00:00 00:00
ou pour accéder à la lecture audio sans limite de temps
✦ tounet777 La morsure de l'éternité XSTORY
Temps de lecture Vues Date de publication Commentaires Partager Liste de lecture
Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

La morsure de l'éternité — Chapitre 4

30 minutes
2
Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

Auteur

Photo de profil de tounet777
tounet777
Histoires publiées
516
Abonnés
167
J'aime cumulés
6.3k

La morsure de l'éternité

Chapitre 4

Chapitre 4
Le Sommeil de Mort n'a pas été le refuge habituel de l'oubli. Tout au long de la journée, alors que le soleil de Louisiane frappait inutilement contre les rideaux de velours cramoisi du manoir, mon esprit, libéré des contraintes de la veille, a dérivé vers les paroles d'Evander. Le nom de Caius Antonius résonnait dans mon crâne comme un glas d'argent. Je voyais, dans mes rêves fiévreux, cette statue de sel et de cendres dissimulée sous les caveaux baroques du Cimetière Saint-Louis n°1. Je sentais la terre de la ville battre comme un cœur malade, irriguée par ce sang vieux de deux millénaires.
Lorsque l'obscurité finit par reprendre ses droits, je m'éveille avec une obsession nouvelle. La faim est là, sourde, mais elle est surpassée par une soif de vérité. Evander est déjà debout, drapé dans une robe de chambre en soie sombre, un livre ancien à la main. Il semble m'attendre, lisant sans doute dans le désordre de mes pensées.
Je me redresse, mes mouvements gagnant chaque soir en précision et en grâce. Je m'approche de lui, ignorant la vue de mon uniforme de dispatcher plié sur une chaise — le vestige d'une vie qui me semble désormais appartenir à un étranger.
— Tu m'as parlé de Caius hier soir, commencé-je, ma voix étant un murmure qui semble vibrer dans les fondations mêmes de la pièce. Tu as dit que son sang nourrissait la magie de cette ville. Qu'il était devenu une statue sous le cimetière.
Evander lève les yeux de son ouvrage. Son regard vert, profond et insondable, se fixe sur moi. Il y a une lueur de mise en garde dans ses pupilles, mais aussi une fascination pour la curiosité qui me dévore.
— Les jeunes vampires s'intéressent généralement au pouvoir ou au sang, Keegan. Toi, tu t'intéresses aux fantômes de notre race. C'est l'étincelle dont je te parlais. Elle cherche toujours une signification au-delà de la survie.
— Je veux savoir ce qui se cache réellement là-bas, insisté-je en m'asseyant en face de lui. Si son corps est une relique, pourquoi personne n'a essayé de s'en emparer ? Pourquoi les autres vampires, si jaloux et avides de puissance, laissent-ils un tel trésor reposer sous la terre ?
Evander referme son livre avec un claquement sec qui me fait tressaillir. Il se lève et commence à faire les cents pas, ses pas ne produisant aucun son sur le parquet d'acajou.
— Parce que le Cimetière Saint-Louis n°1 n'est pas qu'un champ de repos pour les morts, Keegan. C'est un labyrinthe de volontés. Caius n'est pas seulement "mort" ; il a laissé une garde.
La terre là-bas est saturée de son agonie volontaire. Approcher de son sanctuaire, c'est s'exposer à l'onde de choc qui a rendu nos ancêtres fous. C'est entrer dans un espace où le temps n'est plus une ligne droite, mais un cercle de souffrance.
Il s'arrête devant la fenêtre, observant les ombres des chênes dans le jardin. Sa voix se fait plus basse, plus mystérieuse.
— Tu dois comprendre une chose essentielle, Keegan. Caius est mort, certes, mais pas vraiment comme les humains l'entendent. Il fait toujours partie de ce monde. Son corps est de pierre, ses veines sont de sel, mais son esprit est imbriqué dans chaque brique, chaque racine de cette ville. Il ne respire plus, mais il est La Nouvelle-Orléans. Il est le courant du fleuve et le souffle fétide des marais. Il n'est pas parti ; il s'est simplement dilaté jusqu'à devenir l'air que nous respirons.
Je sens un frisson me parcourir l'échine. L'idée de ce vampire millénaire, pétrifié mais toujours présent, m'attire autant qu'elle me terrifie.
— S'il fait toujours partie de ce monde, est-ce qu'il peut nous entendre ? demandé-je.
Evander se tourne vers moi, un sourire mélancolique étirant ses lèvres.
— Il entend tout ce qui est dit dans le silence. On raconte qu'au centre du cimetière, sous le caveau le plus ancien qui ne porte aucun nom, se trouve une descente. Mais ce n'est pas un escalier de pierre. C'est une descente dans la mémoire de la terre. Caius n'est pas qu'une statue ; il est devenu l'esprit du lieu. Il voit tout ce qui marche sur son sol. Une seule fois, il y a plus d'un siècle, j'ai approché ce sanctuaire. J'ai senti mon âme s'effriter sous la pression de sa présence diffuse. J'ai vu des choses que je ne peux décrire à un esprit aussi jeune que le tien.
