Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
La morsure de l'éternité — Chapitre 2
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
La morsure de l'éternité
Chapitre 2
Chapitre 2
Evander ne répond pas tout de suite à mon aveu. Il me contemple avec une solennité presque religieuse, ses mains encadrant toujours mon visage. Puis, d'un geste d'une fluidité terrifiante, il porte son propre poignet à sa bouche. Ses lèvres s'entrouvrent, et je vois l'éclat de ses canines avant qu'il ne morde sa propre chair dans un craquement sourd. Il n'y a aucune grimace de douleur sur son visage de marbre. Il tend son bras vers moi, et une entaille nette laisse perler un liquide sombre, épais, qui ne ressemble à rien de ce que j'ai pu voir en tant que Dispatcher. C'est du feu liquide.
— Bois, Keegan. Accepte ce que tu désires déjà au plus profond de ton âme.
Je ne lutte plus. Je saisis son bras avec une ferveur qui m'effraie et je colle mes lèvres à la plaie. Dès la première goutte, je sens une décharge électrique traverser tout mon système nerveux. Ce sang a le goût du fer, du miel sauvage et d'une puissance millénaire. À chaque gorgée, je sens mes sens vaciller, ma conscience s'étioler, tandis qu'une chaleur dévastatrice se propage dans ma poitrine. Puis, le monde bascule. Mes forces m'abandonnent et je sombre dans ce que j'apprendrai plus tard être le Sommeil de Mort.
...
Pendant vingt-quatre heures, je n'existe plus pour le monde des vivants. Mon corps, allongé sur le lit de mon appartement, n'est plus qu'une enveloppe de cire. Mon cœur ralentit, chaque battement s'espaçant de plusieurs minutes, jusqu'à devenir presque indétectable. Ma température chute, s'alignant sur la froideur de la nuit louisianaise. Mais à l'intérieur de mon crâne, c'est l'apocalypse. Mon esprit est piégé dans une radio mal réglée, une conscience flottante qui dérive entre les dimensions.
J'entends les sons de La Nouvelle-Orléans de manière déformée. Le jazz lointain de Bourbon Street me parvient comme des battements de cœur ralentis, sourds, lancinants. J'entends les conversations des gens dans la rue, deux étages plus bas, mais leurs voix me semblent étouffées, comme s'ils parlaient sous l'eau. J'ai la sensation de me noyer, de flotter au fond du Mississippi, voyant la lumière de la surface s'éloigner irrémédiablement. Je suis incapable de bouger un doigt, mais je suis parfaitement lucide : je sais que je suis en train de changer, que chaque cellule de mon être est en train d'être réécrite par le sang d'Evander.
Et puis, le Rêve de Sang commence. Des images qui ne m'appartiennent pas envahissent mon inconscient. Je vois La Nouvelle-Orléans il y a deux cents ans, une ville de boue et de brume, des visages de femmes en robes de soie disparues depuis des siècles. Je ressens la solitude séculaire d'Evander, sa mélancolie qui pèse comme une montagne de plomb, et sa soif... une soif si vaste qu'elle pourrait assécher l'océan. Dans ce cauchemar moral, je me vois en train de soigner un patient dans une ruelle sombre, mais au moment de poser un pansement, mes mains se transforment en griffes et je deviens celui qui déchire la gorge au lieu de la panser. C'est une lutte spirituelle entre l'homme bon que j'étais et le prédateur qui s'installe dans mes os.
Soudain, je vois une lumière noire, une attraction magnétique vers l'obscurité. Mon cerveau humain rend les armes.
Je me réveille d'un coup, comme si j'avais été expulsé violemment de l'eau. Mes yeux s'ouvrent dans le noir complet de ma chambre.
— Evander...
Le prénom s'échappe de mes lèvres dans un souffle rauque. La première chose que je ressens est une douleur lancinante dans ma mâchoire. Mes gencives me brûlent, je sens mes canines pousser, se doter de racines profondes, devenir mobiles sous la pression d'un instinct nouveau. Mes sens mutent violemment. Le silence de l'appartement a disparu ; j'entends désormais le battement de cœur de ma voisine à travers le mur, le glissement du sang dans ses veines qui m'appelle comme un chant de sirène. Mon odorat capte l'odeur du fer à des kilomètres.
