Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
La dernière notification — Chapitre 2
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
La dernière notification
Chapitre 2
Chapitre 2
L'écran s'allume. La petite bulle de texte apparaît, et avec elle, c'est comme si une décharge électrique traversait mon matelas pour venir me frapper en plein cœur. Je reste immobile, le souffle court, n'osant presque pas toucher l'appareil de peur de briser l'illusion. Est-ce possible ? Est-ce que ce "Félix" existe vraiment ?
Je lis ses mots une fois, deux fois, dix fois. Mes yeux dévorent chaque phrase. Quand il écrit qu'il ne s'est pas trompé de personne, je sens une chaleur étrange monter de ma poitrine à mes joues. Quand il parle de ses propres insécurités, de sa peur de se montrer, de ses barrières... quelque chose en moi se fissure. Je pensais être le seul à vivre dans une cage. Voir qu'un homme aussi superbe — du moins physiquement — puisse lui aussi trembler derrière son écran me donne un vertige de soulagement. Je ne suis plus seul dans l'obscurité.
Un sourire idiot, un sourire que je ne me connaissais plus, vient étirer mes lèvres. C'est un sourire qui fait presque mal, tant mes muscles faciaux ont oublié l'habitude de la joie. Je me sens léger, presque ivre, alors que je commence à rédiger ma réponse.
Mes doigts ne tremblent plus de désespoir, mais d'une excitation nerveuse. Je veux bien faire, je veux qu'il comprenne que je suis là, moi aussi.
— Salut Félix. Je ne sais pas quoi dire... Merci. Vraiment. Personne ne m'avait jamais dit de choses aussi gentilles, surtout pas ici. Ça me touche beaucoup que tu me dises ça.
Je m'arrête un instant, mordillant ma lèvre inférieure, cherchant mes mots pour ne pas paraître trop désespéré, même si je le suis.
— Je comprends tout à fait pour tes photos et pour les messages. Ne t'inquiète pas, je saurai attendre. Je préfère aussi prendre mon temps. Pour répondre à ta question, je me trouve banal parce que c'est ce qu'on m'a toujours renvoyé... mais peut-être que je me trompe. En tout cas, j'aimerais beaucoup apprendre à te connaître moi aussi. Tu as l'air différent des autres mecs que j'ai pu croiser.
Je prends une grande inspiration, le cœur tambourinant dans mes oreilles. Je décide de me livrer un peu plus, de jeter une ancre dans la réalité.
— J'habite dans un petit quartier de Besançon, et toi, tu es d'où ? Tu es juste de passage ou tu vis dans le coin ? Si un jour tu te sens en confiance, j'aimerais beaucoup voir ton visage, ou même qu'on aille boire un café en ville. Ce serait sympa. Et pour passer le temps en attendant, dis-moi : qu'est-ce que tu aimes dans la vie en général ? Et... qu'est-ce que tu recherches chez un garçon ?
J'appuie sur "envoyer" avec un sentiment de vertige. La petite flèche s'envole, emportant avec elle une bouteille à la mer que je n'aurais jamais cru lancer ce soir.
Je repose le téléphone et je reste assis sur le bord du lit. C'est là que mes yeux tombent sur le tas de pilules multicolores et la feuille de papier tachée de larmes. Un frisson d'horreur me parcourt l'échine. Il y a dix minutes, j'étais prêt à tout arrêter. Il y a dix minutes, j'écrivais mes derniers mots à mes parents.
Je me lève d'un bond, pris d'une urgence soudaine. Je me précipite dans ma kitchenette, j'attrape un sac poubelle dans le placard sous l'évier. Mes gestes sont saccadés, presque violents. Je retourne vers le lit et, d'un revers de main, je balaie tous les médicaments pour les faire tomber dans le sac. Je ne veux plus les voir. Je ne veux plus qu'ils me tentent.
