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Réel
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Entre les lignes — Chapitre 11

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Entre les lignes

Chapitre 11

Chapitre 11
L'allée de gravier a crissé sous mes pneus comme un signal de délivrance. À peine avais-je coupé le moteur que la porte de la maison s'est ouverte, projetant une silhouette familière dans le carré de lumière de l'entrée. Nans m'attendait, fébrile. Je n'avais pas encore posé le pied à terre qu'il était déjà sur moi. Dès que j'ai franchi le seuil, il m'a fait rentrer d'un geste brusque, comme s'il craignait que le monde extérieur ne me reprenne, et il m'a broyé contre lui. Ses bras étaient des étaux, sa poitrine un bouclier. Il m'embrassait avec une urgence dévastatrice, comme s'il ne m'avait pas vu depuis des jours et des jours, alors que nous nous étions quittés à peine quarante-huit heures plus tôt.
— Tu es là, Dorian... Tu es enfin là, murmurait-il entre deux baisers fiévreux, sa voix vibrant d'une émotion brute. Je suis l'homme le plus heureux de la terre. Avoir tout ce week-end avec toi... c'est tout ce que je voulais.
Ses mains, larges et impatientes, ont commencé à parcourir mon corps avec une possession absolue. Elles descendaient le long de mon dos, agrippaient mes hanches, remontaient sous ma chemise pour sentir la chaleur de ma peau. Sous cette emprise, j'ai senti mes jambes se dérober. Un gémissement sourd est monté de ma gorge, s'étouffant contre ses lèvres qui ne me lâchaient plus.
— J'ai tellement envie de toi, Dorian... Ça me fait mal, a-t-il grogné, le souffle court. J'ai mal de toi à chaque seconde.
D'un mouvement fluide et puissant, il m'a soulevé, m'arrachant au sol comme si je ne pesais rien. Je me suis accroché à son cou, mes jambes s'enroulant autour de sa taille, tandis qu'il me portait jusqu'à l'étage. Dans la chambre, l'air était chargé d'une tension électrique. Nous nous sommes déshabillés dans une frénésie qui confinait à la rage, jetant nos vêtements aux quatre coins de la pièce, une traînée de tissu marquant notre passage jusqu'au lit.
Nans s'est jeté sur moi, sa bouche parcourant chaque centimètre de mon corps avec une faim de loup. Mais je ne voulais pas rester là, passif sous ses caresses. Le désir me brûlait les veines. Je me suis redressé, le repoussant doucement sur les oreillers pour me glisser entre ses jambes. J'ai saisi son sexe, déjà tendu et palpitant, pour le prendre en bouche. Je voulais sentir chaque veine, chaque tressaillement de son plaisir. J'ai exploré sa virilité avec une lenteur calculée, sentant son goût de sel et de désir. Ma langue tournait avec insistance autour du gland, s'attardant sur le frein, tandis que mes mains massaient ses testicules avec une pression ferme. Nans a rejeté la tête en arrière, ses doigts s'enfonçant dans mes cheveux roux pour me guider, son souffle devenant un râle saccadé à mesure que j'accélérais le mouvement, aspirant son membre avec une ferveur presque religieuse, remontant et descendant avec une gourmandise qui le faisait gémir mon nom.
Lorsqu'il n'en a plus pu, il m'a forcé à me relever. C'était son tour. Il m'a renversé et a pris mon sexe avec une intensité qui m'a fait cambrer le dos, mes ongles s'enfonçant dans les draps. Sa langue était experte, son aspiration profonde, jouant avec mon excitation, me menant au bord d'une jouissance précoce que j'ai dû contenir en lui saisissant les épaules. Puis, d'un geste ferme, il m'a fait basculer à quatre pattes sur le lit. Je me suis senti vulnérable et exalté. Nans s'est agenouillé derrière moi, ses mains écartant mes fesses avec une autorité qui me faisait frissonner. Sa langue a alors trouvé mon petit trou, le léchant avec une précision et une chaleur qui m'ont arraché des cris. Il me préparait avec soin, sa salive lubrifiant mon intimité, son souffle chaud sur ma peau me rendant fou. Il s'attardait, voulant que je sois totalement ouvert, totalement prêt à le recevoir, sa langue explorant chaque repli de ma chair avec une dévotion incroyable.
