Réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Éloïse in the twenties — Chapitre 4 · Avant de partir
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Éloïse in the twenties
Chapitre 4 · Avant de partir
Ça faisait six semaines. Un mois avait passé, puis les vacances scolaires. Six semaines que j'évitais Mathis. Pas de façon subtile. De façon lâche, plutôt. Je changeais mes horaires de ronde. Je prenais l'escalier de droite quand je savais qu'il empruntait celui de gauche. Je regardais ailleurs quand il passait au réfectoire. Une ou deux fois, nos regards s'étaient croisés. J'avais détourné les yeux la première. Toujours la première.
Je ne savais pas ce qu'il pensait. S'il comprenait. S'il m'en voulait. Ou pire, s'il attendait encore quelque chose. Un mot. Un signe. N'importe quoi. Mais je ne lui donnais rien. Parce que je ne savais pas quoi donner. Parce que j'avais honte. Pas de l'acte en lui-même — ça, bizarrement, ça ne me dérangeait pas. Mais de ce que ça disait de moi. De ce que j'avais fait. J'avais profité. De mon rôle. De son admiration. De sa solitude, comme de la mienne. Je m'étais servie de lui pour combler... quoi, exactement ? Un vide ? Un besoin de me sentir vivante ?
Je ne savais plus.
Les nuits étaient longues. Je dormais mal. Trois, quatre heures par nuit, peut-être. Le reste du temps, j'étais allongée dans le noir, les yeux ouverts, à regarder le plafond. A ne penser à rien. Ou à tout. Les deux en même temps. Parfois, je me masturbais. Pas par envie. Juste par habitude. Par nécessité, presque. Comme quelqu'un qui prend un cachet pour dormir. Quelque chose pour arrêter de penser. Pour évacuer. Mes gestes étaient mécaniques. Routiniers. Je connaissais le timing exact. Trois minutes. Cinq si j'étais distraite. Jamais plus. Un orgasme bref, sec, sans plaisir réel. Juste un relâchement. Une fatigue qui tombait sur moi comme une chape de plomb. Et puis, enfin, le sommeil. Mais ça ne durait jamais.
Le jour, j'étais une zombie. Je faisais mes rondes. Je vérifiais les registres, faisais l'appel du matin, signais des carnets. Je répondais aux collègues. Je hochais la tête aux bonnes phrases. Mais j'étais ailleurs. Ou nulle part. Je ne savais plus.
Il m'arrivait de scroller sur des applis de rencontre. Tinder, Bumble, Happn. D'autres dont j'avais oublié le nom. Je swipais à droite sans regarder vraiment. Des visages se succédaient. Des bios creuses. "Passionné de voyages." "À la recherche de quelque chose d'authentique." "Pas intéressé par les plans d'un soir." Mensonges polis. Ou peut-être pas. Je m'en foutais. Parfois, ça matchait. On échangeait deux, trois messages. Certains se montraient directs. Je leur proposais de se voir le vendredi, avant de prendre mon train, imposant mon cadre temporel et émotionnel. Certains proposaient de s'occuper des capotes, d'autres pas. Cela ne changerait rien. Je ne comptais pas coucher avec eux de toute façon. Je voulais combler ce vide en moi. Chaque fois, j'arrivais, décliner le verre proposé par courtoisie. Me mettais à genoux, déballais l'engin et m'attelais à leur donner ce dont ils avaient besoin. Ce que j'étais venue chercher. Avec d'autres, c'était beaucoup plus bref.
Quelques messages, puis plus rien. Je ghostais. Ou ils ghostaient. Aucune différence. Aucune attente. Juste du temps tué. Du vide rempli par du vide.
*****
Un soir, j'ai repensé à mon adolescence, en banlieue parisienne. Sans raison particulière. Ou peut-être que si. Un souvenir enfoui. J'avais commencé jeune. Trop jeune, probablement. Des soirées dans des caves, dans des greniers, dans une voiture, dans les chiottes du foyer. Des garçons de mon âge, le plus souvent. Parfois un peu plus vieux. Jamais beaucoup. Je ne couchais pas avec eux. Je ne les embrassais même pas. Je leur offrais juste un peu de moi. Ma bouche, ma compagnie, un relâchement de quelques minutes. Leur première expérience, parfois. C'était bref, sans histoire, souvent sans lendemain.
