Réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Éloïse in the twenties — Chapitre 1 · Reculer l'inévitable
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Éloïse in the twenties
Chapitre 1 · Reculer l'inévitable
23 ans, et déjà l'impression d'être vieille. Pas dans mon corps, pas encore, mais dans ma tête. J'avais traîné ma carcasse pendant trois années sur les bancs de la fac avant de tout abandonner. Parcours culturel, lettres et audiovisuel... Des mots jolis pour dire que je m'étais perdue quelque part entre les cours d'analyse textuelle et les amphithéâtres vides du lundi matin. Le monde universitaire m'avait laissée sur le bord. Ou peut-être que j'étais simplement descendue en marche.
Depuis, je vivotais. De petits boulots en remises en question. Une rupture avec un mec brillant, trop sûr de lui, trop bien pour moi —du moins c'est ce qu'il avait fini par me faire croire. Un retour chez ma mère, à la campagne, avec le silence des champs comme unique perspective. Puis, un sursaut. Une connaissance d'un oncle m'a trouvé ce poste de surveillante dans un lycée privé. Pension complète, chambre de fonction, rien à payer, un semblant de stabilité.
Je m'étais dit : « Pourquoi pas ? »
Je m'étais dit : « Ça durera un an. Le temps de... »
Je m'étais dit : « Ça durera un an. Le temps de... »
Mais le temps de quoi, au juste ? Repartir ? Reconstruire ? Me retrouver ? Je n'en savais rien. Et, à vrai dire, je n'attendais plus grand-chose.
*****
Le bâtiment était calme ce soir-là. Minuit était passé depuis longtemps. Mon service touchait à sa fin. Je m'étais glissée dans ma chambre, avais retiré mon jean, ma veste polaire, et gardé ma nuisette en coton — pas sexy, juste confortable. Je ne supportais pas d'être entravée en dormant. J'avais laissé mes cheveux lâchés, négligeant de les brosser. La flemme. Ou peut-être le sentiment nihiliste d'efforts de coquetterie devenus superflus. Puis une envie, banale, m'a tirée du lit. Une pression dans le bas-ventre. Je suis sortie, pieds nus, jusqu'aux sanitaires. Mais côté filles, tout était encore en travaux. Alors, à contrecœur, j'ai poussé la porte du couloir des garçons. Il faisait froid sur le carrelage.
Un bruit d'eau, une douche ouverte. Quelqu'un était encore debout, après ce que le règlement désignait comme « le couvre-feu », un mot qui avait pris une nouvelle signification qui en rendait son usage presque obsolète. J'ai pensé faire demi-tour. Et puis non. J'avais juste besoin de vider cette vessie qui m'avait tirée du lit, pas d'affronter qui que ce soit. Je suis entrée. J'ai fermé derrière moi. Et là, alors que je m'apprêtais à tirer la chasse, j'ai entendu des bruits. Pas ceux d'une douche. Pas ceux d'un simple garçon qui se lave. Des soupirs, des mouvements. Une cadence, claire et sans ambiguïté.
Je me suis figée, les doigts sur la poignée. Un bruit sourd, quelque chose qui s'écrase au sol, probablement son gel douche. Un « merde » qui s'échappe. Juron spontané qui suffit à révéler l'identité du noctambule. C'était l'un des internes. Mathis, un garçon un peu en retrait, pas très populaire, un peu en surpoids, discret. Je l'avais croisé à quelques reprises, toujours les yeux baissés, une voix trop basse pour affirmer quoi que ce soit. Et là, il se croyait seul. Il pensait que la nuit le cachait. J'ai tiré la chasse un peu trop violemment, plus pour briser ce que j'entendais que pour respecter une quelconque pudeur. Silence.
Puis une voix, embarrassée :
— Y a quelqu'un ?
Je suis sortie lentement, mon visage encore à moitié dans l'ombre.
— Vous savez l'heure qu'il est ? ai-je dit, sans hausser la voix.
Il a bafouillé. Une excuse maladroite à base de sport, de timing. Je n'ai pas relevé. J'étais ailleurs.