Puis, la pénétration a été un choc de force et d'intensité. Il est entré en moi d'un seul coup, profond, comblant le vide en une seconde. Nous nous sommes figés un instant, le temps de reprendre notre souffle, mais surtout pour nous regarder. Malgré la position, je me suis tordu pour plonger mes yeux dans les siens. C'était un combat de regards, une lutte d'âmes autant que de corps. Nans a commencé ses va-et-vient, chaque coup de boutoir étant une déclaration d'amour violente. Le lit craquait, nos peaux claquaient l'une contre l'autre, mais nos yeux ne se quittaient pas. J'y voyais sa douleur, sa joie, sa possession totale.
Le rythme est devenu sauvage, animal. Nans me maintenait fermement par les hanches, s'enfonçant en moi jusqu'à la garde, tandis que je cherchais son regard dans le miroir de l'armoire ou en me retournant le plus possible. La jouissance montait, une vague immense et dévastatrice. Lorsque l'explosion est venue, elle a été plus forte que tout ce que nous avions connu. Nous avons hurlé ensemble, nos corps se contractant dans un spasme interminable, nos yeux toujours ancrés l'un dans l'autre au moment du grand saut final.
Nous nous sommes écroulés l'un contre l'autre, en sueur, haletants, dans un enchevêtrement de membres. Je me suis blotti dans ses bras, ma tête sur son épaule, le regardant encore, fasciné par la paix qui se lisait sur son visage.
— Je suis tellement heureux que tu sois là pour ces deux prochains jours, Dorian, a-t-il murmuré, ses doigts traçant des cercles tendres sur mon torse. On va enfin pouvoir respirer.
Le silence s'est installé, mais un silence lourd de réalités quotidiennes. Nans a pris une grande inspiration avant de poursuivre, le regard plus sombre, comme si une ombre passait sur son bonheur.
— Ma femme soupçonne quelque chose, Dorian. Malgré tous mes mensonges, elle n'est pas aveugle. Elle sent que je suis ailleurs, que mon corps est là mais que mon esprit a déserté la maison. Mais je ne peux pas faire autrement. Je t'aime trop. C'est plus fort que moi, plus fort que tout ce que j'ai construit ici.
Il a marqué une pause, serrant ma main dans la sienne avec une force qui disait tout son engagement.
— Elle ne m'a pas encore mis au pied du mur, mais je sens que ça vient. Et si un jour Magalie venait à le découvrir... si elle me disait de choisir entre ma vie de mari et toi... je sais déjà qui je choisirais. Sans aucune hésitation. C'est toi, Dorian. Ce sera toujours toi.
Le cœur me battait à tout rompre en entendant cet aveu. J'ai voulu répondre, lui dire que je ferais la même chose, que je serais prêt à tout quitter pour lui, mais il ne m'a pas laissé parler. Il a posé ses lèvres sur les miennes dans un baiser plein de passion et de promesses muettes, scellant nos destins dans le secret de cette chambre.
— Chut... Pas maintenant, a-t-il souri avec une tendresse infinie en caressant mon visage. On a tout le temps du monde ce week-end. Et maintenant, mon amour, il va être temps d'aller manger. Je t'ai préparé quelque chose de spécial.
Je l'ai regardé se lever, sa silhouette se découpant dans la pénombre de la pièce, et j'ai su que le chemin du retour serait, le lundi matin, le plus difficile de toute mon existence. Mais pour l'instant, il n'y avait que nous, ce foyer temporaire, et la promesse de quarante-huit heures de vérité.
La cuisine de Nans était baignée d'une lumière dorée, presque irréelle. Pour ce premier soir, il n'avait pas voulu d'une lumière artificielle crue ; il avait disposé plusieurs chandelles sur la vieille table en bois, dont les flammes dansaient doucement, projetant nos ombres entrelacées sur les murs. C'était un décor de rêve niché au cœur d'un mensonge, mais à cet instant, assis en face de lui, je refusais de voir au-delà de ce périmètre de chaleur.
