Réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Éloïse in the twenties — Chapitre 5 · Confident·e·s
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Éloïse in the twenties
Chapitre 5 · Confident·e·s
L'installation définitive chez mes grands-parents s'était faite un jeudi matin. Mon grand-père était venu me chercher au lycée avec sa voiture. On avait chargé mes cartons en silence. Trois cartons. C'était tout ce que j'avais accumulé en quelques mois. Vêtements, quelques livres, des conneries dont j'aurais dû me débarrasser. Rien qui ressemble à une ébauche de vie consistante.
Le trajet avait duré une heure. Il avait essayé de parler. De me demander ce que j'allais faire. Si j'avais des projets. Je lui avais répondu par monosyllabes. "Je sais pas." "On verra.""Pas encore." Au bout d'un moment, il avait renoncé. On avait fini le trajet en écoutant la radio.
Chez mes grands-parents, tout était comme d'habitude. La maison sentait la soupe et le bois ciré. Le carrelage crème dans l'entrée. Les rebords caoutchouteux sur les marches. La télé allumée en permanence dans la cuisine d'hiver. Une fois la voiture déchargée, mon grand-père avait retrouvé son repaire dans le salon, dans son fauteuil, laissant comme toujours ma grand-mère aux fourneaux. J'avais été accueillie avec des sourires un peu inquiets. Des "Tu es la bienvenue, ma chérie" prononcés doucement. Trop doucement, teintés de pitié. Comme si la situation était différente, maintenant. Comme si je n'étais plus juste de passage pour le week-end.
Ma chambre était la même. Celle où je dormais déjà chaque vendredi soir. Ces foutues broderies vieillottes, ces foutus rideaux occultants, cet immonde papier peint délavé. Un lit une place, une petite armoire, un bureau. Presque comme les internes que j'avais quittés, en somme. Mais cette fois, c'était pour de bon. Pas juste deux jours. Indéfiniment.
J'avais posé mes cartons dans un coin, ouvert celui du dessus, regardé mes affaires. Et je m'étais sentie vide, comme ce premier carton.
*****
Les premiers jours, j'avais essayé de faire bonne figure. De me lever tôt. De prendre le petit-déjeuner avec eux. De sourire. De dire que oui, ça allait, que non, je ne regrettais pas, que oui, j'allais trouver quelque chose. Mais rapidement, la routine s'était installée. Une routine étouffante. Le matin, ma grand-mère frappait à ma porte à huit heures. "Le café est prêt, ma chérie." Je descendais. On déjeunait en silence, ou presque. Elle me demandait si j'avais bien dormi. Je répondais oui, machinalement. Elle hochait la tête, presque aussi machinalement. Une mascarade bien rodée. Puis je remontais, ouvrais mon ordinateur, consultais des offres d'emploi : caissière, vendeuse, hôtesse d'accueil, agent d'entretien. Je candidatais, sans conviction, résignée. Malgré mon niveau universitaire, j'avais presque renoncé.
Le midi, on déjeunait ensemble. Toujours à la même heure. Douze heures trente, pile. Ma grand-mère servait. Mon grand-père mangeait en regardant les infos. Moi, je poussais la nourriture dans mon assiette, essayant de m'échapper mentalement de ce sinistre déballage médiatique anxiogène. L'après-midi, je restais dans ma chambre. Scroller. Lire. Somnoler. Ne rien faire. Parfois, je sortais marcher. Juste pour sortir et « prendre un peu l'air », comme le suggérait ma grand-mère. Mais dehors, il n'y avait rien. Juste des chemins, et des champs à perte de vue. Quelques maisons, çà et là. Le silence et l'isolement.
Le soir, rebelote. Dîner à dix-neuf heures trente. Télé. Catastrophes et agressions en cascade. Insécurité, conflits géopolitiques, crise sociale. Et enfin le silence, quand ils montaient se coucher. Moi, je restais dans ma chambre, lumière tamisée, les yeux ouverts à contempler le plafond. Et la nuit, encore et toujours, je me masturbais. Mécaniquement. Pour m'endormir. Pour ne plus penser, mais ça ne marchait que quelques minutes. Répit passager.
*****
Au bout d'une semaine, j'ai commencé à ressentir l'agacement. Pas contre eux. Contre moi. Contre cette situation. J'avais vingt-trois ans et je vivais chez mes grands-parents comme une gamine qui avait raté sa vie. Aucun travail. Aucun projet. Aucune perspective immédiate, en attendant de, peut-être, retenter au printemps le concours de professeur des écoles, qui m'avait échappé à 0,1 point près. À l'image de ma vie, qui semblait me filer entre les doigts, elle aussi.