Puis, je prends la lettre. Je relis mon "Adieu" et je sens un dégoût profond pour cette tristesse qui a failli m'emporter. Je la froisse en une boule serrée et je la jette au fond du sac. Je ferme le tout avec un nœud double et je range le sac tout au fond d'un tiroir. Ce n'est pas que je sois guéri, je le sais. La dépression est une bête qui dort. Mais ce soir, pour la première fois, j'ai une raison d'attendre demain. Une seule. Elle s'appelle Félix.
Je me dirige vers la salle de bain. La douche est chaude, la vapeur enveloppe la pièce et semble laver une partie de la crasse mentale qui m'étouffait. Je me frotte la peau avec énergie, comme pour faire disparaître le Marceau invisible de l'hypermarché.
En sortant, je me glisse sous mes draps. Ils ne me semblent plus aussi froids. Je pose mon téléphone sur la table de chevet, l'écran tourné vers moi. Je repense à ce que Félix a écrit. Un homme avec un corps pareil peut-il vraiment être timide ? Peut-il vraiment s'intéresser à un caissier comme moi ? Une petite voix dans ma tête me murmure de rester vigilant. "C'est peut-être trop beau pour être vrai", me dit-elle. "Fais attention aux fakes, Marceau. Ne donne pas ton cœur trop vite, il est déjà bien assez abîmé."
Mais malgré la méfiance, malgré la peur, le sommeil me gagne avec une douceur inhabituelle. Je m'endors en imaginant Félix, en me demandant quelle chanson il écoute, quel parfum il porte, et si, quelque part dans cette ville ou une autre, il pense lui aussi à un garçon brun aux yeux noisette. Pour cette nuit, le vide a reculé.
……….
La salle de répétition est immense, froide, et pourtant je suis en nage. Les lumières crues de Micropolis frappent le sol noir tandis que les techniciens s'affairent autour de nous pour régler les derniers retours. Mes musiciens sont à bout de nerfs, enchaînant le même pont musical pour la dixième fois. On sent la tension monter à mesure que l'échéance approche, le stress des balances qui ne sont jamais parfaites, le larsen qui siffle dans les oreilles et la fatigue qui rend les doigts plus lents sur les cordes.
— On la reprend, les gars. Mike, ton tempo ralentit sur le refrain, sois plus sec ! je lance dans le micro, ma voix résonnant avec une autorité que je ne ressens pas vraiment au fond de moi.
Au fond de moi, je n'ai qu'une envie : que tout s'arrête. Le poids de la guitare autour de mon cou me semble peser des tonnes, chaque sangle s'enfonçant dans mon épaule comme un rappel de mes obligations. Chaque note que je chante me demande un effort colossal, non pas parce que je n'aime plus ma musique, mais parce que mon esprit est ailleurs. Il est resté coincé dans la mémoire de cette petite bulle orange sur mon téléphone, cette notification qui a tout changé.
Les heures s'étirent. Minuit. Une heure du matin. Le café froid n'a plus aucun effet, il ne laisse qu'un goût d'amertume sur ma langue. Finalement, après un dernier accord qui résonne longuement dans le vide de la salle de Micropolis, je lève la main pour signaler la fin du calvaire.
— C'est bon pour aujourd'hui, les gars. Je suis crevé, je n'ai plus de voix. On se retrouve demain matin pour les balances finales. Je rentre à l'hôtel.
Mes musiciens acquiescent, tout aussi exténués, rangeant leurs instruments dans un silence de plomb. Je range ma guitare dans son étui rigide avec des gestes mécaniques, presque hypnotiques. Dès que je me retrouve seul dans le van qui nous ramène à l'hôtel, je plonge la main dans ma poche. Mes doigts frôlent le métal froid de mon téléphone comme s'il s'agissait d'un talisman, ma seule ancre dans le monde réel.