Nans avait préparé un dîner simple mais délicieux, de ceux que l'on partage quand on n'a plus besoin de s'impressionner, seulement de se nourrir l'un de l'autre. Il y avait une bouteille de vin rouge déjà ouverte, dont les arômes de fruits noirs se mêlaient à l'odeur de la cire chaude.
— C'est étrange, non ? murmurai-je en faisant tourner mon verre entre mes doigts. On dirait que c'est notre vie. Que c'est ici que je devrais être chaque soir, à t'attendre ou à te regarder cuisiner.
Nans posa sa main sur la mienne, sa peau chaude contre la mienne agissant comme une ancre.
— C'est ce qui aurait dû être, Dorian. On rattrape le temps, seconde après seconde. Regarde-nous... on n'a plus besoin de se cacher derrière un écran ou dans une auberge de passage. Pour ce soir, ce toit est le nôtre.
La conversation a coulé, longue, profonde, parsemée de rires étouffés et de confidences que nous n'avions jamais osé formuler. Nous avons parlé de nos goûts, de ces petites choses du quotidien que l'on ignore quand on ne vit pas ensemble. Il m'a avoué qu'il aimait le silence du matin, et je lui ai dit que j'écrivais mieux quand la pluie frappait aux vitres. Chaque mot était une pierre de plus à l'édifice de notre intimité. Il n'y avait plus de "je", il n'y avait que "nous".
— Tu te souviens de ce que tu m'as dit tout à l'heure ? repris-je, le regard plongé dans le sien. À propos de faire un choix si Magalie découvrait tout ?
Nans serra ma main un peu plus fort. Son regard était d'une honnêteté brutale, sans l'ombre d'un doute.
— Je le pense chaque matin en me réveillant à côté d'elle, Dorian. Ce n'est pas par méchanceté envers elle, c'est juste que je suis une moitié d'homme quand tu n'es pas là. Je préfère vivre dans une tempête avec toi que dans un calme plat sans toi. Je choisirais l'incendie, sans hésiter.
Il se leva pour venir s'asseoir à côté de moi, sur le même banc. Il passa son bras autour de mes épaules, m'attirant contre lui. Je posai ma tête sur son torse, écoutant le rythme apaisé de son cœur. Ses doigts jouaient avec mes mèches rousses, descendant parfois pour caresser ma joue ou mon cou avec une lenteur infinie. C'était une tendresse domestique, calme, presque plus érotique que l'acte charnel lui-même, car elle impliquait une durée, une appartenance.
C'est à ce moment précis que mon téléphone, posé sur le buffet un peu plus loin, s'est mis à vibrer. Le son a semblé exploser dans le silence romantique de la pièce. Je n'ai pas bougé, mais Nans a senti mon corps se tendre.
— Ne réponds pas, a-t-il soufflé contre mon front. Laisse le monde dehors.
Mais le téléphone a vibré à nouveau. Puis une troisième fois. La lumière de l'écran perçait la pénombre, agressive. Je finis par me lever, le cœur lourd, pour aller voir. C'était Noélie. Une série de messages s'affichait sur l'écran verrouillé.
23:22 : "Tu es bien arrivé au chalet ? Le trajet s'est bien passé ?" 23:45 : "Je n'ai pas de nouvelles, je m'inquiète. Réponds-moi quand tu peux." 00:05 : "Dorian, je sais que tu as dit qu'il n'y avait pas de réseau, mais ton téléphone est allumé. Pourquoi tu ne réponds pas ? Je suis toujours mal par rapport à ce matin..."
Je restai là, l'appareil à la main, me sentant comme le dernier des lâches. Chaque message était un coup de poignard dans ma conscience. La détresse de Noélie était palpable, son besoin d'être rassurée criait à travers l'écran. Je savais qu'elle souffrait, qu'elle essayait de réparer les morceaux de notre dispute matinale, ignorant que son mari était en train de dîner aux chandelles avec l'homme de sa vie.
