Réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Éloïse in the twenties — Chapitre 2 · Transparent·e·s
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Éloïse in the twenties
Chapitre 2 · Transparent·e·s
Les jours qui ont suivi, je l'ai évité. Pas de façon consciente, d'abord. Juste un léger décalage dans mes rondes. Un changement d'itinéraire au réfectoire. Une façon de détourner la tête quand il passait dans le couloir. Rien de visible. Rien d'avouable. Mais lui aussi évitait. Ça se voyait à sa manière de baisser les yeux un peu trop vite, de ralentir devant une porte pour me laisser passer sans qu'on se croise, de disparaître dans les escaliers dès qu'il me sentait approcher.
On se fuyait poliment. Avec une précision presque chorégraphique. Et dans cette danse silencieuse, il y avait quelque chose d'étrangement intime. Comme si l'évitement lui-même était une forme d'attention. Une reconnaissance mutuelle de ce qui s'était passé. Ou plutôt, de ce qui ne s'était *pas* passé — mais qui aurait pu. Je l'observais parfois, de loin. Pas de façon appuyée. Juste... je remarquais. Sa façon de s'asseoir toujours au fond de la salle à manger, dos au mur. Ses écouteurs vissés sur les oreilles dès qu'il mettait un pied hors de sa chambre. Ses pulls trop larges, ses mains fourrées dans les poches. Il marchait comme quelqu'un qui voudrait prendre moins de place. Quelqu'un qui s'excuse d'exister.
Je connaissais ça.
La nuit, parfois, je repensais à lui. Pas de façon romantique. Pas de façon sexuelle non plus — enfin, pas seulement. C'était plus trouble que ça. Un mélange de curiosité, de projection, de culpabilité diffuse. Je me demandais ce qu'il avait ressenti, dans cette douche. Ce qu'il ressentait maintenant, en me croisant. S'il se masturbait en pensant à moi. Si je lui avais fait peur. Si je l'avais excité. Les deux, probablement.
Et moi ? Qu'est-ce que je ressentais, au juste ? Je n'avais pas de réponse claire. Juste cette chaleur, encore. Cette petite braise qui refusait de s'éteindre. Je ne savais pas ce que je voulais de lui. Ou plutôt, je le savais, mais je refusais de le nommer. Parce que nommer, c'est reconnaître. Et reconnaître, c'est assumer. Il y avait du désir, oui. Mais pas celui, simple et franc, qui vous pousse vers quelqu'un sans détour. C'était plus compliqué. Plus glauque, aussi. Un désir mêlé de pouvoir. Pas celui de dominer — je n'avais rien d'une prédatrice. Plutôt celui d'être *choisie*. D'être vue. Désirée. Par quelqu'un qui n'avait jamais rien eu, jamais rien osé. Il y avait quelque chose de grisant dans l'idée d'être, pour lui, une première fois. Une révélation. Quelque chose qu'il n'oublierait jamais.
Mais il y avait autre chose. Quelque chose de plus doux, de plus pathétique aussi. Une forme de compassion. Je voyais en lui ce que j'avais été. Ce que j'étais encore, peut-être. Cette sensation d'être à côté. Ni dedans ni dehors. Juste... à côté. En marge de la vie des autres. Spectatrice de ma propre existence.
Mathis ne parlait à personne. Il mangeait seul, travaillait seul, rentrait seul les week-ends. Il n'était pas harcelé — trop insignifiant pour ça. Juste ignoré. Transparent. Et moi, qu'est-ce que j'étais, au fond ? Une surveillante de vingt-trois ans, planquée dans un lycée de province, sans avenir, sans projet, sans rien qui ressemble à de l'ambition. Une fille qui s'était éteinte doucement, sans faire de bruit.
On était pareils, lui et moi. Sauf que lui avait encore l'excuse de la jeunesse. Moi, je n'avais plus d'excuse. Plus vraiment.
Les nuits où je n'arrivais pas à dormir, je me demandais ce qui m'empêchait vraiment. La morale ? La loi ? La peur du jugement ? Ou juste l'angoisse de franchir cette ligne et de découvrir que, de l'autre côté, il n'y avait rien. Que même ça — ce désir trouble, cette petite flamme — ne suffirait pas à me faire sentir vivante. Alors je laissais le temps passer. Je faisais mes rondes, mes surveillances, mes nuits trop courtes pour ne pas ressembler à une zombie en pilotage automatique le lendemain. Je souriais poliment aux collègues. Je répondais aux parents. Je signais des carnets. Et le soir, je rentrais dans ma petite chambre, je fermais la porte, et je me laissais glisser dans cette espèce d'engourdissement cotonneux qui ressemblait vaguement à une vie.