Il s'approche de moi et pose sa main sur ma joue. Sa peau est glacée, mais son contact est le seul ancrage qui m'empêche de sombrer dans l'obsession.
— Mais je sais ce que tu cherches, Keegan. Tu cherches à comprendre si cette étincelle d'humanité que tu possèdes est une bénédiction ou une condamnation à finir comme lui. Ne sois pas pressé de découvrir le secret de Caius. La vérité sous le Cimetière Saint-Louis n°1 demande un prix que tu n'es peut-être pas prêt à payer. Pour l'instant, contente-toi de vivre dans ma lumière. La curiosité est une flamme qui peut consumer même les immortels.
Je baisse les yeux, sentant sa protection m'envelopper. Mais au fond de moi, une graine est plantée. Je sais qu'un jour, je devrai marcher entre les tombes blanches, là où le sang de l'ancien abreuve les racines des chênes. Je sais que le secret de mon humanité réside peut-être dans le silence de cette statue de sel.
— Nous irons chasser ce soir, reprend Evander pour briser la tension. Pas dans les ambulances, pas dans la détresse. Je vais t'apprendre à choisir une proie avec la dignité d'un prince, pas avec le désespoir d'un affamé.
J'acquiesce, mais mon esprit est déjà ailleurs. Il est sous la terre humide, dans l'obscurité sacrée du cimetière, cherchant le premier battement de cœur de celui qui n'est jamais vraiment parti.
La nuit est une toile d'encre sur laquelle La Nouvelle-Orléans dessine ses péchés en néons et en ombres. Sous la conduite d'Evander, je quitte le confort oppressant du manoir. Nous ne marchons pas comme des hommes, mais comme des spectres, glissant à travers le Garden District où les jardins clos exhalent des parfums de terre mouillée et de jasmin de nuit. Mon uniforme de dispatcher est resté au manoir, remplacé par des vêtements sombres, élégants, qui semblent m'envelopper comme une seconde peau.
— Chasser n'est pas seulement apaiser un besoin, Keegan, murmure Evander alors que nous atteignons les lisières du quartier français. C'est un dialogue. C'est l'art de reconnaître la vibration d'une vie qui mérite d'être cueillie. Le sang de la détresse, celui que tu as bu sur l'asphalte, a un goût d'amertume et de métal. Ce soir, je vais te faire goûter à la mélodie du désir.
Il me conduit vers un bar de jazz clandestin, niché dans une cave de Decatur Street. L'air y est saturé de fumée, de musique langoureuse et de la chaleur humaine qui s'échappe des corps en mouvement. Pour moi, l'endroit est une symphonie de pulsations. Je vois les carotides battre sous la lumière tamisée, j'entends les flux sanguins s'accélérer au rythme des cuivres.
— Ne te jette pas sur la première gorge venue, ordonne doucement Evander. Observe.
Il me désigne du regard une femme assise seule au comptoir, perdue dans ses pensées, un verre de bourbon à la main. Elle dégage une tristesse élégante, une solitude qui appelle une présence.
— Elle ne cherche pas à mourir, Keegan. Elle cherche à ressentir quelque chose de plus fort que son ennui. Offre-lui cette intensité.
Sous l'œil vigilant de mon maître, je m'approche. L'influence d'Evander coule en moi, me donnant une assurance que je n'ai jamais possédée de mon vivant. Je lui parle, ma voix étant un murmure hypnotique qui semble la plonger dans une transe immédiate. Elle ne voit pas le prédateur ; elle voit un étranger d'une beauté foudroyante. Lorsqu'elle accepte de me suivre dans la ruelle déserte derrière le club, je sens mon étincelle d'humanité vaciller, mais la faim, cette fois-ci domestiquée par les conseils d'Evander, est une force froide et précise.
Je la mords. Mais ce n'est pas la sauvagerie de Canal Street. C'est une étreinte longue, presque érotique. Je ne prends que ce qui est nécessaire pour l'extase, laissant assez de vie en elle pour qu'elle ne se souvienne de cette nuit que comme d'un rêve fiévreux. Quand je me redresse, les lèvres humectées, je me sens puissant, rassasié d'une manière noble.
Evander s'approche, essuie une goutte de sang au coin de ma bouche avec son pouce, puis porte ce pouce à ses propres lèvres, ses yeux ne quittant pas les miens.
— Tu apprends vite, mon prince. Tu as bu l'ennui pour le transformer en feu.
Soudain, le regard d'Evander se durcit légèrement, tourné vers le fleuve. Une vibration que je ne peux encore percevoir semble l'appeler ailleurs.
— Je dois te laisser, Keegan. Des affaires de la lignée m'appellent près des quais. Des intrus qui ne respectent pas les frontières fixées par Caius.
— Je rentre au manoir ? demandé-je, une part de moi redoutant déjà le silence de la grande maison.
— Non. Marche. Apprends à connaître ta ville avec tes nouveaux yeux. Mais reste loin du Cimetière ce soir. Tes sens sont encore trop ouverts, trop vulnérables.