Je déverrouille l'écran sous la lumière tamisée du véhicule qui roule dans les rues désertes de Besançon. Le message de Marceau est là. Il a répondu. Il me parle de sa ville, de son quartier, de son envie de boire un café. Je sens une pointe de regret me piquer la gorge. Je suis précisément ici, à quelques kilomètres de lui, peut-être même que nous venons de passer au bout de sa rue, et je suis caché derrière les vitres teintées de ce van de luxe, incapable de lui dire qui je suis vraiment.
Je commence à taper ma réponse, mon visage éclairé par le reflet bleuté de l'écran. Un petit sourire fatigué mais sincère étire mes lèvres, un sourire que personne ne verra.
— Salut Marceau. Ton message m'a fait énormément de bien en sortant d'une looooongue journée de boulot. Malheureusement, je ne suis ici que de passage pour le travail... Je ne reste jamais très longtemps au même endroit, c'est un peu le problème de ma vie. Je suis toujours entre deux trains, deux bus, deux chambres d'hôtel qui se ressemblent toutes.
Je soupire, cherchant comment exprimer ce que je ressens sans trahir mon identité, tout en étant le plus honnête possible avec ce garçon qui semble si fragile.
— Pour répondre à tes questions... Ce que j'aime ? Les choses simples, je crois. J'adore lire, m'évader dans des bouquins, mais avec mon job, c'est devenu compliqué. Je suis tout le temps sur la route, dans les transports, entre deux rendez-vous. C'est parfois dur de trouver le calme pour se poser vraiment. Et ce que je recherche...
Je marque un temps d'arrêt. C'est la première fois que je l'écris noir sur blanc, que je l'avoue même à moi-même.
— Je recherche vraiment un garçon avec qui je peux passer du temps, juste pour discuter, pour être soi-même sans masque. Et je vais être honnête avec toi : je suis quelqu'un de très affectueux. J'adore les câlins, sentir la présence de l'autre, la tendresse simple. C'est ce qui me manque le plus dans ma vie actuelle. Le monde est souvent froid, et j'ai besoin de cette chaleur humaine pour me sentir vivant.
Je me relis, le cœur battant à tout rompre. J'ai l'impression d'être plus vulnérable dans ce message que dans n'importe laquelle de mes interviews télévisées.
— Je serais vraiment ravi d'apprendre à te connaître un peu plus, Marceau. Tu as l'air d'avoir une âme rare. Et pour la rencontre... si j'arrive à prendre assez de confiance et que tu es d'accord, alors oui, j'aimerais beaucoup que l'on se voie. On verra où le vent nous mène.
J'envoie le message juste au moment où le van s'arrête devant l'entrée de l'hôtel. Le hall est désert à cette heure avancée, seul le veilleur de nuit m'adresse un signe de tête respectueux, habitué aux retours tardifs des artistes. Je monte dans l'ascenseur, mes jambes flageolant de fatigue, mais mon esprit est étrangement vif.
Une fois dans ma suite, je ne prends même pas la peine d'allumer toutes les lumières. Je jette ma veste sur un fauteuil et je m'écroule tout habillé sur le grand lit aux draps immaculés. Le silence de la chambre est oppressant, d'habitude il m'angoisse, mais ce soir, il me permet de rêver.
Je sais que demain sera une journée harassante. Je sais qu'il y aura le stress du concert, les milliers de visages qui attendent que je sois parfait, les exigences de mon manager, les répétitions de dernière minute à Micropolis. Mais pour la première fois depuis le début de cette tournée mondiale, je ressens quelque chose de nouveau. Un petit bourgeon de chaleur au milieu de ma poitrine.
De l'espoir.
Je ne suis plus seulement Ezra, la star de passage dont tout le monde veut un morceau. Je suis Félix, celui qui attend la réponse de Marceau. Je ferme les yeux, mon téléphone serré contre mon oreiller. Pour une fois, je ne rêve pas de la scène, des applaudissements ou de la gloire. J'imagine juste un garçon aux yeux noisette, quelque part dans cette ville de Besançon, qui s'apprête peut-être à lire mes mots. Et cette pensée suffit à apaiser mon esprit épuisé avant que je ne sombre dans un sommeil profond, pour une fois serein.