Je me redresse brusquement. Mes mouvements sont saccadés, trop rapides, dotés d'une force instable que je ne maîtrise pas encore. Je manque de briser le cadre de mon lit en m'y appuyant.
— Je suis là, Keegan.
La voix d'Evander s'élève de l'obscurité. Il est assis sur une chaise dans le coin de la pièce, une silhouette sombre et protectrice. Dans ce noir total, je le vois pourtant parfaitement, chaque détail de ses traits sculpturaux est d'une clarté surnaturelle.
— Le seuil est proche, murmure-t-il en s'approchant de moi. Tu as vingt-quatre heures pour sceller ton destin. Ta soif n'est plus une illusion, c'est ta nouvelle vérité. Tu ne vois plus le monde comme un homme, mais comme un roi de la nuit.
Je regarde mes mains, elles tremblent d'une puissance que je n'ai jamais demandée. L'instinct de prédateur hurle dans mes veines, étouffant ma morale de Street Medic. Je ne pense plus à aider, je pense à la chaleur, aux battements, au goût du fer.
— Qu'est-ce que je suis devenu ? je demande, alors que mes nouvelles dents frôlent ma lèvre inférieure.
Evander pose une main sur mon épaule, et pour la première fois, je ne sens plus le froid de son contact. Je suis aussi froid que lui.
— Tu es enfin toi-même, Keegan. Viens. La ville nous attend, et elle est pleine de sources qui ne demandent qu'à t'offrir leur vie.
Je me lève péniblement du bord de mon lit, mes sens hurlant sous l'assaut de mille informations nouvelles. Le craquement du cuir de la veste d'Evander me parvient comme un coup de tonnerre. Dans le noir, je vois les particules de poussière danser dans l'air, et surtout, je vois l'aura de chaleur qui émane de lui. Je ne suis plus un homme, je suis un radar biologique réglé sur la vie.
— Viens, murmure-t-il en se dirigeant vers la porte. La nuit réclame son dû.
Je le suis, mes pas étant désormais aussi silencieux que les siens. En descendant l'escalier, je réalise que ma perception de la Nouvelle-Orléans a changé. Ce n'est plus ma ville, c'est mon terrain de chasse. Arrivés sur le trottoir, l'air humide de la Louisiane me semble chargé de promesses métalliques. Evander s'arrête sous l'ombre d'un chêne majestueux et se tourne vers moi.
— Ce que tu es, Keegan, c'est l'aboutissement de ta propre nature. Tu as passé ta vie à veiller sur les mourants ; désormais, tu es celui qui décide de l'heure. Tu es le prédateur qui apporte la paix ou la terreur.
Une angoisse morale me serre la gorge, plus forte encore que la soif qui me brûle.
— Je ne veux pas tuer, Evander. Je suis un soignant. Je ne peux pas prendre la vie de ces gens, de ces pauvres âmes que je secourais hier encore.
Evander esquisse un sourire où se mêle une tendresse cruelle. Il s'approche et pose ses mains sur mes épaules. Sa force est telle que je me sens cloué au sol.
— Si tu ne bois pas avant la fin de cette nuit, Keegan, tu mourras. Ton corps s'effondrera de l'intérieur, tes cellules se dévoreront elles-mêmes dans une agonie que tu ne peux imaginer. Le temps presse. Le seuil de non-retour est là, juste devant toi.
Je reste prostré dans le silence de la ruelle, luttant contre l'instinct qui me pousse à bondir sur le premier passant. Je laisse les heures s'écouler, le crépuscule s'enfoncer dans une nuit d'encre. La douleur dans mes mâchoires devient insupportable, mes canines palpitent. Enfin, alors que les derniers moments de ma vie humaine semblent s'égrainer, je relève la tête.
— Très bien... mais pas des innocents. Si je dois devenir un monstre, je veux que mon sang soit celui de ceux qui sèment la douleur. Je veux des criminels, des prédateurs.