Mes grands-parents ne disaient rien, mais j'entendais mon grand-père ronchonner et ma grand-mère tenter de le faire taire, ayant entendu mes pas. Je sentais leur inquiétude. Dans leurs regards et leurs sourires de façade. Dans cette façon dont ma grand-mère me demandait, chaque matin, si j'avais bien dormi, comme si elle savait que non. Comme si elle me voyait me déliter, jour après jour, et continuer de doucher leurs espoirs. Ceux qu'ils avaient pourtant nourris dès l'école maternelle, enorgueillis de me voir sauter une classe à cinq ans.
Cette déception contrite, doublée d'inquiétude silencieuse me culpabilisait. Parce que je ne savais pas quoi leur dire. Parce que je ne savais pas quoi faire. Parce que je n'avais rien à leur offrir. Ni espoir, ni projet, ni même un sourire sincère. Je perdais pied. Lentement. Sûrement.
*****
C'est dans cette période d'enlisement, sournois, mais certain, que j'ai reçu le premier message d'Alioune. Un samedi matin. Dix jours après mon départ du lycée. Mon téléphone avait vibré. J'avais regardé l'écran, surprise.
Bonjour Éloïse. J'espère que vous allez bien. Je voulais vous remercier pour notre conversation l'autre jour. Ça fait du bien, même si ça ne règle pas tout. Si vous avez un moment, j'aimerais bien qu'on reprenne cette discussion autour d'un café. Si vous voulez toujours. Bonne journée. Alioune.
J'avais relu le message trois fois. Hésité. Pourquoi m'écrivait-il ? Comment pouvait-il me considérer comme une potentielle source d'aide, une référente crédible, alors que je n'étais même pas capable de prendre soin de moi ? Qu'est-ce qu'il voulait vraiment ? Et surtout, pourquoi avais-je envie de lui répondre ? Peut-être parce que j'avais besoin de parler à quelqu'un. Quelqu'un qui ne soit ni mes grands-parents, ni ma mère, ni mon père, ni personne qui me connaissait vraiment. Quelqu'un de neutre. De nouveau. J'avais fini par me lancer.
Bonjour Alioune. Oui, pourquoi pas. Quand ?
Sa réponse était arrivée dix minutes plus tard.
Mardi après-midi ? 15h ? Il y a un café sympa près de la gare.
Encore une gare, avais-je pensé, avant d'accepter.
Sa réponse était arrivée dix minutes plus tard.
Mardi après-midi ? 15h ? Il y a un café sympa près de la gare.
Encore une gare, avais-je pensé, avant d'accepter.
*****
Le mardi, je m'étais habillée avec plus de soin que d'habitude. Rien d'extravagant. Juste un jean propre, un pull correct, un peu de mascara. Pas pour lui. Pour moi. Pour ne pas avoir l'air complètement défaite.
Le café était tout aussi banal que celui dans lequel j'avais parlé avec Mathis. Une petite terrasse couverte, des tables en formica, une machine à café qui sifflait et recrachait une vapeur odorante. Il était déjà là quand je suis arrivée. Assis près de la fenêtre, une tasse devant lui.
Il m'a vue, s'est levé et m'a souri.
— Éloïse. Merci d'être venue.
— C'est normal.
— C'est normal.
On s'est installés. J'ai commandé un thé, lui un second café. Au début, on a parlé d'Adel. C'était la raison de ma présence. Le prétexte, après tout.
— Ça va un peu mieux, avait-il dit. Il parle un peu plus. Enfin, je crois. Peut-être que c'est juste une impression.
— Tant mieux.
— Grâce à vous. Enfin, grâce à notre discussion. Ça m'a aidé à... je sais pas. A reformuler les choses. A être plus à l'écoute.
— Tant mieux.
— Grâce à vous. Enfin, grâce à notre discussion. Ça m'a aidé à... je sais pas. A reformuler les choses. A être plus à l'écoute.
J'avais hoché la tête. Je ne savais pas quoi dire. Je n'avais rien fait de particulier. Juste écouté. Puis, progressivement, la conversation avait dérivé. Vers lui. Vers moi. Il m'avait parlé de son travail. Cadre dans la fonction publique. Gestion administrative. Rien de passionnant, avait-il ajouté avec un sourire un peu gêné. Mais stable. Sécurisant.