Je ne sais pas pourquoi j'avais commencé. Peut-être parce que j'étais en retard sur les autres, parce que je n'étais pas assez féminine pour faire partie des populaires et pas assez candide pour les plus introverties. Puberté tardive. Corps qui refusait de se développer. Poitrine plate. Hanches inexistantes. Les autres filles avaient déjà un corps de jeune femme, leurs règles, parfois leurs copains. Moi, j'étais transparente et je tentais de disparaître derrière des vêtements amples, sportifs. Comme pour me rendre invisible, quelconque.
Peut-être que c'était le moyen par lequel j'avais trouvé une façon d'exister. D'être vue, désirée. Même si c'était comme ça. Même si ça ne durait que quelques minutes. Ça comblait quelque chose. Ou peut-être que ça creusait encore plus le vide. Je ne savais pas. Je ne me posais pas la question, à l'époque. Et maintenant, qu'est-ce que ça avait changé ? J'avais vingt-trois ans. Un corps de femme. Une vie d'adulte. Enfin, à peu près. Je reproduisais les mêmes situations. Et, pourtant, le vide était toujours là. Peut-être même plus grand.
*****
La décision, je l'avais prise un dimanche soir. Seule dans ma chambre, après une journée entière à ne rien faire. À regarder le plafond. À scroller sans but. J'avais ouvert mon ordinateur. Rédigé ma lettre de démission. Trois paragraphes. Polis. Neutres. "Pour raisons personnelles." Rien d'autre. J'avais relu deux fois. Puis j'avais cliqué sur "envoyer".
Le lundi matin, la CPE m'avait convoquée. Surprise. Inquiète, peut-être.
— Vous êtes sûre, Éloïse ?
— Oui.
— Vous avez trouvé autre chose ?
— Pas encore.
— Mais alors... pourquoi ?
— Oui.
— Vous avez trouvé autre chose ?
— Pas encore.
— Mais alors... pourquoi ?
Je n'avais pas su quoi répondre. Parce que j'ai fait une fellation à un élève hors de l'établissement et que je ne peux plus le regarder en face. Parce que je suis une merde. Parce que je ne devrais pas être ici. J'avais juste souri poliment.
— Raisons personnelles.
Elle avait fini par hocher la tête. On m'avait accordé un préavis réduit. Deux semaines. Quinze jours pour boucler mes affaires, rendre ma chambre, partir. Quinze jours pendant lesquels je continuais à éviter Mathis. Mais cette fois, avec une date limite. Bientôt, je ne le verrais plus. Bientôt, ce serait fini pour de bon.
*****
Un mardi soir, après le dîner, j'ai pris ma décision. Je ne pouvais pas partir comme ça. Sans rien dire. C'était lâche. Et au fond, qu'est-ce que j'avais à perdre ? Rien. Je n'avais déjà rien. Et je le lui devais.
Je l'ai cherché. Il n'était pas dans sa chambre. Ni au réfectoire. J'ai fini par le trouver dans la salle informatique, seul devant un ordinateur. Il portait encore ce même sweat beaucoup trop large. Ses écouteurs sur les oreilles. Il ne m'a pas entendue arriver. Je me suis approchée, ai posé ma main sur son épaule. Il a sursauté. Retiré ses écouteurs et levé les yeux vers moi. Surpris. Gêné. Peut-être un peu blessé, aussi.
— Mathis. Il faut qu'on parle.
Il a hoché la tête. S'est levé lentement. On est sortis dans le couloir. Il faisait froid. Les néons bourdonnaient au-dessus de nos têtes.
— Écoute, ai-je commencé. Ce qui s'est passé... ce soir-là...
Il a baissé les yeux.
— J'aurais pas dû, ai-je dit. C'était pas correct. J'ai profité de ma position. De ton... admiration, de ta confiance. Je sais pas. Mais c'était pas bien.
Il a relevé la tête, confus.
— Mais... j'étais d'accord. Je voulais.
— Je sais. Mais moi, je n'aurais pas dû. J'ai un rôle ici. Une responsabilité. T'as dix-huit ans, Mathis, mais t'es quand même un élève. Et moi, je suis censée... je sais pas. Te protéger. Pas faire ça.
— Je sais. Mais moi, je n'aurais pas dû. J'ai un rôle ici. Une responsabilité. T'as dix-huit ans, Mathis, mais t'es quand même un élève. Et moi, je suis censée... je sais pas. Te protéger. Pas faire ça.
Il a eu l'air blessé. Comme si je lui retirais quelque chose. Quelque chose de précieux.
— Tu regrettes ?
J'ai hésité. Est-ce que je regrettais ? Je ne savais pas. Regretter, ça impliquait qu'on aurait aimé que ça se passe autrement. Mais je n'aurais rien aimé du tout. Je ne ressentais rien. Juste du vide et le besoin de ne pas le laisser totalement sans réponse. Il ne le méritait pas.