— Passez me voir à la loge. Tout de suite.
*****
Il est arrivé quelques minutes plus tard. Il avait enfilé un sweat oversized, son regard fuyait. Il transpirait l'embarras. Je l'ai fait entrer, l'ai fait asseoir en face de moi, de l'autre côté du petit bureau en bois clair. Entre nous : rien d'autre que la lumière jaune de la lampe de bureau et le poids de ce qui venait de se passer.
— Vous n'avez pas le droit d'être hors de votre chambre après 22h. Vous le savez, non ?
Il a hoché la tête, les yeux fixés sur ses mains.
— Je suis désolé... J'étais... J'avais besoin de me détendre un peu.
J'ai souri intérieurement. Il ne mentait même pas. Il était brut, sincère, presque touchant dans sa gêne. Je n'avais pas envie de le sanctionner, de jouer à l'adulte. Je l'ai observé. Il n'était pas laid. Juste mal dans son corps. Trop lourd pour son âge, mal à l'aise avec l'espace qu'il occupait. Mais ses yeux... il avait ce regard clair des garçons qu'on n'a jamais vraiment regardés. Et peut-être, à cet instant précis, il m'a vue autrement aussi. J'ai croisé les jambes. Il a détourné les yeux. Trop vite. Je n'ai rien dit. J'ai attrapé un stylo, griffonné un mot pour moi-même, n'importe quoi, juste pour ne pas laisser ce silence durer. Mais il était là, entre nous, dense, électrique.
— Je ne dirai rien au CPE, ai-je soufflé. À condition que ça ne se reproduise pas.
Il a levé les yeux vers moi. Et il a souri. Pas un sourire confiant. Un sourire soulagé. Un sourire de gamin qui a échappé à une punition. Mais dans ce sourire, il y avait aussi autre chose. Une attente. Une gratitude. Une tension. Je me suis levée lentement. J'ai contourné le bureau. Il a suivi mon mouvement, un peu surpris. Je me suis arrêtée près de lui. Pas trop près. Juste assez pour que la frontière soit floue.
— Bonne nuit, Mathis.
Il a hoché la tête. A hésité.
— Bonne nuit... Eloïse.
Il avait retenu mon prénom. Il est sorti. La porte s'est refermée doucement derrière lui. Le silence est revenu.
*****
Je suis restée debout un long moment, face à cette porte close. Puis j'ai éteint la lumière. Je n'ai pas regagné mon lit tout de suite. Je suis sortie dans le couloir. L'air était tiède, figé. Comme en suspension. Un mince filet de lumière s'échappait d'une chambre au fond du couloir. Sa porte n'était pas entièrement fermée. Juste entrouverte. Comme s'il attendait... Ou n'avait pas osé la pousser complètement. Je me suis arrêtée à quelques mètres. J'ai écouté. Un souffle. Peut-être deux. Un bruissement de drap. L'écho trouble d'un désir en sommeil. Je suis restée là, immobile, vibrante. Une chaleur diffuse s'était propagée dans mon ventre, le genre de chaleur lente, lourde, qui ne dit pas son nom. Mon corps avait compris ce que mon esprit refusait encore d'admettre. Et dans le silence, j'ai senti cette pensée me traverser sans violence : je pourrais. Je pourrais frapper. Entrer, m'asseoir sur son lit, le regarder, l'embrasser... Lui apprendre. Me laisser faire. Je ne l'ai pas fait.
Pas cette nuit.
Mais je savais, en retournant dans ma chambre, en glissant ma main sous la couette sans allumer, en gardant sur moi l'odeur du couloir et la trace de son regard, je savais que le point de bascule n'était pas très loin. Et que je ne faisais peut-être que reculer l'inévitable.
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Commentaires ()
J'aime beaucoup le style, direct, précis. Certains trouverons le chapitre peut être un peu long mais j'aime bien perso. Ca donne le temps d'installer l'histoire et les persos.
Merci pour ce partage. Je vais lire les suivants maintenant ^^
Donc, ne te décourage pas. Publie à ton rythme. Ceux qui voudront vraiment te suivre te suivront 😌.