à grands coups désordonnés pour ne pas tomber, et l’eau du nuage entrait dans leurs bouches et coulait sur leurs mentons. Aelith glissa la main entre les cuisses de Nûriel. Là, dans l’air froid et l’humidité, elle la trouva chaude, brûlante même, et Nûriel gémit dans sa bouche et perdit de l’altitude de vingt mètres d’un coup.
— Tiens-toi, dit Aelith.
— À quoi ?
— À moi.
Elle la prit par la taille d’un bras, la cala contre elle, et de l’autre main elle continua. Deux doigts, tout de suite, sans préparation, Nûriel était prête depuis longtemps, trempée comme le nuage autour d’elles, et elle les enfonça d’un coup, profond, en la tenant fermement contre son corps pour qu’elle ne puisse pas s’échapper.
Nûriel hurla. Le son se perdit dans la ouate blanche. Ses ailes se refermèrent à demi et elles chutèrent de cinquante mètres, puis se rattrapèrent d’un battement, puis chutèrent encore. Aelith maintenait le rythme, rapide, dur, et à chaque poussée elles perdaient un peu plus d’altitude, et le vent froid leur cinglait les flancs, et l’eau du nuage ruisselait entre elles.
— Plus haut, haleta Nûriel. Remonte, remonte ou on va...
Aelith battit des ailes de toutes ses forces et les arracha à la chute. Elles remontèrent en titubant, dans un désordre de plumes, et entrèrent dans la couche supérieure du nuage, celle qui est éclairée par en dessous, où la lumière devient rose. Là, tout était tiède et doré. Aelith ralentit le mouvement de sa main, le fit plus profond, plus circulaire, et Nûriel se laissa aller contre elle, la tête renversée sur son épaule, les yeux fermés, la bouche ouverte.
— C’est beau, dit Aelith à son oreille. Tu es belle. Tu es grise et rose et belle.
Nûriel émit un son qui ressemblait à un sanglot.
— Personne ne me dit jamais ça.
— Je vais te le dire tous les soirs.
— Tous les soirs ?
— Tous les soirs, à l’heure bleue, jusqu’à la fin du monde.
Nûriel jouit dans la lumière rose. Elle jouit longtemps, en vagues, en se tordant contre la main d’Aelith, et ses ailes s’ouvrirent si grandes qu’elles emplirent tout le nuage. Aelith la tint bon, la porta, la ramena, et ne retira ses doigts qu’une fois le dernier spasme passé. Elles se laissèrent alors tomber doucement, non plus en chute mais en descente, jusqu’à un plateau de nuage assez ferme pour s’y poser. Elles s’y effondrèrent, haletantes, trempées, le corps luisant.
— Tu sais quelle heure il est ? demanda Nûriel au bout d’un long moment.
Aelith leva la tête. Sous elles, à travers une déchirure du nuage, la ligne de la mer avait pâli. À l’est, très bas, une lueur cuivrée montait.
— Merde, dit-elle.
— Tu es en retard.
— Je suis en retard.
Elle se leva d’un bond, battit des ailes, et Nûriel la suivit en riant d’un rire libre, jeune, qui n’avait plus rien de la froideur du début. Elles remontèrent à toute vitesse vers l’atrium, et Aelith, tout en volant, entreprit de se recoiffer à grands coups de doigts, ce qui ne servit à rien. Elles se posèrent sur la nacre au moment où la première lueur franchissait l’horizon. Trop tard : l’aube s’était levée toute seule, sans fioritures, bâclée. Aelith la regarda, consternée.
— Elle est ratée.
— Elle est très bien.
— Elle est plate. Il n’y a pas de dégradé. Il n’y a pas de...
Nûriel l’embrassa pour la faire taire.
— Elle est très bien, répéta-t-elle. Et ce soir, tu la feras encore mieux, parce que tu te souviendras de moi en la peignant.
Aelith se calma. Elle regarda la lumière monter, puis elle regarda Nûriel, qui avait les cheveux en bataille, des plumes arrachées, une marque de morsure au sein, et qui la regardait aussi.
— Tu reviens ce soir ? demanda Aelith.
— Je reviens tous les soirs.
— Tous les soirs, c’est long.
— C’est deux mille ans qui ont été longs, dit Nûriel. Le reste, ce sera court.
Elle s’approcha et posa son front contre celui d’Aelith. Les deux halos se touchèrent à nouveau, sans crépiter cette fois, avec une simple tiédeur, comme deux mains qui se trouvent.
— À ce soir, dit Nûriel.
— À ce soir.
Elle s’écarta, ouvrit ses ailes grises et sauta dans le vide, et Aelith la regarda descendre vers la nuit qui s’en allait, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un point. Puis elle se retourna vers son aube ratée et, pour la première fois depuis la fondation du monde, elle la trouva belle.
Elles ne furent jamais à l’heure. Jamais. Les séraphins finirent par cesser de parier, les hiérarchies par fermer les yeux, et les hommes, en bas, prirent l’habitude de ces aubes bâclées et de ces crépuscules qui s’attardent. Personne ne comprit jamais pourquoi le ciel, à l’heure bleue, sentait la pluie chaude et la myrrhe, ni pourquoi certaines nuits d’été il y a comme un crépitement dans l’air, une petite pluie d’étincelles blanches qui tombent sans raison sur les toits.
C’est le bruit que font deux halos quand ils se touchent. C’est le bruit que font deux anges qui s’aiment, à la minute exacte où le monde retient son souffle.
Commentaires Partager Liste de lecture

Ce chapitre vous a plu ? Encouragez l'auteur en un geste.

ou laissez un mot
Gras
Soyez respectueux
Publier
Fin du livre
Vous avez atteint la fin de ce livre.
L'auteur n'a pas encore précisé si une suite est prévue.

Commentaires ()

Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à en laisser un !

Histoires similaires

✦ Pulsar05 Les Chroniques de l'Ether XSTORY
Hétéro, Fantastique
Les Chroniques de l'Ether
Chapitre 5
Par
4
8
1.4k
✦ Phoenix5 Libère la Dragonne XSTORY
Hétéro, Fantastique et 2 autres tags
Libère la Dragonne
Chapitre 2
Par Phoenix5
153
5
5.6k
✦ Monsieur Plume Quatre saisons érotiques XSTORY
Lesbiennes, Jeunes majeurs
Quatre saisons érotiques
Chapitre 2
Par Monsieur Plume
41
18
8.6k
✦ LilithBlackmoon Le bal des miroirs XSTORY
Hétéro, Historique
Le bal des miroirs
Chapitre 1
Par LilithBlackmoon
8
1
5.6k
✦ LilithBlackmoon Le Chant des Ombres XSTORY
Hétéro, Romantique
Le Chant des Ombres
Chapitre 1
Par LilithBlackmoon
44
9
2.4k
✦ zooph34 Aâmet XSTORY
Lesbiennes, Historique et 1 autre tag
Aâmet
Chapitre 2
Par zooph34
109
3
10.1k
✦ Malamore Les aventures d'Arthur XSTORY
Hétéro, Romantique et 1 autre tag
Les aventures d'Arthur
Chapitre 2
Par Malamore
56
2
3.5k
✦ Candace Wilde Maria, le vampire XSTORY
Hétéro, Romantique et 1 autre tag
Maria, le vampire
Chapitre 7
Par Candace Wilde
30
1
4.5k

Restez informé des nouvelles histoires

Recevez les dernières publications directement dans votre boîte mail

Explorez les catégories

Parcourez notre vaste sélection d'histoires érotiques classées par catégories pour trouver exactement ce qui éveille votre désir

Mode sombre
Apparition progressive
Lecteur Audio