Le sourire d'Evander s'élargit, révélant la blancheur de ses propres crocs.
— C'est une distinction qui ne durera qu'un temps, mais soit. Satisfaisons ton sens de la justice.
Il m'entraîne vers un quartier malfamé du Vieux Carré, là où la police ne s'aventure qu'en groupe. Nous glissons dans l'obscurité de Pirate's Alley, une ruelle étroite et brumeuse entre la cathédrale Saint-Louis et le Cabildo. Evander s'arrête brusquement et désigne une silhouette massive qui guette une touriste égarée, un couteau brillant à la main.
— Voilà ta proie, Keegan. Montre-moi ce que le Night Dispatcher a appris des ombres.
Je ne réfléchis plus. Mon instinct de soignant fusionne avec ma nouvelle vitesse surnaturelle. Je m'élance. Je ne cours pas, je disparais. J'utilise les balcons de fer forgé pour me déplacer au-dessus de lui, sans un bruit. Le criminel ne sent qu'un léger déplacement d'air, un courant d'air froid qui fait frissonner les feuilles de magnolia. Avant même qu'il ne puisse sortir son arme pour menacer sa victime, je suis déjà derrière lui. Ma rapidité est telle que pour lui, le temps semble s'être figé.
Je l'immobilise avec une poigne d'acier. Une main se plaque sur sa bouche pour étouffer son cri de surprise, l'autre maintient sa tête fermement inclinée pour exposer l'artère carotide. Mon geste est d'une efficacité terrifiante, dénué de la sauvagerie brute des bêtes. Je procède à une ponction rapide et profonde. L'enzyme dans ma salive agit comme une drogue, paralysant instantanément l'homme et supprimant toute douleur. C'est l'étreinte du soignant détournée pour la mort.
L'aspiration commence. Je ressens un déchaînement de puissance indescriptible. Le sang de cet homme, chargé d'adrénaline et de violence, agit sur moi comme une substance narcotique d'une pureté absolue. Je vide ma proie en quelques secondes, absorbant sa vie, sa chaleur, sa force, jusqu'à ce que son cœur s'arrête de battre dans un ultime soubresaut contre ma poitrine.
Une fois l'homme sans vie, le silence retombe. Mais mon éducation et ma nature ne s'effacent pas. Dans un dernier acte de respect pour la vie que je viens d'ôter, je ne jette pas le corps comme un déchet. Je l'allonge doucement au sol, je ferme ses yeux écarquillés par la surprise et je croise ses mains sur sa poitrine. Grâce à mes connaissances médicales, j'efface les traces de ma force, m'assurant que rien ne paraisse suspect.
Le dégoût me submerge alors. La soif apaisée, ma conscience revient en force. Je regarde mes mains, encore vibrantes d'une énergie nouvelle, et je suis horrifié. Je viens de briser mon serment le plus sacré.
— C'était un prédateur, je me répète à voix basse, comme une litanie pour ne pas sombrer. Il allait tuer cette femme. C'était juste.
Mais en croisant le regard d'Evander qui m'observe avec une fierté sombre, je sais que je me mens. L'homme bon est mort dans cette ruelle. Je suis devenu le prédateur ultime, et le sang de mon premier meurtre ne sera jamais lavé par la pluie de la Nouvelle-Orléans.
Le corps du criminel est encore chaud sous mes doigts alors que je croise ses mains sur sa poitrine. C'est à cet instant précis que le contrecoup me frappe. Ce n'est pas seulement une nausée physique, c'est une déflagration mentale. En ayant bu son sang jusqu'à la dernière goutte, j'ai brisé une digue. Des images qui ne sont pas les miennes explosent derrière mes paupières : le visage d'une femme terrifiée, le poids d'un revolver, la sensation de l'acier froid contre une tempe, et une jouissance malsaine à voir la peur dans les yeux des autres. Je ressens sa haine, sa violence crue, ses derniers instants de panique.
