La caméra pèse dans ses mains comme une arme froide. Émilie sent le plastique dur contre ses paumes moites, l’objectif braqué sur Adixia qui la fixe avec ce sourire lent, ce sourire qui creuse un trou dans sa poitrine. Ses genoux nus collent au parquet, le froid remonte le long de ses cuisses, mais elle ne bouge pas. Elle ne lui donnera pas cette satisfaction.
Le voyant rouge clignote. Elle enregistre.
« Alors, Émilie… on filme ? »
La voix d’Adixia est douce, presque taquine, comme si elles partageaient une blague entre copines. Comme si elle n’avait pas passé la dernière heure cachée dans un placard à regarder Julien la baiser, la doigter, la réduire à l’état de chose gémissante sur ce lit défait.
Émilie ne répond pas tout de suite. Elle laisse le silence s’étirer, observe le cadre que lui renvoie l’écran LCD : Adixia assise bien droite, jambes croisées, mains sagement posées sur les genoux. Une élève modèle. Une putain de traîtresse.
« Tu veux qu’on parle de quoi ? » demande Adixia en décroisant les jambes avec une lenteur calculée. Le tissu noir de son legging bruisse contre le bois de la chaise. « De ce que Julien m’a promis ? »
Émilie zoome sur son visage. Le pouce tremble à peine sur la molette.
« Vas-y. Dis-le. »
Sa voix sort plus dure qu’elle ne l’aurait voulu, éraillée par les cris qu’elle a poussés tout à l’heure. Elle déglutit, sent le goût métallique de l’humiliation encore collé au fond de sa gorge.
Adixia incline la tête, ses cheveux bruns glissant sur son épaule. Elle a l’air de réfléchir, mais Émilie connaît cette expression — elle l’a vue des dizaines de fois quand elles préparaient leurs petits jeux, leurs petits pièges pour les hommes qu’elles draguaient ensemble. Sauf que cette fois, le piège s’est refermé sur elle.
« Il m’a promis que je pourrais te regarder, » dit Adixia. « Que je pourrais te voir jouir pour lui. Et après… »
Elle s’interrompt, passe sa langue sur sa lèvre inférieure.
« Après quoi ? »
Le zoom s’enfonce encore. Émilie cadre les yeux d’Adixia, ces yeux qui brillent d’une excitation qu’elle ne prend même plus la peine de cacher.
« Après, il m’a dit que je pourrais te toucher. Si j’étais sage. Si j’obéissais. »
Un muscle tressaute dans la mâchoire d’Émilie. Ses doigts se crispent sur le boîtier de la caméra, l’ongle du pouce grattant le plastique.
« Et toi, tu as obéi. »
Ce n’est pas une question.
« Oui. »
Adixia décroise les mains, les pose sur ses cuisses, paumes vers le haut. Un geste d’ouverture, de reddition presque. Mais son sourire ne faiblit pas.
« Il t’a baisée, » continue Émilie, et les mots lui brûlent la langue. « Il t’a baisée avant même de me rencontrer, c’est ça ? »
« Une fois. Dans son appartement. Il m’a attachée avec la même cravate bleue qu’il a utilisée sur toi. »
L’image explose derrière les paupières d’Émilie : Adixia écartelée sur le lit de Julien, la soie bleue serrée autour de ses poignets, les mêmes mots murmurés à son oreille, les mêmes doigts enfoncés dans sa chatte. La même mise en scène. Le même script.
Elle baisse la caméra de quelques centimètres. Le cadre descend sur la poitrine d’Adixia, sur le renflement de ses seins sous son haut.
« Enlève-le. »
Adixia cligne des yeux.
« Quoi ?
— Ton haut. Enlève-le. »
La voix d’Émilie ne tremble plus. Elle a trouvé quelque chose à quoi s’accrocher, un levier, un point d’appui. Si Julien veut un film, elle va lui en donner un. Mais ce sera le sien.
« Julien veut un enregistrement complet, » ajoute-t-elle en détachant chaque syllabe. « Tu le sais, non ? Il m’a dit de tout filmer. Alors on va tout filmer. »
Adixia hésite. Ses doigts jouent avec l’ourlet de son haut, le tissu se soulève de quelques millimètres, dévoilant une bande de peau pâle au-dessus du legging.
« Il ne m’a pas dit que tu me donnerais des ordres, » murmure-t-elle.
« Il ne m’a pas dit que tu serais dans le placard. On est à égalité. »
Un rire bref s’échappe des lèvres d’Adixia — pas moqueur, plutôt surpris, comme si elle découvrait une version d’Émilie qu’elle ne connaissait pas. Ses mains remontent, attrapent le bas de son haut, et elle le fait passer par-dessus sa tête d’un mouvement fluide.
Le tissu tombe au sol.