Trois semaines. Peut-être quatre. Le temps avait cette texture particulière qu'il prend quand on ne l'habite plus vraiment. Les jours se ressemblaient. Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi. Puis recommencer. Les mêmes visages. Les mêmes bruits. Les mêmes horaires. Mathis avait fini par se fondre dans le décor, comme les autres. Je le croisais encore, bien sûr. Mais nos regards ne se cherchaient plus. On s'était habitués à cette distance. Peut-être même qu'on l'avait oubliée, cette soirée-là. Peut-être que ça n'avait été qu'un accident. Une parenthèse.
Les vendredis, je partais plus tôt. Mon service se terminait à seize heures et je filais directement à la gare. Pas grand-chose à faire chez mes grands-parents, à vrai dire. Mais au moins, ailleurs. Un changement de décor. Une illusion de mouvement.
Ce vendredi-là, il pleuvait. Une pluie fine, agaçante, qui s'infiltrait partout. J'avais relevé mon col, fourré mes mains dans mes poches. Le quai était presque vide. Quelques lycéens, un couple de retraités, un type en costard qui pianotait sur son téléphone.
Et lui.
Mathis, debout près d'un banc, son sac à dos calé entre ses jambes. Il portait une veste sombre trop grande, un bonnet enfoncé jusqu'aux sourcils. Il regardait ses pieds. Je l'ai vu avant qu'il ne me voie. J'aurais pu me décaler, monter dans un autre wagon. Faire comme si.
Mais je ne l'ai pas fait.
Le train est arrivé avec dix minutes de retard. On est montés en même temps, sans un mot. Il s'est dirigé vers le fond, moi aussi. Par réflexe, peut-être. Ou parce qu'on cherchait tous les deux la même chose : un coin tranquille, loin des regards.
Il y avait une dizaine de places libres. Il s'est assis côté fenêtre, a posé son sac sur ses genoux. Moi, j'ai hésité. Deux secondes. Puis je me suis installée en face de lui.
Il a levé les yeux, surpris.
— Salut, ai-je dit.
— Salut.
— Salut.
Sa voix était plus grave que dans mon souvenir. Moins sûre, aussi.
Le train a démarré dans un soubresaut. Le paysage a commencé à défiler, gris et flou sous la pluie. Mathis regardait par la vitre, les mains crispées sur les sangles de son sac. Il avait l'air tendu. Comme s'il cherchait quelque chose à dire, mais que les mots restaient coincés.
J'ai sorti mon téléphone. Fait semblant de scroller. Histoire de lui laisser de l'air.
Mais au bout de cinq minutes, il a parlé.
— Tu rentres chez toi ?
J'ai relevé la tête.
— Ouais. Toi aussi ?
— On peut dire ça.
— On peut dire ça.
Silence. Puis, comme s'il se forçait :
— Tu vas où ?
— Pas loin. Un trou paumé. Toi ?
— Pareil.
— Pas loin. Un trou paumé. Toi ?
— Pareil.
Il a esquissé un sourire. Pas joyeux. Juste... résigné.
— On est tous pareils, dans ce bahut. Des gens de nulle part qui vont nulle part.
J'ai souri aussi. Malgré moi.
— C'est un peu sombre, non ?
— C'est un peu vrai, non ?
— C'est un peu vrai, non ?
Il avait dit ça avec une pointe de sarcasme. Pas méchant. Juste amer. Et dans cette amertume, il y avait quelque chose de désarmant. Quelque chose qui me parlait.
Le train s'est vidé peu à peu. À chaque arrêt, quelques personnes descendaient, personne ne montait. Bientôt, il n'y a plus eu que nous dans le wagon. Et ce silence, dense, qui pesait entre nous comme une question non posée.
Mathis avait lâché son sac. Ses mains tripotaient le cordon de sa veste. Il semblait chercher quelque chose à dire, hésiter, renoncer, recommencer. Puis, finalement, il a lâché :
— Tu vas voir quelqu'un ?
J'ai levé les yeux de mon téléphone.