Je recule violemment, manquant de trébucher sur les pavés inégaux de Pirate's Alley. Je porte mes mains à ma tête, hurlant en silence contre cette invasion psychique.
— Ça s'arrêtera, Keegan. Calme-toi.
Evander est près de moi en un éclair. Ses mains froides se posent sur mes tempes, stabilisant le chaos.
— Tu as pris sa vie, tu as donc pris une partie de ce qu'il était. Le sang est la mémoire. En le vidant, tu as lu son livre. C'est le fardeau du prédateur, mais aussi son privilège : tu sais désormais exactement pourquoi il méritait de mourir.
Je lève les yeux vers lui, haletant. La peur de ce lien mental me terrifie, mais en écoutant sa voix, en voyant la certitude absolue dans son regard, je sens une fascination nouvelle me submerger. Il n'est pas seulement mon créateur ; il est mon ancre, le seul être dans cet univers capable de m'empêcher de sombrer dans la folie. L'odeur de sa peau me frappe alors de plein fouet. Pour un vampire, le sexe et le sang sont imbriqués dans les mêmes replis obscurs du cerveau. Son odeur, imprégnée de ce sang ancien et puissant, agit sur moi comme une drogue pure. Mon rythme cardiaque, pourtant si lent, s'emballe. Une excitation sauvage, primitive, que je ne peux absolument pas contrôler, se diffuse dans mes membres.
Je n'ai plus peur. J'ai faim de lui.
Nous rentrons dans mon appartement avec une précipitation qui frise la violence. Dès que la porte est verrouillée, la sauvagerie d'Evander se déchaîne. Il me projette contre le bois de la porte, ses mains s'ancrant dans mes cheveux avec une force qui me fait rejeter la tête en arrière. Il ne cherche pas la tendresse ; il cherche la possession. Ses lèvres s'écrasent contre les miennes, et je sens ses canines griffer ma langue. Le goût de son sang, resté sur ses lèvres, déclenche chez moi une réaction chimique immédiate.
Il m'arrache mes vêtements avec une telle hâte que le tissu se déchire dans un bruit sec. Je fais de même, avide de sentir sa peau de marbre contre la mienne. Pour un nouveau-né comme moi, sa proximité est le seul moyen de calmer les frissons de ma transformation. Le plaisir devient mon anesthésie, le seul moyen de faire taire les cris du criminel qui résonnent encore dans mon crâne.
Evander me retourne sans ménagement, plaquant ma poitrine contre le froid de la porte. Ses mains, larges et puissantes, parcourent mon dos, chaque effleurement déclenchant des vagues de plaisir si intenses que je manque de perdre connaissance. Il connaît mes nouveaux sens mieux que moi-même ; il manipule mon système nerveux comme un instrument, créant un circuit de récompense dont je deviens instantanément l'esclave.
Quand il me pénètre, c'est une explosion de lumière noire. Le choc est tel que mes yeux se révulsent. Ce n'est pas seulement une union physique, c'est une fusion totale. Puisque son sang coule dans mes veines, chaque mouvement s'accompagne de flashs télépathiques. Les barrières entre nos deux esprits s'effondrent. Je ressens son désir pour moi, un désir dévastateur, millénaire, affamé. Je me vois à travers ses yeux : il me voit magnifique, une proie devenue égale, un joyau de nuit qu'il a lui-même taillé.
Pour moi qui ai toujours été le protecteur, le "soignant" solide, m'abandonner ainsi à sa force supérieure est une libération absolue. Je ne suis plus Keegan le secouriste ; je suis Keegan la créature d'Evander.
Il me soulève, mes jambes s'enroulant autour de sa taille. Sa puissance est incroyable, ses muscles de prédateur travaillant avec une cadence implacable. Il m'entraîne vers le lit, me renversant sur les draps qui me paraissent désormais aussi doux que de la soie. La sauvagerie d'Evander redouble. Il me mord l'épaule, non pour boire, mais pour marquer, pour ancrer la douleur dans le plaisir. Je hurle son nom, mon corps se cambrant sous les assauts répétés de sa virilité.