Émilie zoome sur la dentelle rouge du soutien-gorge, sur la façon dont les bonnets compriment à peine les seins d’Adixia, sur la fine chaîne dorée qui pend entre ses clavicules. La respiration d’Adixia s’est accélérée — Émilie le voit au soulèvement plus rapide de sa poitrine, au frémissement de la chaîne.
« Le soutien-gorge aussi. »
Cette fois, Adixia ne pose pas de question. Ses bras se tordent dans son dos, les doigts cherchant l’agrafe, et le soutien-gorge se détache avec un claquement sec. Les bretelles glissent sur ses épaules, et elle le retire lentement, comme on déplie un cadeau.
Les seins d’Adixia sont plus petits que les siens, plus fermes, avec des aréoles brun foncé qui se contractent au contact de l’air. Ses tétons pointent déjà, durs et dressés.
« Julien aime tes seins ? » demande Émilie.
La question claque comme une gifle. Adixia ouvre la bouche, la referme.
« Il… il a dit qu’ils étaient parfaits pour être mordus. »
Émilie sent un frisson lui parcourir l’échine. Elle imagine les dents de Julien sur ces tétons, la langue qui tourne autour, les marques qu’il a dû laisser. Et au lieu de la jalousie qu’elle attendait, c’est autre chose qui monte — une chaleur diffuse, un pincement entre ses propres cuisses.
« Lève-toi. »
Adixia obéit. Ses pieds nus se posent à plat sur le parquet, ses orteils se recroquevillent contre le bois froid. Debout face à Émilie agenouillée, elle semble plus grande, plus vulnérable aussi avec ses seins nus et son legging qui moule ses hanches.
« Le legging. Fais-le glisser. Lentement. »
Les pouces d’Adixia s’accrochent à la ceinture élastique. Elle tire vers le bas, centimètre par centimètre, dévoilant la ficelle rouge du string qui s’enfonce entre ses fesses, puis la peau lisse de ses cuisses, puis ses mollets. Le legging s’affaisse en accordéon autour de ses chevilles. Elle en sort un pied, puis l’autre.
Émilie cadre le string rouge, la façon dont le tissu minuscule disparaît entre les lèvres bombées de sa chatte, le renflement à peine dissimulé. Elle se souvient de ce string — Adixia le portait le jour où elles avaient fait du shopping ensemble, il y a trois semaines. Elle lui avait dit qu’il était trop osé. Adixia avait ri.
« Julien sait que tu portes ça ? »
« C’est lui qui me l’a offert. »
Bien sûr. Évidemment. Chaque détail, chaque vêtement, chaque mot — tout était écrit d’avance, et elle n’avait rien vu.
Émilie se lève. Ses genoux protestent, ankylosés par la position prolongée, mais elle ne vacille pas. Elle s’approche d’Adixia, la caméra toujours braquée sur elle, et s’arrête à trente centimètres de son visage.
« Tourne-toi. »
Adixia pivote. Son dos est parcouru de frissons, la chair de poule hérissant la peau fine sur ses omoplates. La ficelle du string disparaît dans la raie de ses fesses, et Émilie zoome sur cette ligne rouge qui coupe les courbes pâles en deux.
« Penche-toi en avant. Mains sur la chaise. »
Adixia s’exécute. Son dos s’incurve, ses fesses se cambrent, et dans cette position, le string ne cache plus rien — les lèvres de sa chatte dépassent du tissu, gonflées, luisantes d’humidité.
« Tu es mouillée, » constate Émilie.
« Oui. »
« Depuis combien de temps ? »
« Depuis que tu as crié. Quand il t’a prise par-derrière. »
La caméra tremble. Émilie inspire par le nez, expire par la bouche. Elle ne doit pas perdre le contrôle. Pas maintenant.
« Redresse-toi. Regarde-moi. »
Adixia se retourne. Leurs visages sont si proches qu’Émilie pourrait compter les points dorés dans l’iris vert de son amie — son ex-amie, sa complice, sa traîtresse, elle ne sait plus quel mot utiliser.
« On va lui donner ce qu’il veut, » dit Émilie à voix basse. « Des vidéos. Des photos. Un putain de documentaire s’il le faut. Mais on va le faire à notre manière. »
Elle baisse la caméra, coupe l’enregistrement d’une pression du pouce. Le voyant rouge s’éteint.
« Qu’est-ce que tu proposes ? » demande Adixia.
Sa voix a changé. L’assurance moqueuse a disparu, remplacée par quelque chose de plus brut, de plus affamé. Elle regarde Émilie comme on regarde une porte qui vient de s’ouvrir.
« Il croit qu’on va s’entre-déchirer, » répond Émilie. « Il croit que la jalousie va nous rendre faibles. Alors on va faire l’inverse. »
Elle tend la main, effleure la chaîne dorée sur la clavicule d’Adixia, suit le métal tiède jusqu’au pendentif minuscule qui repose entre ses seins.