Il dépose un baiser sur mon front, un contact de glace qui me marque comme un fer rouge, et disparaît dans les ombres avec une célérité surnaturelle.
Je me retrouve seul.
Pour la première fois depuis ma transformation, je marche sans guide. La Nouvelle-Orléans n'est plus la ville de mes patrouilles en ambulance. C'est un terrain de jeu organique. Je marche le long de Royal Street, observant les façades de fer forgé. Je perçois les secrets derrière les volets clos : les amants qui se disputent, les vieillards qui craignent la mort, les voleurs qui guettent dans les recoins.
Mon pas est léger, presque aérien. Je me sens incroyablement vivant pour un mort. Mais au milieu de cette puissance, le remords de la veille revient me hanter par intermittence. Je pense à Martha. Je pense au jeune homme que j'ai vidé. Cette étincelle en moi, celle dont Evander est si fier, est aussi ma plus grande souffrance. Elle m'empêche de savourer pleinement ma supériorité.
Je marche pendant des heures, traversant le Faubourg Marigny. Mes pieds me dirigent, presque malgré moi, vers les limites du quartier. Je sens une attraction magnétique, un murmure sourd qui semble provenir de la terre elle-même. Sans m'en rendre compte, je me rapproche des murs blancs et imposants du Cimetière Saint-Louis n°1.
L'air y est plus froid, plus dense. Je m'arrête devant les grilles de fer noir. Derrière elles, les tombeaux s'élèvent comme les dents d'un géant endormi. Je ferme les yeux et je l'entends. Ce n'est pas un bruit, c'est une vibration basse, un ronronnement de puissance pétrifiée.
Caius.
Il est là, sous cette terre que je foule. Il est mort mais pas vraiment, comme l'a dit Evander. Il fait partie de chaque molécule d'oxygène que j'aspire. Je pose ma main sur les barreaux froids et je sens une décharge traverser mon bras. Une vision fugitive me traverse l'esprit : une statue de sel blanc au milieu d'un océan de sang noir.
Je reste là, seul dans la nuit profonde, entre le monde des vivants que je ne peux plus habiter et le monde des morts anciens qui m'appelle. Je réalise que mon voyage ne fait que commencer. Je suis la progéniture du plus vieux vampire de la ville, porteur d'une étincelle interdite, et le secret qui dort sous ce cimetière est désormais le seul but de mon existence éternelle.
Le silence du Cimetière Saint-Louis n°1 n'est pas celui du vide ; c'est un silence saturé, une pression atmosphérique qui semble vouloir écraser mes poumons immobiles. Devant les grilles de fer forgé, je sens l'avertissement d'Evander vibrer encore dans mon sang, comme un écho lointain. « Reste loin du cimetière ce soir. » Mais l'étincelle en moi, cette curiosité dévorante qui fait de moi une anomalie, est plus forte que l'obéissance. Je ne suis plus un secouriste, je ne suis plus tout à fait humain, et pourtant, cette soif de comprendre pourquoi je ressens encore la douleur du monde me pousse vers l'abîme.
Je pose mes mains sur les barreaux glacés. Immédiatement, une vibration sourde remonte le long de mes bras, une secousse électrique qui fait grincer mes dents. La terre derrière la grille semble respirer. Je prends une impulsion surnaturelle et franchis le sommet des piques de fer d'un bond gracieux, atterrissant sans un bruit sur le gravier humide de l'allée principale.
Dès que mes pieds touchent le sol sacré, l'atmosphère change. Ce n'est plus la nuit de la Nouvelle-Orléans ; c'est un autre espace, une dimension où le temps s'étire. Les tombeaux blancs, d'ordinaire si majestueux, semblent se resserrer autour de moi comme les parois d'une gorge.
Soudain, une force invisible me frappe en pleine poitrine. Ce n'est pas un coup physique, mais une onde de choc psychique, une déflagration de pure mélancolie qui me coupe le souffle. Je m'effondre à genoux sur le gravier, la tête entre les mains. Des visions m'assaillent : des siècles de deuils, des milliers de funérailles, le poids de chaque larme versée sur cette terre depuis la fondation de la ville.
— Hors d'ici, petit prince de sang, murmure une voix qui n'est pas une voix, mais un craquement de terre et de racines dans mon esprit.
La volonté de Caius, ou ce qu'il en reste dans l'éther, tente de me repousser. Je sens une nausée métaphysique me retourner l'estomac. C'est la "Languidité" dont parlait Evander : ce mal qui a poussé l'Ancien à s'enfermer. Elle essaie de m'aspirer, de me convaincre que tout est vain, que mon étincelle n'est qu'une bougie dérisoire face à l'obscurité éternelle. Mon corps devient lourd, mes membres semblent se transformer en plomb. Chaque fibre de mon être me hurle de faire demi-tour, de fuir vers la lumière des néons de Bourbon Street.