Nous changeons de position dans une chorégraphie de vitesse et de puissance que seul notre état permet. Je me retrouve au-dessus de lui, essayant de dominer celui qui m'a tout donné, mais il me ramène rapidement à ma place de soumis, ses mains bloquant mes poignets au-dessus de ma tête. La jouissance qui monte en moi est une tempête, un gouffre qui aspire tout ce qu'il reste de mon humanité.
Evander approche de son propre sommet. Son visage, d'ordinaire si calme, est transformé par une extase sauvage. Il grogne, un son animal qui vibre dans sa poitrine et résonne dans la mienne. Au moment ultime, il se cambre, sa puissance se déversant en moi avec une force qui me fait crier de pur plaisir. C'est une énorme jouissance, une décharge d'énergie vitale et de sang noir qui semble sceller nos âmes pour l'éternité. En lui, en moi, le plaisir et le sang ne font plus qu'un.
Je m'effondre contre lui, vidé de toute force, mon visage niché dans le creux de son cou. Je n'entends plus le criminel. Je n'entends plus la ville. Je n'entends que le battement lent et puissant d'Evander. Je suis enfin chez moi, dans l'obscurité, dans son étreinte.
L'aube commence à poindre sur La Nouvelle-Orléans, et pour la première fois de ma vie, je ressens cette lumière naissante comme une menace de mort imminente. Chaque particule de clarté qui filtre à travers les persiennes de mon petit appartement me semble être une aiguille chauffée à blanc. Evander, debout près de la fenêtre, observe le ciel virer au gris perle. Ses yeux, d'un vert sombre à cet instant, se tournent vers moi avec une autorité calme.
— Ne reste pas ici, Keegan. Cet endroit appartient à un homme qui n'existe plus. Un homme qui avait besoin de serrures, de souvenirs et d'un toit pour se protéger de la pluie. Tes souvenirs ici sont des ancres qui t'empêcheront de nager dans les profondeurs de ta nouvelle nature. Viens dormir avec moi. Tu as besoin de l'ombre d'un véritable sanctuaire pour traverser ta première journée de néophyte.
Sa voix est un commandement enveloppé dans de la soie. Je ne discute pas. Je n'en ai plus la force, ni la volonté. Je suis lié à lui par chaque fibre de mon nouveau corps, par chaque goutte de ce sang brûlant et ancien qui a réécrit mon code génétique. Nous quittons le Vieux Carré alors que les derniers fêtards de Bourbon Street s'écroulent, pour nous enfoncer dans le silence solennel du Garden District.
Là, les chênes centenaires étirent leurs branches chargées de mousse espagnole comme des mains de géants protecteurs au-dessus des grilles. Nous nous arrêtons devant une bâtisse de style créole, monumentale, aux murs d'un gris anthracite qui semblent avoir été sculptés dans la brume elle-même. C'est un manoir qui impose le silence. Quand Evander pousse la double porte monumentale en chêne, le monde extérieur s'évanouit instantanément.
L'intérieur est une cathédrale dédiée à l'obscurité. Les plafonds culminent à quatre mètres de haut, ornés de moulures complexes. L'air y est frais, immobile, saturé de l'odeur du bois d'acajou et de la cire ancienne. Des lustres en cristal de Bohême pendent comme des joyaux gelés, leurs bougies brûlant d'une flamme éternelle qui ne vacille jamais, même quand nous passons près d'elles avec la rapidité des ombres. Les planchers en acajou, polis jusqu'à ressembler à de l'eau sombre, ne produisent pas le moindre craquement sous nos pas.
C'est en traversant le grand hall que je m'arrête net, le sang glacé. Sur le mur, un miroir immense au cadre doré reflète la pièce avec une précision cruelle. Je tourne la tête, m'attendant à voir mon visage pâle, mes yeux bleu électrique, la silhouette d'Evander à mes côtés... mais la glace ne renvoie que le vide.
Rien. Je vois les meubles anciens, les bougies qui vacillent, le papier peint damassé derrière nous, mais là où nous nous tenons, il n'y a qu'un espace désert. Je lève la main devant mes yeux, je touche mon visage, je sens la pression ferme de la main d'Evander sur mon épaule, mais le miroir prétend que nous n'existons pas. Je suis devenu une absence.