……….
Le réveil n'a pas encore sonné, mais la lumière grise et incertaine de l'aube filtre déjà à travers les rideaux fins et un peu élimés de mon petit studio. D'habitude, ce moment précis est le plus insupportable de la journée : celui où la conscience revient brutalement, où le poids de l'existence s'abat sur mes épaules comme une chape de plomb avant même que j'aie pu poser un pied au sol. C'est l'instant où l'on réalise que l'on est reparti pour un tour de manège sans saveur, une répétition morne d'une vie qui ne m'appartient plus vraiment. Mais ce matin, l'air semble moins rare, moins étouffant dans mes poumons. Je ne pense plus à ce que j'avais l'intention de faire hier soir. L'image de ces médicaments jetés précipitamment au fond d'un sac poubelle et de cette lettre d'adieu froissée est déjà comme un souvenir lointain, un cauchemar dont on s'éveille en sursaut, le cœur battant, mais soulagé d'être encore là, vivant.
À peine les yeux ouverts, avant même de frotter mes paupières embrumées par le sommeil, ma main tâtonne instinctivement sur le matelas à la recherche de mon téléphone. C'est devenu, en l'espace de quelques heures, mon seul lien avec la vie, ma bouteille d'oxygène dans un océan de grisaille. Je déverrouille l'écran, la luminosité m'agresse un peu la rétine dans la pénombre de la pièce, mais je m'en fiche. J'ouvre Grindr, les doigts fébriles, presque tremblants de peur que tout cela n'ait été qu'un rêve. Mon cœur fait un bond magistral dans ma poitrine quand je vois la petite pastille de notification qui brille sur l'icône orange.
Félix a répondu.
Je lis son message avec une avidité presque enfantine, relisant chaque phrase comme si elle recelait un trésor caché, une promesse de bonheur. Je souris bêtement, seul dans mon lit, en découvrant ses confidences sur la lecture et, surtout, sur ce besoin de câlins et de tendresse qu'il a avoué si simplement. Un homme comme lui, avec un tel corps, une telle carrure, qui ose confier son besoin de chaleur humaine et de présence... c'est si loin, si incroyablement loin des clichés agressifs, froids et superficiels de cette application. Je me sens pousser des ailes, une sensation de légèreté que je n'avais pas connue depuis l'enfance. Je réponds sans hésiter une seule seconde, mes doigts glissant sur le clavier avec une aisance et une fluidité nouvelle, porté par une impulsion que je ne contrôle plus.
— Salut Félix ! Tu ne peux pas savoir à quel point ton message me fait plaisir dès le réveil. C'est drôle, moi aussi j'adore lire, je m'évade souvent dans les romans pour oublier le quotidien et l'ennui. Et je dessine beaucoup aussi, dès que j'ai un moment de calme ou que je me sens un peu trop seul. C'est ma façon à moi de créer un monde où je me sens bien, un endroit où personne ne peut me juger. Pour mon travail, c'est très différent de toi... Je fais un métier "alimentaire", pour me nourrir, tout simplement. Je n'en ai pas honte, il faut bien payer les factures et remplir le frigo. Je suis caissier dans un hypermarché du coin. C'est répétitif, parfois ingrat quand les clients nous traitent comme des machines sans âme, mais ça paye le loyer. Mais dis-moi, qu'est-ce que tu fais dans la vie pour être tout le temps sur les routes comme ça ? Tu m'intrigues beaucoup.
Je marque une petite pause, mon index suspendu au-dessus de l'écran, réfléchissant à ma propre vie sociale si désertique, si vide de sens avant de poursuivre mon aveu.