Mais je ne recule pas. Je plante mes ongles dans la terre meuble, déchirant le gazon pour m'ancrer. Je puise dans cette humanité que je refuse de lâcher, dans ce souvenir de Martha, dans cette envie d'aider qui me définit encore. Si Caius est devenu cette ville, s'il est ce silence, alors il doit savoir ce que je traverse.
— Je ne partirai pas ! crié-je dans le vide, ma voix étouffée par le brouillard épais qui se lève soudainement entre les tombes.
Je me relève, tremblant, chaque pas étant une bataille contre une tempête invisible. La force de répulsion augmente. Je sens des mains spectrales, faites d'ombres et de froid, s'accrocher à mes chevilles, tenter de m'enfoncer dans le sol. Ma vision se trouble, virant au rouge sang, puis au blanc aveuglant. Je vois la statue de sel. Elle est là, quelque part sous mes pieds, immense, rayonnante d'une puissance qui ferait passer Evander pour un nouveau-né.
L'onde de choc devient un hurlement silencieux qui fait saigner mes oreilles. Ma peau de marbre commence à se fissurer sous la pression, de fines lignes rouges apparaissant sur mes pommettes. Mais je continue. Je rampe plus que je ne marche, dépassant le tombeau de Marie Laveau, m'enfonçant vers le centre géographique du labyrinthe, là où le silence est le plus absolu.
J'atteins enfin une petite place circulaire, entourée de chênes dont les branches pendent comme des membres décharnés. Au centre, un caveau sans nom, sans date, couvert d'un lichen argenté qui semble briller de sa propre lumière. C'est ici. L'épicentre de la magie de la Nouvelle-Orléans.
La force qui tentait de me stopper s'arrête brusquement. Le tumulte psychique s'éteint, laissant place à un calme si profond qu'il est terrifiant. Je m'approche du caveau central. La pierre est chaude sous mes doigts, animée d'un battement de cœur lent, très lent... une pulsation toutes les heures, peut-être.
Je pose mon oreille contre le marbre rugueux. Et là, dans le noir total du sous-sol, j'entends quelque chose qui me glace le sang : un soupir. Un soupir de soulagement, comme si ma présence, cette étincelle d'humanité si proche de lui, avait apporté une seconde de paix à l'Ancien pétrifié.
— Keegan... Le nom n'est pas prononcé, il est infusé dans mes cellules. Je sens une connexion s'établir, un pont de lumière entre ma jeune âme et cette conscience millénaire. Je réalise qu'Evander avait tort : Caius n'est pas seulement l'esprit de la ville. Il est son prisonnier. Et mon étincelle est la clé qu'il attendait depuis des siècles.
Soudain, une ombre immense recouvre le caveau. Je me retourne, le cœur battant à tout rompre. Evander est là, debout sur le toit d'un tombeau voisin, sa silhouette découpée par la lune. Son visage est un masque de fureur et de terreur pure.
— Je t'avais interdit de venir ici, Keegan ! rugit-il, sa voix faisant trembler les stèles. Sais-tu ce que tu as réveillé ? Sais-tu ce que tu viens de déclencher dans les fondations de ce monde ?
Il saute et m'arrache au caveau avec une violence inhabituelle, me projetant loin du centre du cercle. La terre tremble sous nos pieds. Un gémissement sourd remonte des profondeurs, et pour la première fois, je vois Evander, le plus vieux vampire de la ville, trembler de peur.
La terre sous mes pieds semble s'être transformée en une créature vivante, palpitante d'une rage froide et d'une tristesse millénaire. Evander me maintient fermement par le bras, ses doigts s'enfonçant dans ma peau de marbre avec une force qui témoigne de son affolement pur. Derrière nous, le caveau sans nom semble irradier une lueur opaline, et ce soupir — ce son qui n'aurait jamais dû franchir les lèvres d'une statue de sel — résonne encore dans les parois de mon crâne, comme un écho que je ne peux étouffer.
Le trajet de retour vers le Garden District se fait dans un silence de mort, mais un silence bien différent de celui du cimetière. C'est un silence chargé de reproches, d'incompréhension et d'une tension électrique qui fait grésiller l'air autour de nous. Evander ne me regarde pas. Il me traîne presque, sa vitesse surnaturelle nous faisant traverser les rues comme deux ombres fugaces que l'œil humain ne peut capter, deux prédateurs fuyant un dieu en colère.
Dès que nous franchissons le seuil du manoir, Evander me projette presque au centre du grand salon. Il se tourne vers moi, ses yeux verts autrefois si tendres brillant maintenant d'une fureur incandescente, d'une lumière de tempête. Il arrache sa veste sombre et commence à arpenter la pièce, renversant d'un revers de main un vase de cristal précieux qui explose sur le parquet dans un fracas libérateur, projetant des éclats comme autant de larmes de verre.