Je sursaute, le cœur manquant un battement de pure terreur. Je regarde mes mains réelles, puis je regarde à nouveau la glace. Le vide me répond.
— Pourquoi... pourquoi on ne se voit pas ? je balbutie, la voix étranglée par une angoisse primitive. Je suis là, je me sens... pourquoi le monde ne me voit plus ?
Evander s'arrête et plonge son regard dans le mien. Ses yeux sont les seuls miroirs où je peux encore trouver mon reflet.
— C'est une question de fréquence, Keegan. Les humains appellent cela la perte de l'âme, mais c'est une loi physique. Nous ne vibrons plus sur la même longueur d'onde que la lumière du monde des vivants. Le mercure et l'argent de ces glaces ne captent plus notre présence car nous appartenons désormais au plan des ombres. Tu es passé de l'autre côté du voile, Keegan. Le monde matériel a renoncé à ton image. Désormais, tu n'existes que dans mes yeux et dans ceux de tes semblables.
Je frissonne, me sentant comme un fantôme condamné à errer dans sa propre vie. Monter l'escalier monumental pour rejoindre sa chambre est un acte de soumission totale. Chaque marche est un pas de plus vers l'oubli définitif de Keegan Emerson. La maison devient une extension d'Evander : magnifique, intimidante, impossible à quitter.
Nous entrons dans la chambre principale. Les hautes fenêtres sont occultées par d'épais rideaux de velours cramoisi qui ne laissent aucune chance au soleil. Le lit est une île d'ébène. En tant que sa progéniture, je ressens un besoin vital de rester proche de la source de ma vie. Je me glisse contre lui, m'enroulant dans ses bras pour calmer mes propres frissons de nouveau-né. Je cherche son rythme cardiaque, ce battement lent et puissant qui est devenu mon unique métronome, ma seule certitude dans cet univers où je suis devenu invisible.
— Dors, Keegan, murmure-t-il alors que l'aube frappe inutilement contre les murs épais.
Mais ce repos n'est pas paisible. C'est un sommeil peuplé de rêves partagés, une expérience psychique intense où nos consciences se mélangent. À cause de son sang en moi, les barrières tombent. Je ne rêve pas de ma vie, je rêve de la sienne. Je vois des bals en Europe il y a deux siècles, je sens le froid des hivers que je n'ai jamais connus, je vois des visages disparus dont il a bu la vie. Je me réveille par intermittence, baigné de sueur froide, ne sachant plus si je suis Keegan Emerson ou le prédateur séculaire qui m'enlace. Je ressens sa solitude, sa mélancolie infinie de voir les siècles défiler comme des ombres, et je comprends enfin pourquoi il m'a choisi. Je ne suis pas seulement son amant, je suis son lien avec le présent, sa seule ancre dans un monde dont il a disparu il y a bien longtemps.
Je m'abandonne à lui, acceptant d'être celui dont on prend soin, celui qui se soumet, tandis que dehors, le soleil de Louisiane brûle un monde dont je suis désormais, pour l'éternité, exclu.
Le réveil n'est pas une transition, c'est une rupture. Je suis expulsé du Sommeil de Mort avec une violence qui me fait me redresser d'un bond sur le lit d'ébène. L'obscurité de la chambre d'Evander est totale, mais pour mes yeux neufs, elle est saturée de nuances de gris et de pourpre. À mes côtés, la place est vide, encore imprégnée de son odeur de terre froide et de jasmin. Evander n'est plus là, mais son absence pèse plus lourd que sa présence.
C'est alors que je la sens. La Faim.
Ce n'est plus la simple soif de cendre que j'ai ressentie après ma transformation. C'est une bête vivante, un parasite logé au creux de mon estomac qui déploie ses griffes vers ma gorge. Ma bouche s'emplit d'une salive épaisse et acide, et mes gencives me lancent avec une férocité renouvelée. Le sang du criminel de la veille n'était qu'un apéritif ; mon corps réclame un combustible plus pur, plus abondant. Cette faim est dévorante, elle oblitère ma raison. Je suis un gouffre qui crie.