— Je suis plutôt quelqu'un de casanier, je ne sors pas beaucoup de mon appartement, je préfère ma propre compagnie à celle des inconnus. Je n'ai pas vraiment d'amis, à vrai dire. La solitude est une vieille compagne qui ne me quitte jamais vraiment. Mais je m'entends assez bien avec l'une de mes collègues, elle s'appelle Tiphaine, elle a à peu près mon âge et elle est vraiment très sympa, elle apporte un peu de soleil dans mes journées de travail. Et pour ce que tu as dit sur les câlins... je comprends tellement. Moi aussi j'adore ça, j'en rêve souvent, même si, pour être honnête, je n'en ai pas eu beaucoup dans ma vie. C'est quelque chose qui me manque énormément, sentir le poids et la chaleur de quelqu'un contre moi, sentir que l'on compte pour un autre être humain.
J'envoie le message et je reste un instant immobile à fixer l'écran, une lueur d'espoir au fond des yeux noisette. Puis, je me lève enfin. Je prépare mon petit-déjeuner — un bol de céréales et un café noir bien fort — avec une énergie que je n'avais pas ressentie depuis des siècles. Je m'habille, j'ajuste soigneusement mes lunettes sur mon nez, et je pars au travail, marchant presque d'un pas plus vif dans les rues de Besançon.
L'hypermarché est déjà en pleine effervescence quand je prends mon poste. L'odeur du pain chaud qui sort de la boulangerie se mêle à celle, plus froide, des produits d'entretien et du métal des chariots. Je m'installe à ma caisse habituelle, la numéro 4, et je vois avec plaisir que Tiphaine, ma collègue préférée, se trouve juste à côté de moi, à la caisse 5. Tiphaine est une véritable pile électrique, une fille qui ne s'arrête jamais, toujours le mot pour rire, le genre de personne qui arrive à vous arracher un sourire même quand vous avez envie de disparaître sous terre.
Pendant les quelques moments de creux entre deux vagues de clients, alors que les tapis roulants s'arrêtent quelques minutes, nous commençons à discuter par-dessus les séparateurs de caisse. On échange sur les habitués désagréables du matin, sur la fatigue qui s'accumule, puis la discussion dévie sur des terrains plus personnels. Tiphaine m'observe avec un petit sourire en coin, ses yeux pétillants de malice.
— Ben alors, Marceau, qu'est-ce qui t'arrive ? Tu as une mine radicalement différente aujourd'hui ! me lance-t-elle en scannant un pack de bouteilles d'eau pour une cliente pressée. On dirait que tu as mieux dormi, ou que tu as eu une bonne nouvelle. Pourquoi tu ne te trouverais pas quelqu'un au lieu de rester tout le temps enfermé dans ton studio à broyer du noir ? Tu es mignon comme tout avec tes cheveux en bataille, tu devrais te secouer un peu et voir du monde !
Je sens mes joues s'empourprer violemment derrière mes verres de lunettes, une chaleur que je ne peux dissimuler. Je baisse la tête sur mon clavier de caisse.
— C'est compliqué, Tiphaine. Tu sais bien que je suis d'une timidité maladive... et puis les gens ne s'intéressent pas vraiment à un mec aussi banal et transparent que moi.
— N'importe quoi ! coupe-t-elle sans ménagement. Tiens, d'ailleurs, ça tombe bien. Ma meilleure amie vient de me lâcher au dernier moment pour une histoire de famille. On devait aller ensemble au concert d'Ezra demain soir à Micropolis, et je me retrouve toute seule avec cette place sur les bras. Viens avec moi ! Ça te sortira de ta bulle, ça te fera un bien fou de voir un peu de spectacle et de lumière.
— N'importe quoi ! coupe-t-elle sans ménagement. Tiens, d'ailleurs, ça tombe bien. Ma meilleure amie vient de me lâcher au dernier moment pour une histoire de famille. On devait aller ensemble au concert d'Ezra demain soir à Micropolis, et je me retrouve toute seule avec cette place sur les bras. Viens avec moi ! Ça te sortira de ta bulle, ça te fera un bien fou de voir un peu de spectacle et de lumière.