— Pourquoi ?! tonne-t-il, sa voix faisant vibrer les lustres de cristal au-dessus de nos têtes. Pourquoi as-tu fait ça, Keegan ? Je t'avais donné un ordre clair. Je t'avais prévenu des dangers indicibles de ce lieu. Tu as bafoué ma confiance alors que je venais de te présenter au monde comme ma progéniture, comme le prince de cette cité !
Je reste debout, le corps encore vibrant des décharges reçues entre les tombes. Je me sens encore imprégné de l'odeur de la terre humide, du sel et de la poussière ancienne.
— Je n'ai pas pu m'en empêcher, Evander, répliqué-je, ma voix tremblante mais portée par une conviction nouvelle. Je n'ai pas cherché à te défier par arrogance. Quelque chose m'appelait. C'était une force magnétique, une gravité à laquelle mon âme ne pouvait pas résister. J'ai été poussé jusque là-bas, comme si chaque pas était guidé par un fil invisible tirant sur mon cœur.
Evander s'arrête net. Il s'approche de moi, envahissant mon espace vital, son visage à quelques centimètres du mien. Sa fureur laisse place à une perplexité profonde, une ombre de peur que je n'avais jamais vue chez cet être pourtant si sûr de lui.
— Poussé ? Tu réalises l'implication de ce que tu dis ? Keegan, ce cimetière est un sanctuaire de répulsion. La volonté de Caius agit comme un mur d'acier psychique pour quiconque approche de son repos. Même moi, avec mes siècles de puissance et mon sang ancien, je n'ai jamais pu atteindre ce caveau central sans sentir mon esprit se briser. La pression est censée réduire un nouveau-né en cendres ou le rendre fou en quelques secondes.
Il me saisit le visage entre ses mains glacées, scrutant mes yeux comme s'il cherchait une trace de possession ou une marque indélébile.
— En tant que jeune vampire, c'est théoriquement impossible. Tu devrais être une épave hurlante après un tel choc. Pourtant, tu es là, debout, et tu parles d'un appel... Comment as-tu pu avancer aussi loin sans que la terre ne te dévore ? Comment as-tu survécu là où des anciens ont échoué ?
Je ne sais que répondre. La fatigue, une fatigue noire et lourde que je n'avais jamais ressentie, commence à s'emparer de mes membres. Le contact avec le caveau a drainé mon énergie vitale d'une manière terrifiante.
— Je ne sais pas comment j'ai fait, Evander. Je sais juste que le silence m'a laissé passer. Il y avait une sorte de... reconnaissance.
Evander recule, le regard hanté. Il semble soudain réaliser que l'étincelle qu'il chérit en moi est peut-être la raison pour laquelle le monstre sous la terre a ouvert ses portes.
— Va te reposer, Keegan, dit-il d'une voix soudainement éteinte, presque brisée. Le soleil ne va pas tarder. Nous ne pouvons plus rien faire cette nuit. Mais sache que tu as ouvert une porte que nous aurions peut-être dû laisser fermer à jamais.
Je monte les escaliers mécaniquement, sentant le poids de son regard sur mon dos. Une fois dans la chambre, je me glisse dans le lit de soie noire. L'épuisement est tel que je sombre instantanément, non pas dans le repos habituel, mais dans un gouffre de ténèbres.
C'est là, dans l'abîme de mon sommeil, que Caius m'attend.
Je ne rêve pas, je vois.
Je suis sous la Nouvelle-Orléans, mais la ville est transparente, comme faite de verre. Je vois un immense chêne dont les branches s'étendent sous chaque rue, mais ses racines ne sont pas faites de bois : ce sont des veines humaines, battantes, remplies d'un sang noir qui irrigue le sol. Au cœur de ce réseau, dans une chambre de sel blanc, je vois la statue. Elle n'est pas immobile. Ses yeux de pierre s'ouvrent et fixent mon âme.
Soudain, des images défilent à une vitesse fulgurante : une clé d'argent brisée en trois morceaux distincts. Le premier morceau tombe dans les fonts baptismaux d'une église dont les murs transpirent le sang. Le deuxième morceau sombre dans les eaux boueuses et tourbillonnantes du Mississippi. Le troisième morceau... il est incrusté dans ma propre poitrine, là où mon cœur ne bat plus.
Une voix, qui ressemble au glissement des plaques tectoniques, résonne dans mon être tout entier : — L'étincelle doit nourrir la racine, ou la racine dévorera la cité. Trouve les fragments, petit veilleur, ou le sel redeviendra déluge.
Je me réveille en sursaut, en plein jour, malgré la léthargie qui devrait me clouer au lit. Je suis en nage, mon corps de vampire tremblant d'un froid surnaturel. La vision est gravée en moi, indélébile. Je sais désormais que mon passage au cimetière n'était pas une fin, mais le commencement d'une quête dont dépend la survie de tout ce que j'aime.
L'obscurité s'installe à nouveau sur le Garden District, mais pour moi, le réveil est une agonie de sensations contradictoires. La vision de la clé brisée, du chêne aux veines humaines et de cette statue de sel aux yeux ouverts hante encore mes sens. Je m'extrais des draps de soie, le corps vibrant d'une énergie résiduelle qui ne m'appartient pas. En bas, dans le salon baigné de la lueur vacillante des bougies de cire d'abeille, Evander m'attend. Il semble n'avoir pas bougé de la nuit, une sentinelle d'ébène et de marbre perdue dans les méandres de ses propres réflexions millénaires.