— Mes grands-parents. Toi ?
— Mes parents. Enfin... ma mère, surtout. Mon père, il est là sans être là, tu vois.
— Mes parents. Enfin... ma mère, surtout. Mon père, il est là sans être là, tu vois.
Il a dit ça comme on jette une pièce dans un puits. Pour voir si ça fait du bruit.
— Je vois, ai-je répondu doucement.
Il a hoché la tête. A regardé par la fenêtre. Puis, sans transition :
— T'es fille unique ?
— Oui. Ils ont compris assez vite que c'était une connerie d'avoir des gosses.
— Oui. Ils ont compris assez vite que c'était une connerie d'avoir des gosses.
Je ne sais pas pourquoi j'avais ajouté ça. Ça m'avait échappé.
Il a tourné la tête vers moi. Ses yeux — clairs, presque gris dans cette lumière — se sont posés sur moi avec une attention nouvelle.
— Moi j'ai une sœur. Cadette. Brillante. Jolie. Populaire. Tout ce que je ne suis pas.
Il avait dit ça sans apitoiement. Juste un constat. Presque détaché.
— Tu exagères, ai-je murmuré.
— Non. C'est objectif. Elle, elle a des potes. Des projets. Une vie. Moi... je suis juste le gros qui squatte l'internat pour pas emmerder ses parents.
— Non. C'est objectif. Elle, elle a des potes. Des projets. Une vie. Moi... je suis juste le gros qui squatte l'internat pour pas emmerder ses parents.
Le mot était sorti, cru, sans filtre. *Le gros*. Comme s'il se devançait. Comme s'il préférait se définir lui-même avant que quelqu'un d'autre le fasse.
J'ai senti quelque chose se serrer dans ma poitrine.
— C'est tes parents qui ont dit ça ?
— Pas besoin qu'ils le disent. Ça se voit.
— Pas besoin qu'ils le disent. Ça se voit.
Il a ri. Un rire sec, sans joie.
— Ma mère, elle fait semblant de s'inquiéter. « Tu manges bien ? Tu dors bien ? » Mais en vrai, elle est juste soulagée que je sois pas là. Comme ça, elle peut se concentrer sur ma sœur. L'accompagner à ses trucs de danse, ses compétitions, ses soirées. Moi, je sers à rien. Je prends juste de la place.
Il avait dit tout ça d'une traite. Les yeux rivés sur ses mains. Comme s'il se parlait à lui-même. Comme si, une fois lancé, il ne pouvait plus s'arrêter.
Je ne savais pas quoi dire. Alors je n'ai rien dit. Je l'ai juste regardé. Et dans ce regard, peut-être qu'il a senti quelque chose. Une permission. Une ouverture.
— T'as déjà eu l'impression d'être transparent ? a-t-il continué. Genre, tu rentres dans une pièce et personne te calcule. Tu parles et personne t'écoute vraiment. Tu existes, mais... à peine.
— Oui, ai-je soufflé.
— Oui, ai-je soufflé.
Il a relevé la tête, surpris.
— Toi aussi ?
— Moi aussi.
— Moi aussi.
Un silence. Pas gênant, cette fois. Juste... habité.
Puis il a repris, plus bas :
— Au lycée, je parle à personne. Enfin, je réponds quand on me pose une question. Mais c'est tout. Les autres, ils ont leurs délires, leurs groupes, leurs embrouilles. Moi, je suis juste... là. Je bouffe seul, je bosse seul, je rentre seul. Et le pire, c'est que ça me va. Parce que de toute façon, qu'est-ce que j'aurais à leur dire ? Qu'est-ce qu'ils voudraient savoir de moi ?
Il a haussé les épaules.
— J'ai dix-huit ans et j'ai encore jamais... enfin, tu vois.
Il s'est arrêté. A rougi légèrement.
— Jamais embrassé quelqu'un. Jamais touché quelqu'un. Jamais... rien.
Le mot était là, suspendu entre nous. *Vierge*. Il ne l'avait pas dit, mais c'était ça. Mon cœur battait un peu plus fort. Pas d'excitation. Pas encore. Plutôt une forme de vertige. Comme si quelque chose venait de basculer.
— C'est pas grave, ai-je dit doucement.
— Si. C'est pathétique.
— Non. C'est juste... ta vie. Ça arrivera quand ça arrivera.