— Ce n'est pas la question, ai-je dit. La question, c'est que ça peut pas se reproduire. C'est fini. On fait comme si ça n'était jamais arrivé. Mais si tu as besoin d'en parler, je serai là encore quelques jours. Si tu m'en veux, tu peux me le dire. Tu en aurais parfaitement le droit.
Il a serré les mâchoires. Puis, après un long silence :
— Tu pars, c'est ça ?
J'ai été surprise qu'il le sache déjà. Mais bon, dans un internat, les nouvelles circulaient vite.
— Oui. Dans deux semaines.
— À cause de moi ?
— Non. Enfin... pas seulement. C'est compliqué.
— À cause de moi ?
— Non. Enfin... pas seulement. C'est compliqué.
Il a hoché la tête, n'a rien dit de plus. Il me regardait avec ses yeux clairs, trop intenses. Puis il est parti. J'ai entendu ses pas s'éloigner dans le couloir. Et je suis restée là, seule sous les néons, avec cette impression familière. Le néant.
*****
Le jeudi suivant, j'avais un dernier rendez-vous avec un parent d'élève. Son fils, Adel, était en première. Un garçon discret, un peu en retrait. Pas comme Mathis. Juste... transparent. Encore un.
Le jeudi suivant, j'avais un dernier rendez-vous avec un parent d'élève. Son fils, Adel, était en première. Un garçon discret, un peu en retrait. Pas comme Mathis. Juste... transparent. Encore un.
La CPE m'avait briefée avant le rendez-vous.
— Il s'inquiète pour son fils. Apparemment, il subit des moqueries. Il se sent mal. Le père ne sait pas trop comment gérer.
J'avais hoché la tête. Un énième parent désemparé face à un ado qui souffrait en silence, et moi comme interlocutrice, tout aussi démunie. Rien de nouveau. Il était arrivé à l'heure. Quarante ans, peut-être quarante-cinq. Cheveux courts, grisonnants sur les tempes. Jean sombre, pull en laine. Pas de costume. Pas de mallette. Juste un homme fatigué, inquiet.
On s'était installés dans le petit bureau. Lui en face de moi, les mains croisées sur la table.
— Merci de me recevoir, avait-il dit.
— C'est normal.
— C'est normal.
Le père avait commencé à parler. D'Adel, de ses notes qui baissaient, de son repli, de cette tristesse qu'il voyait dans ses yeux et qu'il ne savait pas comment atteindre.
— Il ne me parle plus, avait-il dit. Enfin, il répond quand je lui pose une question. Mais c'est tout. Je sais qu'il se passe quelque chose, mais je ne sais pas quoi. Et je ne sais pas comment l'aider.
Je l'écoutais. Vraiment. Et bizarrement, je me reconnaissais. Pas en Adel. En lui. Dans cette impuissance. Cette solitude face à quelque chose qu'on ne comprenait pas.
— Il subit des moqueries, vous dites ?
— Oui. Enfin, je crois. Il n'en parle pas. Mais je le sens.
— Oui. Enfin, je crois. Il n'en parle pas. Mais je le sens.
J'avais hoché la tête.
— Je vais être attentive. Je vais essayer de... enfin, de voir ce qui se passe.
Il m'avait regardée avec reconnaissance. Un regard simple. Honnête.
— Merci.
Puis, après un silence :
— Vous partez, c'est ça ? J'ai entendu dire que...
— Oui. Dans deux semaines.
— Ah. Dommage. Vous avez l'air... je sais pas. À l'écoute.
— Oui. Dans deux semaines.
— Ah. Dommage. Vous avez l'air... je sais pas. À l'écoute.
J'avais souri. Un sourire triste.
— Je fais ce que je peux.
Il s'était levé, avait hésité. Puis :
— Si jamais... je veux dire, si vous avez le temps avant de partir, on pourrait peut-être... reprendre cette conversation ? En dehors ? Autour d'un café ? J'aimerais bien avoir votre avis. Sur Adel. Sur comment... enfin, vous voyez.
J'avais été surprise. Pas par la proposition. Plutôt par le fait que j'avais envie d'accepter.
— Pourquoi pas.
On avait échangé nos numéros. Il était parti. Et moi, j'étais restée assise dans ce bureau vide, à regarder son nom sur mon téléphone. Alioune Chekini. Je ne savais pas encore ce que ça allait devenir. Mais quelque chose me disait que ce n'était pas fini.
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Commentaires ()
J'espère que le suivant le sera moins...
Merci