« On va lui montrer qu’on est plus fortes à deux. »
Le sourire d’Adixia revient, mais ce n’est plus le même. Il est complice maintenant, chargé d’une excitation neuve qui n’a rien à voir avec Julien.
« Tu veux qu’on le piège ? »
« Je veux qu’on le retourne. Qu’on le filme. Qu’on le regarde se débattre comme il nous a regardées. »
Adixia attrape le poignet d’Émilie, serre doucement.
« Il m’a envoyé un SMS. Un indice pour la prochaine destination. »
« Montre-moi. »
À l’autre bout de la ville, Julien fixe l’écran de son téléphone. Le message qu’il vient d’envoyer à Adixia est encore affiché dans la conversation — une adresse, une heure, un nouveau jeu de piste. Mais ses doigts ne tapent plus. Quelque chose le gratte à l’arrière du crâne, une intuition qui refuse de se taire.
Il ouvre une autre conversation. Le nom affiché est « Chatoncokin », surmonté d’une photo de profil où un masque de dentelle noire cache la moitié supérieure d’un visage. Des yeux verts percent à travers les mailles, et un sourire en coin promet des choses que les mots ne disent pas.
Il tape rapidement :
« Les deux colombes sont dans le même nid. Je crois qu’elles mijotent quelque chose. »
La réponse arrive en moins de trente secondes.
« Évidemment qu’elles mijotent. C’est pour ça que tu m’as contactée, non ? »
Julien sourit malgré lui. Chatoncokin a toujours trois coups d’avance. C’est elle qui l’a initié à ce monde, il y a des mois, quand il n’était qu’un spectateur anonyme dans son stream, fasciné par la façon dont elle menait ses soumis à la baguette sans jamais montrer son visage entier. Des semaines de discussions privées, de confidences échangées à deux heures du matin, de fantasmes déballés comme on vide un sac. Elle lui a appris à lire les corps, à anticiper les désirs, à transformer l’attente en supplice.
« Tu veux que je reprenne la main sur l’itinéraire ? » demande-t-elle.
« Oui. Fais-les tourner en rond. »
Il imagine Chatoncokin derrière son écran, ses doigts aux ongles laqués de noir dansant sur le clavier, ses lèvres étirées par ce sourire qu’il connaît si bien — celui qu’elle arbore quand elle tisse une toile.
La réponse arrive, longue et détaillée :
« Très bien. Voici le nouveau parcours. Note bien. »
Suit une liste de lieux qui défile sur l’écran : un cinéma, un magasin de vêtements, un sex-shop, le lieu de travail d’Émilie, un jardin public, le lieu de travail d’Adixia. Puis une pause, un saut de ligne, et la suite qui s’égrène comme un chapelet : Limoges, la gare de Limoges, le Centre Saint-Martial, le Jardin de l’Évêché, le Parc d’Auzette, le Palais des Sports de Beaublanc.
« Et pour la destination finale ? » tape Julien.
« Chez toi. Je veux qu’elles arrivent chez toi. Qu’elles croient que c’est fini. Et que tu les y attendes. »
Julien sent son pouls s’accélérer. Il visualise la scène : son appartement plongé dans la pénombre, les deux femmes franchissant le seuil, croyant avoir repris le contrôle, et lui, assis dans le fauteuil, attendant.
« Adixia doit avoir des vidéos, » ajoute Chatoncokin. « Des photos. Tout ce qu’elle a filmé pendant le parcours. Tu m’as dit qu’elle était douée pour ça. »
« Elle l’est. »
« Alors fais-moi confiance. Je les occupe, tu te prépares. »
Le téléphone vibre une dernière fois.
« Et Julien ? »
« Oui ? »
« Quand tout sera fini, tu me devras une session privée. Longue. Très longue. »
Il rit doucement, tape sa réponse :
« Tu l’auras. »
Puis il glisse le téléphone dans sa poche et se dirige vers sa voiture. Le trajet jusqu’à son appartement lui laisse le temps de penser, de préparer chaque détail. Les lumières, les attaches, la disposition de la pièce. Il veut que ce soit parfait.
Il ne sait pas encore ce qu’Émilie et Adixia sont en train de tramer dans la chambre 407. Il ne sait pas que la caméra a changé de main, que l’objectif s’est retourné, que les proies affûtent leurs propres crocs.
Mais il le sent. Cette vibration dans l’air, ce déséquilibre subtil qui annonce toujours les grands basculements.
Et tandis que la voiture s’enfonce dans la nuit parisienne, il sourit.
Parce que si le jeu devient plus dangereux, c’est qu’il devient plus intéressant.
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