Je descends les marches lentement, chaque pas craquant sur le bois d'acajou, et je lui livre tout. Je lui raconte l'immense chêne souterrain dont les racines palpitent sous chaque pavé de la ville, le sang noir qui l'irrigue, et surtout, cette clé d'argent brisée en trois morceaux. Je décris avec précision le fragment logé dans ma propre poitrine, brillant d'une lueur spectrale là où mon cœur humain s'est arrêté. Je lui rapporte les mots de Caius, ce grondement tellurique qui m'a désigné comme le « petit veilleur ».
Evander m'écoute, son visage devenant un masque de pierre sous la lumière des lustres. Il ne m'interrompt pas, mais je vois ses phalanges blanchir sur le dossier de son fauteuil sculpté. Une tension nouvelle émane de lui, un mélange de respect sacré et d'inquiétude sourde.
— Pourquoi toi, Keegan ? murmure-t-il, plus pour lui-même que pour moi. Pourquoi un nouveau-né dont l'odeur de la vie n'a pas encore totalement quitté les pores ? Ce que tu décris... ce n'est pas une simple vision. Ce sont les clefs de la fondation même de cette cité.
Il se lève, une détermination sombre dans le regard, et commence à arpenter la pièce.
— Je vais devoir contacter les cercles extérieurs, les archivistes de notre race qui se cachent à Chicago, à New York, et même les anciens des lignées européennes. Si Caius s'est manifesté à travers toi, ce n'est peut-être pas pour annoncer une destruction, comme je le craignais d'abord. On dirait une transmission de savoir, une passation de force que l'on n'a pas vue depuis des éons. Mais je n'en suis pas sûr, Keegan. Caius est insondable.
Malgré l'urgence, Evander insiste pour que nous sortions.
— Tu ne peux pas affronter l'héritage d'un dieu l'estomac vide », me dit-il.
Nous marchons vers le quartier français, mais alors que nous approchons de la foule, la voix de Caius, sourde et vibrante comme un séisme lointain, s'élève de nouveau dans mon esprit.
Evander s'arrête près d'un groupe de touristes éméchés près de Bourbon Street. Il désigne un homme corpulent, bruyant, dont le sang bat avec une vigueur grossière.
— Voilà ta cible, Keegan. Un prédateur humain, égoïste. Prends-le. Utilise ta vitesse, accule-le dans l'ombre et draine-le avec autorité. C'est ainsi que l'on affirme sa place.
Mais au moment où je m'apprête à obéir, la voix de Caius balaie les conseils d'Evander comme un vent de poussière.
— Ne regarde pas avec tes yeux, petit veilleur. Regarde avec la terre.
Je me fige, troublé. Regarder avec la terre ? pensé-je avec une intensité qui fait vibrer mes tempes. Qu'est-ce que cela veut dire ? Je ne comprends pas... comment peut-on voir par le sol ?
À mes côtés, Evander sursaute. Il tourne brusquement la tête vers moi, les sourcils froncés, ses yeux scrutant mon visage avec une confusion totale. En tant que mon Sire, il a capté le flux de mes pensées, mais il ne perçoit pas la voix de Caius. Il n'a entendu que ma propre interrogation mentale, isolée et dépourvue de contexte.
— Qu'est-ce que tu viens de dire ? me demande-t-il, la voix teintée d'une étrange incertitude. "Regarder avec la terre" ? De quoi parles-tu, Keegan ? Je te donne une instruction de chasse et tu divagues sur le sol ?
Je ne lui réponds pas. Je ne peux pas. La volonté de l'Ancien s'empare de mes nerfs comme des fils de fer chauffés à blanc. Je détourne les yeux de la proie désignée par mon maître. Mes yeux, guidés par une force invisible, se fixent sur un jeune musicien assis sur un étui de guitare, à l'écart, dans une ruelle sombre. Il ne dégage aucune arrogance, seulement une mélancolie pure.
— Lui, ordonne Caius. Son sang est chargé de poésie et de sacrifice. C'est ce dont la clé a besoin.
Je marche vers le musicien, ignorant les appels d'Evander qui commence à comprendre que quelque chose lui échappe. Sous l'impulsion de Caius, ma perception bascule. Je lève simplement la main vers le jeune homme. Une brume de sel semble s'élever des pavés, enveloppant l'innocent dans une transe léthargique. Il s'approche de moi de lui-même, les yeux vitreux. Je ne sors pas mes crocs de manière agressive. Je pose mes lèvres sur sa carotide, et le sang coule dans ma gorge comme un vin de messe.
Je relâche le musicien, qui retombe dans un sommeil paisible. Evander s'approche, le visage décomposé.
— Qu'est-ce que c'était ? Tu n'as pas chassé comme un vampire, Keegan. Tu as agi comme si la ville elle-même t'offrait ce repas.