Nans s'approcha de moi, posant ses mains sur mes hanches, son menton sur mon épaule. Il lut les messages par-dessus mon épaule.
— Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda-t-il doucement.
— Je dois répondre quelque chose... juste pour qu'elle arrête d'appeler ou de s'inquiéter. Si je ne réponds pas, elle va finir par appeler l'éditeur ou les secours.
D'une main tremblante, je tapai un message court, froid, clinique, qui me fit horreur en le lisant : « Bien arrivé. Très peu de réseau ici, je dois monter sur une colline pour capter. On commence une session de nuit. Ne t'inquiète pas, je t'embrasse. On se parle lundi. »
J'éteignis le téléphone et le retournai face contre le meuble. Le silence revint, mais il était désormais entaché. La bulle de bonheur s'était fissurée. Nans me fit pivoter pour que je lui fasse face. Il prit mon visage dans ses mains, m'obligeant à le regarder.
— Regarde-moi, Dorian. Ne la laisse pas entrer ici. Pas ce soir. Ce soir, il n'y a que nous deux dans cette cuisine. Je sais que c'est dur, je sais que tu te sens coupable, mais regarde ce qu'on a. Regarde comme on s'aime.
Il m'embrassa avec une douceur infinie, un baiser qui goûtait le vin et le regret, mais qui réussit à m'ancrer à nouveau dans le présent. Nous sommes retournés à table, terminant le vin en parlant de l'avenir, de ce que nous ferions demain, de cette journée entière que nous aurions pour nous. On a imaginé des voyages, des matins sans fin, des vies où nous n'aurions plus à mentir.
La tendresse de Nans était mon rempart. Il ne cessait de me toucher, de me rassurer, de me dire à quel point j'étais beau sous la lueur des bougies. Nous avons passé le reste de la soirée à refaire le monde, assis par terre sur le tapis du salon, nos corps emmêlés, loin du téléphone et des messages de Noélie qui, je le savais, continueraient peut-être de tomber dans le vide.
— Je t'aime, Dorian, dit-il en éteignant la dernière bougie avant de m'emmener vers l'étage.
— Je t'aime, Nans.
Alors que nous montions l'escalier, je savais que chaque pas m'éloignait de la légalité et de la morale, mais chaque pas me rapprochait de mon âme. Ce week-end ne faisait que commencer, et j'étais prêt à tout brûler pour qu'il ne s'arrête jamais.
Après ce dîner suspendu entre la lumière des bougies et l'ombre des messages de Noélie, nous sommes montés nous coucher. Dans la pénombre de la chambre, l'urgence de la chair avait laissé place à une langueur infinie. Nous nous sommes glissés sous les draps, nos corps se cherchant avec une douceur presque révérencieuse. Nous sommes restés là, face à face, le regard plongé dans celui de l'autre, tandis que nos mains parcouraient nos visages, nos épaules, nos torses, avec une lenteur de sculpteur. Nans traçait du bout des doigts le contour de mes lèvres, et je caressais ses tempes, là où quelques cheveux gris commençaient à poindre.
— Dormir à côté de toi, Dorian... c'est le luxe que je n'osais plus espérer, a-t-il soufflé.
Nous nous sommes embrassés une dernière fois, un baiser de paix et de promesse, avant de nous dire bonne nuit. Le dernier mot prononcé dans le silence de la pièce fut ce "je t'aime" que nous avons échangé comme un serment avant que le sommeil ne nous emporte, enfin réunis dans le même lit pour une nuit entière.
Au réveil, le samedi matin a filtré à travers les volets avec une douceur printanière. Pour la première fois, ce n'était pas un réveil brutal ou solitaire. Nous nous sommes levés ensemble, portés par une harmonie naturelle, comme si nous avions fait cela toute notre vie. Nous sommes descendus dans la cuisine où Nans a allumé une petite enceinte. Une musique douce, acoustique et non agressive, a commencé à envelopper la pièce, se mêlant au bruit de l'eau qui bout et à l'odeur du pain grillé. Nous avons préparé le petit-déjeuner à quatre mains, nos corps se frôlant sans cesse entre le buffet et la table, échangeant des sourires complices et des baisers au goût de café.