Je grimace instantanément. Les concerts, la foule qui hurle, le bruit assourdissant... ce n'est vraiment pas mon univers, c'est même tout ce qui me terrifie d'habitude.
— Oh non, Tiphaine, c'est vraiment gentil de ta part mais... non, sans moi. Je ne connais même pas cet artiste. C'est qui, cet Ezra ? Sûrement un énième chanteur préfabriqué pour minettes, ce n'est sûrement pas mon genre de musique de toute façon. Et puis, la foule à Micropolis, tu sais bien que je déteste ça...
Tiphaine ne me laisse absolument pas le temps de terminer ma phrase. Elle se tourne vers moi, me pointant du doigt avec un regard qui ne tolère aucune protestation, ce regard que je lui connais quand elle a décidé quelque chose.
— Ne commence pas à râler comme un vieux ! Tu viens, point barre. On ne discute pas. En plus, on sera super bien placés, j'ai pris des billets en Carré Or, dans les gradins. On aura une vue parfaite sur la scène, on sera assis confortablement, on ne sera pas écrasés dans la fosse. Je passe te chercher demain à 18h pile devant chez toi. On doit y être tôt car l'ouverture des portes est à 19h, il y a l'ambiance qui monte, et le concert commence à 20h. On aura le temps de se prendre un hot-dog et de discuter un peu. Pas d'excuses, Marceau, je ne t'en laisse pas le choix !
Je soupire bruyamment, vaincu par sa détermination sans faille. Je sais qu'elle ne lâchera pas l'affaire, c'est sa façon à elle de prendre soin de moi.
— Bon... d'accord. J'irai. Mais je sens que je vais le regretter amèrement.
Le reste de ma journée de travail passe dans un flou étrange, une sorte de brouillard mental. Je continue de scanner mécaniquement des articles, de rendre la monnaie, de dire "Bonjour" et "Merci" des centaines de fois, mais mon esprit a déserté le magasin. Je ne pense qu'à Félix. Si je pars au concert demain soir avec Tiphaine, je ne pourrai pas lui parler. Entre 18h et 22h ou 23h... c'est une éternité insupportable quand on attend fébrilement un message. Je m'en veux déjà d'avoir cédé si facilement à Tiphaine. Et s'il m'écrivait pendant que je suis là-bas, coincé au milieu de milliers de gens à écouter un chanteur dont je me fiche royalement ? Et s'il pensait que je l'ignore ? L'idée même me serre le cœur.
Enfin, l'heure de la débauche sonne. Je ferme ma caisse, range mon fonds de roulement et m'apprête à quitter la zone de vente. Alors que je me dirige vers les vestiaires, Tiphaine m'interpelle à travers l'allée centrale. Elle a déjà son sac à l'épaule.
— Hé, Marceau ! Attends !
Elle court presque vers moi et fouille précipitamment dans son grand sac à main. Elle en sort un rectangle de papier glacé, aux couleurs vives et aux reflets holographiques.
— Tiens, prends-la tout de suite, comme ça je suis sûre que tu ne pourras pas me faire faux bond au dernier moment. C'est ta place pour demain. Garde-la bien précieusement !
Elle me tend le billet. Je le saisis, sentant le papier frais entre mes doigts. "EZRA - LIVE À MICROPOLIS - CARRÉ OR". Je la regarde avec un sourire forcé, mais elle me fait un clin d'œil complice avant de s'éloigner vers la sortie.
Le soir, en rentrant dans mon studio, je pose le billet sur ma petite table. Je me sens étrangement coupable, comme si je trahissais Félix en allant m'amuser sans lui, alors que nous ne nous sommes même jamais vus en vrai. Je m'allonge sur mon matelas, celui-là même où j'ai failli commettre l'irréparable hier soir, et je fixe le plafond, le téléphone serré contre moi. J'espère que Félix comprendra mon silence demain soir. J'espère qu'il sera encore là quand je rentrerai, épuisé par le bruit et la lumière de Micropolis, mais impatient de retrouver sa présence virtuelle qui est devenue, en quelques messages, mon unique raison de rester.