Je me lève, mes mouvements étant d'une fluidité effrayante. Je ne marche pas, je glisse sur le parquet d'acajou. Poussé par un instinct que je ne contrôle pas encore, je sors de la chambre. Le manoir, dans le silence du crépuscule qui s'installe au-dehors, semble respirer avec moi. Chaque craquement lointain, chaque murmure du vent contre les murs de briques anthracite résonne dans mes oreilles comme un coup de tonnerre.
Je commence à explorer les étages, guidé par une curiosité morbide qui lutte avec mon besoin de sang. Je descends l'escalier monumental, mes doigts effleurant la rampe sculptée, et je me dirige vers une aile du manoir que nous n'avons pas visitée. Derrière une double porte dérobée, dissimulée sous une tapisserie médiévale, je découvre un couloir étroit qui semble avoir été oublié par le temps.
Ici, l'air est plus lourd, chargé d'une poussière séculaire. Je pousse une porte en fer forgé qui gémit sur ses gonds et je pénètre dans une pièce qui ressemble à un mausolée de souvenirs. Des étagères montent jusqu'au plafond, chargées de bocaux de verre soufflé. À l'intérieur, flottant dans un liquide ambré, se trouvent des trophées d'une cruauté raffinée : des mèches de cheveux liées par des rubans, des alliances gravées, et des carnets dont l'encre a bavé.
Je comprends avec effroi que ce sont les reliques des précédentes progénitures d'Evander. Il n'en reste que cela : des fragments de vies volées, conservés comme des insectes dans l'ambre. Je réalise que je ne suis que le dernier d'une longue lignée, une beauté passagère destinée, un jour, à finir dans un bocal sur une étagère poussiéreuse.
— Tu n'as rien à faire ici, Keegan.
La voix d'Evander claque derrière moi, froide comme une lame de rasoir. Je me retourne brusquement. Il se tient sur le seuil, sa silhouette bloquant la seule sortie. Son visage est un masque de marbre sévère, et pour la première fois, je sens une véritable menace émaner de lui. Son mécontentement est palpable, une onde de choc qui fait vibrer l'air de la pièce.
— Cette pièce contient les échecs du passé. Ceux qui n'ont pas su embrasser leur nature, murmure-t-il en s'approchant lentement. Tu ne devrais pas souiller ton esprit avec ces débris d'humanité.
Je recule, mon dos heurtant l'étagère de verre, mais la faim en moi est si forte qu'elle finit par surpasser ma peur de sa colère. Je tremble, mes canines déchirant presque ma lèvre inférieure.
— J'ai... j'ai faim, Evander. Je ne peux plus respirer.
Son expression s'adoucit instantanément. La sévérité disparaît pour laisser place à cette sollicitude prédatrice qui me fascine tant. Il esquisse un sourire sombre et pose sa main sur ma nuque, me forçant à le regarder.
— Je sais. C'est pour cela que je m'étais absenté. Je t'ai rapporté un cadeau pour fêter ton premier réveil complet sous mon toit. Un présent digne de ton éthique si particulière.
Il m'entraîne vers le grand hall. Là, jeté au sol comme un paquet de linge sale, se trouve un homme ligoté et bâillonné. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, aux traits marqués par le vice et la violence. Je reconnais son visage sur les avis de recherche que je voyais défiler au poste de secours : un violeur récidiviste qui hantait les parcs de la ville.
— Un monstre pour un monstre, chuchote Evander à mon oreille, sa poitrine pressée contre mon dos. Il est à toi, Keegan. Nourris-toi. Ne laisse pas cette beauté époustouflante se flétrir par manque de vie.
L'odeur du sang de l'homme, chargé de peur et de haine, remplit mes narines. Ma vision se brouille. La reconnaissance du crime de cet homme achève de briser mes dernières résistances. Sous le regard approbateur de mon maître, je m'élance sur ma proie.
Fin du chapitre 2.
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