— Si. C'est pathétique.
— Non. C'est juste... ta vie. Ça arrivera quand ça arrivera.
Il a ri encore. Ce même rire amer.
— Ouais. Dans dix ans, peut-être. Si j'arrive à perdre du poids et ressembler à quelque chose. Quand j'aurai une vie. Quand j'aurai arrêté d'être moi.
Je l'ai regardé. Vraiment regardé. Ses épaules voûtées. Ses mains qui ne savaient pas où se poser. Sa mâchoire un peu crispée. Ce regard fuyant, comme s'il attendait qu'on le rejette avant même qu'il ait fini de parler.
Et j'ai eu envie de lui dire : *Je te vois. Tu n'es pas transparent. Pas pour moi.*
Mais je ne l'ai pas dit.
Pas encore.
Le train ralentissait. On approchait de mon arrêt. Mais je n'avais pas envie de descendre. Pas tout de suite. Pas comme ça.
— Tu sais, ai-je commencé, hésitante. Moi aussi, j'ai longtemps eu l'impression d'être à côté. De ma famille, de mes études, de ma vie. Mes cousins, mes cousines... ils avaient tous un truc. Brillants, populaires, des projets plein la tête. Aux repas de famille, c'était toujours eux qu'on écoutait. Moi, j'étais juste... celle qui était là. Celle qui souriait poliment. Qui ne faisait pas de vagues. Qui disparaissait dans le décor.
Il m'écoutait. Vraiment.
— J'ai tout lâché, tu sais. La fac, mon mec, tout. Et maintenant je suis là. Vingt-trois ans, coincée dans ce bahut de merde, à surveiller des gamins à peine plus jeunes que moi. À me demander ce que je fous de ma vie.
J'ai marqué une pause.
— Alors non, t'es pas pathétique. T'es juste... humain. Et crois-moi, c'est déjà beaucoup.
Il a souri. Un vrai sourire, cette fois. Pas résigné. Juste... reconnaissant.
— Merci.
Le train s'est arrêté. Ma gare. Je me suis levée lentement, j'ai attrapé mon sac.
— Bon week-end, Mathis.
— Toi aussi, Éloïse.
— Toi aussi, Éloïse.
Il avait dit mon prénom avec douceur. Comme quelque chose de précieux.
Je suis descendue. La pluie avait cessé. Le quai était désert. Je me suis retournée une dernière fois. Il me regardait à travers la vitre. On s'est souri. Puis le train est reparti.
Chez mes grands-parents, tout était comme d'habitude. Le silence feutré. L'odeur de soupe qui flottait dans l'entrée. Ma grand-mère qui m'a embrassée. Mon grand-père dans son fauteuil, devant la télé. J'ai monté mon sac dans ma chambre. Celle où je dormais, enfant, pendant les vacances scolaires. Avec encore les mêmes broderies vieillottes et les rideaux occultants, le même papier peint délavé.
Je me suis allongée sur le lit. J'ai regardé le plafond. Et j'ai repensé à lui. À ses mots. À sa voix. À la façon dont il s'était livré, sans armure, sans faux-semblant. Il m'avait donné quelque chose. Quelque chose de rare. Sa vulnérabilité. Et moi, qu'est-ce que j'allais en faire ? Le désir était toujours là. Mais il avait changé de couleur. Il n'était plus seulement physique. Il était mêlé de tendresse. De reconnaissance. D'une envie troublante de le protéger. De lui apprendre. De lui offrir ce que personne ne lui avait jamais offert.
Et de prendre, aussi. Parce que j'avais besoin de ça. D'être désirée. D'être importante pour quelqu'un. Je savais que c'était dangereux. Que c'était mal, peut-être. Mais je savais aussi que je ne pourrais pas reculer indéfiniment. Qu'un jour, bientôt, quelque chose arriverait. Parce que la distance entre nous s'était amincie. Parce qu'on s'était reconnus.
Et que maintenant, on ne pouvait plus faire semblant de ne pas se voir.
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Commentaires ()
Merci pour ce très beau partage !
Un mécanisme s'est activé... un mécanisme qu'aucun des deux ne semble pouvoir stopper.
Les 2 chapitres suivants sont en attente de validation depuis 3 semaines environ.
Hâte de lire la suite.
On n’est pas dans le sexe hard core mais ce n’est pas grave.
Vivement le chapitre 3