……….
La soirée touche à sa fin derrière les murs imposants et froids de Micropolis. Les lumières de la grande salle se sont éteintes une à une dans un claquement sec, ne laissant que les éclairages de sécurité qui projettent des ombres allongées et inquiétantes sur la scène désormais déserte. Je viens de passer six heures épuisantes à répéter les mêmes enchaînements, à corriger des détails infimes que moi seul remarque, tout ça pour atteindre cette perfection millimétrée et glacée que le public exige de moi à chaque seconde. Mon corps n'est plus qu'une douleur diffuse, une masse de fatigue où chaque muscle hurle son besoin de repos, et ma voix possède ce grain rocailleux et fragile qui annonce l'épuisement total des cordes vocales.
Je suis enfin de retour dans ma suite, le silence de l'hôtel de luxe m'accueillant comme une étreinte un peu trop serrée, presque étouffante. Je jette mes clés sur le guéridon en marbre blanc et je m'écroule lourdement dans le large fauteuil en velours près de la fenêtre qui surplombe les toits de Besançon. La ville s'endort doucement sous la lune, ignorante du drame silencieux qui se joue entre ces quatre murs tapissés de soie. Je sors mon téléphone de ma poche, le cœur battant à un rythme qui n'a absolument rien à voir avec l'adrénaline de la scène ou l'excitation du spectacle.
J'ouvre l'application. Le message de Marceau est là, m'attendant patiemment depuis des heures dans l'obscurité numérique.
Je parcours ses lignes avec une attention fébrile et je sens immédiatement un nœud serré se former dans mon estomac. Il est caissier. Il travaille dans un hypermarché, ici même, à quelques kilomètres seulement de mon hôtel. Il me parle de sa vie simple, de son amie Tiphaine qui semble être son seul pilier, de ses dessins qui sont son refuge, et de cette solitude qui semble l'envelopper comme un manteau de plomb trop lourd pour ses frêles épaules. Chaque mot qu'il a écrit transpire l'honnêteté la plus pure et une vulnérabilité qui me bouleverse. Il me livre sa vie sans fard, sans artifices, avec une confiance qui me transperce, alors que moi... moi, je suis en train de lui construire un mirage de toutes pièces.
Une vague de culpabilité amère me submerge. Je regarde mes mains, ces mains qui signent des contrats aux montants indécents et qui grattent des guitares de collection sur mesure, et je pense à lui, passant inlassablement des articles sur un tapis roulant toute la journée, affrontant le mépris des gens pour payer son loyer et survivre. Le contraste est violent, presque insupportable, d'une indécence rare. Je me sens comme un imposteur, un lâche dissimulé derrière un écran de smartphone et un prénom d'emprunt qui ne m'appartient pas.
Pourtant, je ne peux pas reculer. Pas maintenant. Si je lui dis la vérité, si je lui avoue qui je suis réellement derrière ce profil de "Félix", j'ai une peur bleue qu'il s'enfuit. Il pensera sans doute que je me moque de lui, que je joue avec ses sentiments pour passer le temps, ou pire, il se sentira intimidé au point de ne plus jamais oser m'écrire le moindre mot. Et j'ai trop besoin de lui, de ce lien authentique qui n'a absolument rien à voir avec ma notoriété ou ce que je représente aux yeux du monde.
Je prends une profonde inspiration pour calmer le tremblement de mes doigts et je commence à taper sur l'écran tactile. Je dois mentir. Encore une fois. C'est pour le protéger, j'essaie de m'en convaincre avec force, même si je sais pertinemment au fond de moi que c'est surtout pour me protéger moi-même, pour préserver cette petite bulle de normalité que je viens de découvrir.