Après ce repas partagé dans la sérénité du matin, nous sommes retournés à l'étage pour nous laver ensemble. Sous le jet d'eau chaude, la tendresse a continué de couler. Nous nous savonnions l'un l'autre avec une attention délicate, nos mains glissant sur les peaux mouillées, transformant cet acte quotidien en une cérémonie d'appartenance. C'était un moment de pure complicité domestique, sans l'ombre de la culpabilité qui nous guettait d'ordinaire.
Une fois habillés, le calme s'est installé dans la maison. Nans s'est installé dans son grand fauteuil en cuir près de la fenêtre, un livre à la main. Comme il me l'avait confié la veille, il aimait son calme matinal, ce moment où le monde semble encore en suspens. J'ai alors sorti mon ordinateur et je me suis installé à la table de la salle à manger, d'où je pouvais le contempler sans qu'il ne s'en sente observé.
Je me suis remis à écrire, mais ma plume — ou plutôt mes doigts sur le clavier — était entièrement dictée par l'homme assis à quelques mètres de moi. Mon chapitre ne parlait que de lui. Je passais de longues minutes à le contempler, capturant chaque détail pour les injecter dans mon récit. Je décrivais la façon dont la lumière du matin accrochait le vert de ses iris alors qu'il parcourait ses pages, la ride légère qui se formait entre ses sourcils quand il était concentré, et le mouvement inconscient de sa main qui frottait sa mâchoire ombrée par une barbe de deux jours.
Chaque description dans mon livre devenait un hommage. J'écrivais sur la solidité de ses épaules sous son pull de coton, sur la longueur de ses jambes croisées avec nonchalance, et sur cette aura de paix qu'il dégageait. Il était mon modèle vivant, ma muse silencieuse. À chaque fois qu'il levait les yeux pour m'adresser un sourire discret avant de se replonger dans sa lecture, je sentais une décharge d'inspiration me traverser. J'écrivais notre vérité, déguisée en fiction, avec une précision chirurgicale. Je décrivais le silence de la pièce, seulement troublé par le crépitement du papier et les notes légères de la musique qui continuait de jouer en sourdine.
Je ne voyais plus le temps passer. Le texte coulait, nourri par cette contemplation amoureuse. J'en oubliais Lyon, j'en oubliais mon éditeur, et j'étouffais le souvenir de Noélie dans un coin reculé de mon esprit. Ici, dans ce salon, j'écrivais l'apothéose de mon œuvre, le moment où l'écrivain ne cherche plus ses mots dans sa souffrance, mais dans la plénitude du présent. Nans était là, réel, tangible, et chaque ligne que je traçais était une manière de le graver à jamais dans l'éternité du papier, pour que même si ce week-end devait s'arrêter, cet instant de grâce, lui, ne meure jamais.
Le déjeuner s'était étiré dans une langueur délicieuse, fait de restes picorés à même les plats et de rires échangés entre deux bouchées. L'après-midi s'ouvrait devant nous comme une terre vierge, un espace de liberté que nous avions décidé de consacrer à la nature. Nans m'avait proposé une promenade dans la forêt qui bordait sa propriété, un immense massif forestier où les sentiers s'entrecroisent sous des voûtes de chênes et de hêtres séculaires.
Pour la première fois depuis des mois, nous avons franchi le seuil de la maison sans regarder nerveusement à droite ou à gauche. Ici, loin des regards indiscrets de ma ville et de la surveillance tacite de Noélie, nous pouvions enfin être nous-mêmes. Dès que nous avons pénétré sous le couvert des arbres, Nans a cherché ma main. Nos doigts se sont entrelacés naturellement, une jonction parfaite, une soudure de chair et d'os. Marcher ainsi, main dans la main, au grand jour, avait un goût de victoire. Le sol forestier, jonché de feuilles sèches et de mousse humide, étouffait le bruit de nos pas.
— Tu imagines, Dorian ? Si on pouvait faire ça tous les jours ? Sans avoir peur de croiser une connaissance ou de devoir inventer une excuse au retour ?