C'est là, dans le silence qui suit la succion, qu'Evander plonge son regard dans le mien. Il voit l'éclat argenté qui ne s'est pas encore dissipé dans mes pupilles. La réalisation le frappe comme un coup de tonnerre.
— Tu lui parles... murmure-t-il, la voix altérée par une soudaine frayeur. Ce n'était pas une divagation. C'était une réponse. Tu communiques avec Caius, et il te donne des ordres qui contredisent les miens.
De retour au manoir, l'air entre nous est saturé d'une électricité statique si dense qu'elle fait grésiller les fibres de nos vêtements. Evander est troublé, blessé dans son orgueil de Sire, jaloux de cette intrusion millénaire. Mais mon désir pour lui a décuplé avec la puissance de Caius. À peine la porte de la chambre close, je me jette sur lui avec une sauvagerie que je ne soupçonnais pas. Je veux le posséder pour chasser l'Ancien, je veux qu'il m'appartienne autant que je lui appartiens.
Le baiser est un choc frontal, une lutte de langues et de dents où le goût du fer se mêle au musc. Ses mains déchirent mes vêtements, et je lacère les siens. Nous tombons sur le lit de soie, nos peaux de marbre s'entrechoquant dans un fracas sourd. Je me chevauche, mes mains ancrées dans ses épaules puissantes. Chaque mouvement est une décharge électrique qui irradie de mon bassin vers ma poitrine, là où la clé brille désormais d'une lueur insoutenable.
Je me cambre, cherchant une profondeur qu'aucun humain ne pourrait supporter. Evander rugit, ses mains enserrant ma taille pour guider mes hanches avec une force qui broierait des os mortels. Le plaisir est une lame chauffée au rouge. À chaque va-et-vient, je sens le fragment en moi battre au rythme de notre union. C'est alors que la chambre commence à basculer.
Le matelas ne nous porte plus. Dans un souffle de puissance pure, nous décollons. Nos corps, toujours soudés dans l'acte, s'élèvent centimètre par centimètre, puis mètre par mètre. Nous flottons désormais au milieu de la pièce, tournoyant lentement dans une étreinte défiant toutes les lois de la nature. En apesanteur, chaque sensation est amplifiée par dix. Je sens l'air frais sur ma peau nue alors que nous dérivons vers le haut plafond.
Evander me retourne dans les airs, me plaquant contre lui dans une position de levrette aérienne, ses mains agrippant mes hanches pour me maintenir tandis que nous flottons au-dessus du vide. L'absence de support solide rend chaque pénétration plus profonde, plus viscérale. Je crie son nom, ma voix se perdant dans les tentures de velours. Je sens son essence couler en moi, et la puissance de Caius refluer vers lui par notre lien de chair. Nous sommes deux prédateurs en plein vol, s'entre-dévorant de plaisir.
La lévitation s'accélère à mesure que la jouissance monte. Nous tourbillonnons comme un ouragan de chair et de lumière argentée. Je vois les meubles en bas, minuscules, et le lustre à portée de main. Le plaisir est si intense que je vois des étincelles de sel danser devant mes yeux. Je sens mon corps se tendre, mes muscles se figer dans une extase qui confine à la syncope.
Dans un dernier spasme de puissance, une onde de choc émane de nous, faisant trembler les murs du manoir. Le plaisir explose en moi comme une supernova, et je sens les ondes de cette jouissance interdite se propager à travers tout le bâtiment. Nous restons suspendus là, immobiles dans l'air, liés par le dernier frémissement de nos corps unis, avant de redescendre lentement, très lentement, vers les draps froissés.
Nous retombons lourdement, le souffle court, les membres encore agités de secousses électriques. Evander se redresse brusquement, le regard hagard. Il observe le plafond, puis ses mains, puis moi.
— Keegan... Qu'est-ce que tu viens de faire ? Tu viens de manifester le don de lévitation ! rugit-il, entre effroi et fascination. C'est un don de sang ancien ! Il faut des siècles pour maîtriser cela. Je ne t'ai jamais appris cela. C'est impossible pour un nouveau-né !
Il me saisit par les épaules, ses doigts s'enfonçant dans ma chair.
— C'est la clé, Keegan. Elle te transmet la puissance de Caius en utilisant mon sang comme conducteur. Tu as puisé dans mon pouvoir pendant que nous faisions l'amour, tu l'as amplifié. Tu as fait de nous des entités célestes.
Je regarde mes mains, terrifié. L'étincelle en moi est devenue un incendie.
— Je ne savais pas ce que je faisais, Evander. Je voulais juste être avec toi.
Il me serre contre lui, sa voix tremblant d'amour et de peur :
— Tu deviens quelque chose qui n'a jamais existé. Nous devons trouver les autres fragments avant que cette puissance ne te brise. Car s'il commence à te parler... s'il te guide dans tes pensées... alors tu n'es déjà plus tout à fait à moi.
Fin du chapitre 4.
Commentaires Partager Liste de lecture