— Salut Marceau ! Je suis vraiment désolé de te répondre aussi tardivement, je viens tout juste de terminer ma journée de boulot et je suis littéralement sur les rotules. Ton message m'a fait un bien fou, tu n'imagines même pas... c'est comme une bouffée d'air pur après tout ce bruit et toute cette agitation.
Je marque une pause, mon regard errant dans la pièce, cherchant une profession qui justifierait mes déplacements incessants d'une ville à l'autre sans paraître trop suspecte ou trop complexe. Quelque chose de banal, d'ordinaire, qui se fond dans la masse.
— Pour répondre à ta question, je suis promoteur de vente pour une grosse marque internationale de produits cosmétiques. C'est pour ça que je suis tout le temps sur la route, je parcours la France de ville en ville pour rencontrer des gérants de magasins, vérifier la mise en place des rayons, lancer de nouveaux produits sur le marché... C'est extrêmement fatigant, on ne dort jamais deux fois de suite dans le même lit, mais ça permet de voir du pays, même si c'est souvent à travers la vitre impersonnelle d'un bureau ou d'une voiture de fonction.
Je relis ma phrase deux fois. C'est crédible. C'est assez proche de ce que je fais réellement — vendre une image et un rêve — mais dépouillé de toutes les paillettes et de la gloire. Je poursuis, voulant absolument revenir à lui, à ce qui m'importe vraiment à cet instant précis.
— C'est courageux d'être caissier, Marceau. C'est un métier difficile, physiquement et mentalement, et les gens ne se rendent pas compte de la patience infinie que ça demande face à l'impolitesse. Tu n'as absolument pas à en avoir honte, bien au contraire. Tes dessins, par contre, ça m'intrigue énormément... j'aimerais bien en voir un jour si tu te sens d'accord pour m'en montrer un. Moi aussi je suis assez casanier au fond de moi, ce rythme de vie effréné n'est pas vraiment ce que j'aurais choisi si j'avais eu le luxe de choisir. J'aime aussi la tranquillité, le silence et la lecture.
Je marque une nouvelle pause, mon regard se perdant sur les lumières vacillantes de Besançon. Je repense à ce qu'il a écrit sur les câlins, sur ce manque d'affection criant. Une émotion vive me serre la gorge.
— Comment s'est passée ta journée, finalement ? Est-ce que les clients n'ont pas été trop pénibles avec toi aujourd'hui ? J'aimerais beaucoup discuter un peu avec toi si tu n'es pas encore tombé de sommeil. J'ai vraiment besoin de parler à quelqu'un de... vrai, comme toi.
J'appuie sur envoyer et je pose le téléphone sur mes genoux, le laissant glisser sur le tissu de mon pantalon. Je me sens sale d'avoir menti sur ma profession, mais en même temps, j'ai le sentiment de n'avoir jamais été aussi sincère sur mes émotions profondes. C'est tout le paradoxe de ma vie : plus je mens sur les faits matériels, plus je parviens à dire la vérité sur mon âme solitaire.
Demain, je serai sur la scène de Micropolis. Je chanterai mes textes devant des milliers de personnes qui croient me connaître par cœur, qui crieront mon nom à s'en époumoner sans jamais se douter que je ne suis qu'un homme épuisé qui attend désespérément la vibration d'une application de rencontre. Je suis juste Félix, le promoteur de cosmétiques imaginaire, qui espère de tout son être qu'un caissier aux yeux noisette lui répondra avant qu'il ne s'écroule de fatigue.
J'attends, le cœur lourd d'un secret qui devient chaque heure un peu plus difficile à porter, mais l'esprit hanté par la douceur infinie des mots de Marceau. S'il savait... s'il savait que derrière ce corps entretenu et ce discours rassurant se cache une idole en pleine crise, resterait-il ? Je ferme les yeux un instant, savourant le silence de la suite, et je prie pour que le mensonge tienne encore un peu. Juste le temps de me sentir aimé pour ce que je suis, et non pour l'image que je projette.
Fin du chapitre 2.
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