— J'y pense à chaque seconde, Nans. Cette forêt ressemble au paradis parce qu'elle nous cache, mais j'aimerais tellement n'avoir plus jamais besoin de me cacher.
Nous marchions à un rythme lent, nous arrêtant parfois pour contempler un rayon de soleil perçant la canopée ou pour écouter le chant d'un oiseau caché dans les hautes branches. La complicité était totale. Nans me racontait ses souvenirs d'enfance dans ces bois, les cabanes qu'il y construisait, tandis que je lui parlais de la façon dont la nature m'aidait souvent à dénouer les intrigues de mes livres. Nous étions deux hommes ordinaires vivant un moment extraordinaire. La tendresse était partout : dans un regard, dans la pression de sa main sur la mienne, dans la façon dont il s'arrêtait pour écarter une branche basse afin que je puisse passer sans encombre.
Cependant, alors que nous revenions vers la maison en fin d'après-midi, la réalité a repris ses droits sous une forme inattendue. En arrivant devant ma voiture garée un peu plus haut dans l'allée, j'ai remarqué une tache sombre sur le gravier. Une flaque de liquide de refroidissement s'étalait sous le moteur. Un frisson d'angoisse m'a parcouru.
— Nans, regarde... Ma voiture fuyait déjà un peu, mais là, c'est sérieux.
J'ai ouvert le capot et une petite fumerie s'en est échappée. Une durite avait lâché. La panique a commencé à monter en moi. Si la voiture ne démarrait pas lundi matin, si je restais coincé ici, tout mon mensonge s'effondrerait. Noélie m'attendait à Lyon, ou du moins pensait que je rentrais d'Annecy. Si je ne rentrais pas, elle appellerait l'éditeur, elle découvrirait que le séminaire n'avait jamais existé. Et surtout, Magalie rentrait lundi matin. Je ne pouvais pas être là à son retour.
— Calme-toi, Dorian, a dit Nans en posant ses mains sur mes épaules. On ne va pas laisser un bout de caoutchouc gâcher notre week-end. Je m'y connais un peu, et j'ai un voisin, un vieux mécanicien à la retraite, qui a tout ce qu'il faut dans son garage.
L'incident a jeté un froid passager, une piqûre de rappel que notre bulle était fragile. Nans a passé une partie de la soirée à démonter la pièce défectueuse sous la lumière d'une lampe frontale, tandis que je l'aidais comme je pouvais, lui tendant les outils, admirant sa dextérité et la force de ses mains noires de cambouis. Il y avait quelque chose de profondément viril et rassurant dans sa manière de prendre les choses en main pour me protéger.
— Ne t'en fais pas, m'a-t-il dit en s'essuyant les mains sur un vieux chiffon après une heure de travail acharné. J'ai colmaté le plus gros et renforcé la durite avec ce que j'avais. Demain matin, on ira chez mon voisin pour faire une réparation propre. Ça tiendra largement pour ton retour lundi. Tout va s'arranger.
Le soulagement qui a suivi a été immense. Nous sommes rentrés nous laver, riant de cette petite frayeur qui, au lieu de nous séparer, nous avait encore plus rapprochés. Nous avons passé la soirée sur le canapé, épuisés mais heureux, regardant les flammes dans la cheminée. Nans me serrait contre lui, embrassant mes cheveux.
— Tu vois, rien ne peut nous arriver tant qu'on est ensemble.
Pourtant, au fond de moi, je savais que le compte à rebours avait commencé. Magalie revenait lundi. Noélie attendait des nouvelles. La réparation de la voiture était le symbole de notre situation : un bricolage précaire pour faire tenir une vie qui menaçait d'exploser à tout moment. Mais pour ce soir, le danger était écarté. La voiture roulerait, le secret serait gardé, et il nous restait encore une journée et une nuit entière à brûler ensemble avant que le monde ne nous rappelle à l'ordre. J'ai fermé les yeux, me laissant bercer par le souffle régulier de Nans, savourant cette victoire provisoire sur le destin.
Fin du chapitre 11.
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