Ce chapitre vous a plu ? Encouragez l'auteur en un geste.

ou laissez un mot
Soyez respectueux
Publier
Chapitre suivant
Chapitre 5
27 minutes
3
0
0
Chapitre suivant

Commentaires ()

Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à en laisser un !

Histoires similaires

✦ tounet777 Les murmures de Phobetor XSTORY
Les murmures de Phobetor
Chapitre 3
Par tounet777
0
0
3
Gays
✦ tounet777 Les murmures de Phobetor XSTORY
Les murmures de Phobetor
Chapitre 8
Par tounet777
0
0
3
Gays
✦ tounet777 Les murmures de Phobetor XSTORY
Les murmures de Phobetor
Chapitre 6
Par tounet777
0
0
3
Gays
✦ Fitze Une idylle en enfer XSTORY
Une idylle en enfer
Chapitre unique
Par Fitze
7
0
2.9k
Hétéro
✦ tounet777 Les murmures de Phobetor XSTORY
Les murmures de Phobetor
Chapitre 7
Par tounet777
0
0
3
Gays
✦ tounet777 Les murmures de Phobetor XSTORY
Les murmures de Phobetor
Chapitre 4
Par tounet777
0
0
2
Gays
✦ Irina Chronique immortelles - Les enfants de Tantale XSTORY
Chronique immortelles - Les enfants de Tantale
Chapitre 3
Par Irina
55
6
3.7k
Lesbiennes
✦ tounet777 Les murmures de Phobetor XSTORY
Les murmures de Phobetor
Chapitre 5
Par tounet777
0
0
1
Gays
✦ tounet777 Les murmures de Phobetor XSTORY
Les murmures de Phobetor
Chapitre 9
Par tounet777
0
0
3
Gays
✦ sorawalker Moi quand je deviens un vampire XSTORY
Moi quand je deviens un vampire
Chapitre 3
Par sorawalker
84
2
2.3k
Hétéro

Restez informé des nouvelles histoires

Recevez les dernières publications directement dans votre boîte mail

Explorez les catégories

Parcourez notre vaste sélection d'histoires érotiques classées par catégories pour trouver exactement ce qui éveille votre désir

Mode sombre
Apparition progressive
Lecteur Audio