Je l'écoutais. Il avait une façon de parler posée. Douce. Un peu maladroite par moments, comme s'il cherchait ses mots. Mais sincère, transparente. A un moment, il avait évoqué sa situation.
— Je vis seul avec Adel depuis... depuis un moment. C'est pas toujours évident. Surtout avec un ado. Mais on se débrouille, entre hommes.
Il n'avait pas précisé pourquoi. Je n'avais pas demandé. Mais j'avais senti une tristesse, là, dans sa voix. Quelque chose de non-dit. Puis il m'avait posé des questions. Sur moi. Sur mon départ du lycée.
— Vous avez trouvé autre chose ?
— Pas encore.
— Vous cherchez dans quoi ?
— Je sais pas. N'importe quoi. Quelque chose pour payer un loyer pour l'instant.
— Pas encore.
— Vous cherchez dans quoi ?
— Je sais pas. N'importe quoi. Quelque chose pour payer un loyer pour l'instant.
Il avait hoché la tête.
— Vous habitez où, en ce moment ?
— Chez mes grands-parents. Temporairement.
— C'est bien, ça. Vous avez de la chance.
— Chez mes grands-parents. Temporairement.
— C'est bien, ça. Vous avez de la chance.
J'avais souri. Un sourire sans joie.
— Ouais. De la chance.
*****
On s'était revus. Une semaine plus tard. Puis encore une autre fois. A chaque fois, la même dynamique. On se retrouvait dans ce café. On parlait. De tout, de rien. De nos vies qui ne ressemblaient à rien. Progressivement, on se confiait davantage. Il m'avait parlé d'Adel, de ses difficultés persistantes à communiquer avec son fils, de son impression d'avancer d'un pas pour mieux reculer quelques jours plus tard. De cette distance qui s'était installée entre eux et qu'il ne parvenait pas à combler totalement. De sa culpabilité de ne pas être à la hauteur.
— Je fais ce que je peux, avait-il dit un jour. Mais j'ai l'impression que c'est jamais assez. Qu'il a besoin de quelque chose que je peux pas lui donner.
Je comprenais. Pas parce que j'avais des enfants. Mais parce que je connaissais ce sentiment. Celui de ne jamais être à la hauteur. De ne jamais suffire. Moi, j'avais évacué le sujet parental, lui donnant l'essentiel pour comprendre le choix par défaut, mes grands-parents. J'avais essayé de poser des mots sur cette atmosphère étouffante, derrière l'harmonie de façade. Derrière cette gentillesse feinte qui me pesait et cette inquiétude silencieuse qui me culpabilisait.
— Ils ne disent rien, avais-je expliqué. Mais je vois bien. Dans leurs regards, dans leurs silences. Ils s'inquiètent. Et moi, je peux rien leur dire... Parce que j'ai rien à leur offrir. Aucune bonne nouvelle. Aucun projet, si ce n'est retenter ce foutu concours.
Il m'avait écoutée. Vraiment écoutée. Sans juger. Sans conseiller. Juste... là.
— Je comprends, avait-il dit doucement. C'est dur de se sentir à charge.
— Ce n'est pas qu'à charge. C'est que... je perds pied. Je me sens nulle. Inutile. Comme si j'avais raté ma vie à vingt-trois ans.
— Ce n'est pas qu'à charge. C'est que... je perds pied. Je me sens nulle. Inutile. Comme si j'avais raté ma vie à vingt-trois ans.
Il m'avait regardée avec une douceur qui m'avait troublée.
— Vous n'avez pas raté votre vie, Éloïse. Vous êtes juste... en transition. Ça arrive. Vous avez toute la vie devant vous !
J'avais souri. Sans y croire. Mais ses mots m'avaient fait du bien. Ou peut-être juste le fait qu'il soit là. Qu'on se parle. Qu'on trompe nos solitudes mutuelles.
*****
Un soir, chez mes grands-parents, ça avait débordé. Rien de spectaculaire. Juste un dîner comme les autres. Silencieux, avec les infos en fond sonore. Ma grand-mère qui me servait. Mon grand-père qui mangeait en regardant la télé, sans même attendre qu'elle se soit assise. Moi qui poussais mon assiette.
A un moment, ma grand-mère avait demandé, doucement :
— Tu as eu des nouvelles ? Pour un travail ?
— Non. Pas encore.
— Ce serait bien que tu trouves un petit truc. Pour t'occuper et... te remettre le pied à l'étrier. Tu continues à chercher ?
— Oui.
— Non. Pas encore.
— Ce serait bien que tu trouves un petit truc. Pour t'occuper et... te remettre le pied à l'étrier. Tu continues à chercher ?
— Oui.
Elle avait hoché la tête. N'avait rien ajouté. Mais son regard... son regard disait tout. L'inquiétude. La pitié. La déception. Et moi, j'avais senti quelque chose se briser. Pas de façon violente. Juste... une lassitude. Un étouffement. Une envie de hurler, de partir, de disparaître. Je m'étais excusée, étais montée dans ma chambre. Je m'étais allongée sur mon lit. Et là, dans le noir, j'avais pleuré. Pas longtemps. Juste quelques larmes. Silencieuses. Pathétiques. Puis j'avais pris mon téléphone et écrit un message à Alioune.
Désolée de te déranger. Ça ne va pas trop ce soir. J'avais juste besoin de... je sais pas. Parler à quelqu'un.
Sa réponse était arrivée presque immédiatement, lui aussi sans vouvoiement.
Pas de souci. Tu veux qu'on se voie demain ?
Oui. Si t'as le temps.
J'ai le temps.
Sa réponse était arrivée presque immédiatement, lui aussi sans vouvoiement.
Pas de souci. Tu veux qu'on se voie demain ?
Oui. Si t'as le temps.
J'ai le temps.
*****
Le lendemain, il y avait quelque chose de différent. Une proximité entre nous, qui allait au-delà de ce tutoiement soudain. Une intimité qui n'était pas là avant. On avait parlé longtemps. Plus longtemps que d'habitude. Et à la fin, alors qu'on se levait pour partir, il avait hésité. Puis :
— Éloïse... je voulais te remercier. Pour tout. Pour nos conversations. Pour ton écoute. Ça va un peu mieux, tu sais. Il parle un peu plus. Il sourit, même. C'est grâce à toi.
J'avais souri.
— J'ai rien fait de spécial.
— Si. Tu m'as écouté. Ça compte.
— Si. Tu m'as écouté. Ça compte.
Il avait marqué une pause. Puis :
— J'aimerais bien te remercier. Vraiment. Si tu veux, viens dîner à la maison. Un soir. Quand tu veux. Rien d'extraordinaire, je ne cuisine pas vraiment, je fais à manger. Juste... un dîner.
J'avais senti mon cœur s'accélérer, légèrement. Pas d'excitation. Plutôt... d'appréhension. Parce que je savais. Je savais que si j'acceptais, ça ouvrirait une porte. Une porte vers quelque chose de plus intime. De plus trouble. Pourtant, je savais aussi que j'allais accepter.
— D'accord, avais-je dit. Quand ?
— Samedi soir ? Adel sera chez un copain. On sera tranquilles.
— D'accord.
— Samedi soir ? Adel sera chez un copain. On sera tranquilles.
— D'accord.
On avait échangé un sourire. Puis on s'était quittés.
*****
Le samedi soir, j'ai pris le bus. Direction son quartier. Un lotissement banal : des pavillons alignés, des murs bien crépis, des haies bien taillées. J'étais assise près de la fenêtre. Je regardais défiler les rues. Et je pensais à ce que j'étais en train de faire. À ce qui allait se passer, ou pas. Je n'étais pas naïve. Je savais que ce dîner n'était pas juste un dîner. Que quelque chose pouvait se passer. Peut-être un baiser. Peut-être plus. Peut-être rien, aussi. Mais quelque chose. Et bizarrement, je ne ressentais rien. Ni excitation, ni peur, ni désir. Juste... une forme de résignation. Ou peut-être de curiosité. Pour voir, pour savoir.
Le bus s'est arrêté. Je suis descendue, j'ai marché jusqu'à son adresse. Une maison avec un portail vert. Encore. Une lumière allumée au rez-de-chaussée. Je me suis arrêtée devant, j'ai respiré un coup, puis j'ai sonné.
Il a ouvert presque immédiatement. Souriant. Un peu nerveux, peut-être.
— Éloïse. Entre.
Je suis entrée. Et la porte s'est refermée derrière moi.
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Commentaires ()
La porte se ferme-t-elle sur la tristesse pour s'ouvrir plus tard sur la joie d'être enfin soi-même.
En tout cas, je l'espère de tout cœur 😌.