À dix-huit ans, Kevin aurait été incapable d'expliquer ce qui n'allait pas. De l'extérieur, il ressemblait pourtant à beaucoup de jeunes hommes québécois de son âge. Il venait d'une bonne famille de Sorel et avait principalement été élevé par sa mère depuis la mort de son père, survenue alors qu'il était encore jeune. À la maison, ils n'étaient désormais plus que trois : sa mère, sa sœur et lui. Pourtant, depuis quelque temps, deux phrases revenaient constamment dans sa tête : Ceci n'est pas mon corps. Ceci n'est pas ma vie.
La disparition de son père avait profondément changé l'équilibre familial. Sa mère s'était rapprochée de sa propre famille, son refuge depuis toujours, tout en coupant progressivement les liens avec celle de son mari décédé. Kevin, lui, avait réagi autrement. Plutôt que de chercher du réconfort auprès des autres, il s'était refermé sur lui-même. Peu d'amis, encore moins de confidences et pratiquement aucun véritable contact amoureux avec le sexe opposé. Il observait beaucoup, parlait peu et gardait surtout ses questions pour lui.
Dans sa famille maternelle, certains sujets semblaient appartenir à un autre monde. La sexualité, la diversité, les relations qui sortaient du modèle traditionnel : tout cela était rarement abordé ouvertement. Kevin avait donc appris très tôt à filtrer ce qu'il disait. Certaines pensées pouvaient rester dans sa tête, mais certainement pas être prononcées autour d'une table familiale. Plus les années passaient, plus cette retenue devenait lourde. Il ne savait toujours pas exactement qui il était, mais il savait qu'il ne pourrait jamais le découvrir en continuant à vivre ainsi.
Une idée avait commencé à prendre de plus en plus de place. Peut-être serait-il plus facile d'exprimer ses émotions s'il était une femme. Pouvoir être sensible sans se surveiller. Pouvoir parler de désir, de peur ou d'attachement sans se demander si cela correspondait à l'image qu'on attendait d'un homme. À cette époque, Kevin ne mettait pas encore le mot transition sur cette réflexion. Il ne savait même pas si son malaise concernait son genre, sa sexualité, son éducation ou un mélange de tout cela.
Il avait cependant compris une chose : pour trouver ses propres réponses, il devait prendre ses distances. Quelques mois après ses dix-huit ans, Kevin quitta donc Sorel pour Montréal. Officiellement, il partait pour ses études. Cette raison était parfaitement vraie, mais elle était incomplète. Montréal représentait également l'anonymat dont il avait besoin. Dans une métropole où se croisaient des gens provenant d'une multitude de cultures, de communautés et de parcours, personne ne connaissait son histoire. Pour la première fois, Kevin pouvait devenir simplement Kevin, sans avoir constamment sa famille derrière son épaule.
Il s'installa seul dans un petit appartement qui lui parut immense malgré ses dimensions modestes. Il n'y avait plus de mère dans la pièce voisine, plus de sœur susceptible d'entrer et surtout plus de regard familial pour déterminer ce qui était acceptable. La première soirée, il resta longtemps assis au milieu de ses quelques boîtes encore fermées. Le silence était étrange. À Sorel, il avait souvent rêvé d'être seul. Maintenant qu'il l'était réellement, cette liberté lui faisait presque peur.
Kevin venait à Montréal pour étudier au Cégep du Vieux Montréal. Son objectif était déjà ambitieux : poursuivre ensuite des études universitaires dans le domaine de la sexologie. Ce choix n'était probablement pas étranger aux questions qu'il portait depuis des années. Il voulait comprendre les autres, certes, mais peut-être cherchait-il surtout les outils qui lui permettraient un jour de se comprendre lui-même. Chaque cours semblait pouvoir contenir une petite partie d'une réponse qu'il n'avait jamais trouvée chez lui.
Puis arriva son premier week-end montréalais. Pour la première fois depuis son déménagement, aucune obligation ne l'attendait. Kevin aurait pu rester dans son appartement, commander quelque chose à manger et passer la soirée devant la télévision. C'était précisément le genre de décision qu'il aurait prise quelques semaines auparavant. Cette fois, pourtant, il refusa. Il n'avait pas quitté sa ville et sa famille pour continuer à se cacher entre quatre murs.
Il avait déjà vécu quelques rapprochements avec un ami durant son adolescence. Rien qui lui ait permis de mettre une étiquette définitive sur ce qu'il ressentait, mais suffisamment pour savoir que la proximité avec un homme ne lui était pas complètement étrangère. Ces souvenirs étaient restés secrets. Kevin les avait analysés des dizaines de fois, incapable de déterminer s'ils signifiaient qu'il était gai, bisexuel, simplement curieux ou s'ils étaient liés à quelque chose de beaucoup plus profond concernant son identité.
Ce samedi-là, une idée audacieuse lui traversa donc l'esprit : visiter un sauna gai. Il connaissait l'existence de ce genre d'établissement sans jamais avoir osé en approcher un. À Sorel, la simple possibilité lui aurait semblé inconcevable. À Montréal, personne ne connaissait son nom. Personne n'allait téléphoner à sa mère pour lui raconter où son fils avait passé sa soirée. Il pouvait franchir une porte, observer ce milieu de ses propres yeux et repartir si cela ne lui convenait pas.
Devant l'établissement, son courage faillit pourtant disparaître. Kevin marcha une première fois devant l'entrée sans s'arrêter. Puis une deuxième. Son cœur battait beaucoup trop rapidement pour quelqu'un qui ne faisait que marcher sur un trottoir. Il se demanda ce qu'il cherchait exactement. Une rencontre ? Une expérience ? Une confirmation ? Peut-être espérait-il secrètement qu'un inconnu puisse répondre à une question qu'il était incapable de formuler lui-même.
À la troisième tentative, il s'arrêta. Kevin regarda la porte quelques secondes avant de poser la main sur la poignée. Il pensa à Sorel. À sa mère. À sa sœur. À tous ces repas où certaines conversations auraient été impossibles. Puis il pensa à son nouvel appartement, à Montréal et aux deux phrases qui le poursuivaient depuis si longtemps. Ceci n'est pas mon corps. Ceci n'est pas ma vie. Il ouvrit finalement la porte.
À l'intérieur, il découvrit un univers qui lui était complètement étranger. Des hommes semblaient parfaitement à l'aise avec une réalité qui, pour Kevin, demeurait remplie d'interrogations. Certains échangeaient simplement quelques mots, d'autres semblaient savoir exactement pourquoi ils étaient venus. Kevin, lui, avançait prudemment. Il observait davantage qu'il ne participait. Pour une première fois, personne autour de lui ne semblait considérer l'attirance entre deux hommes comme quelque chose qu'il fallait absolument cacher.
Cette absence de jugement le bouleversa presque davantage que l'endroit lui-même. Kevin réalisa qu'il avait toujours associé ses questionnements à la peur d'être découvert. Ici, cette peur n'avait aucune utilité. Pourtant, une autre constatation commençait déjà à apparaître. Être libre d'explorer son attirance ne faisait pas disparaître son inconfort intérieur. Il pouvait accepter qu'un homme lui plaise et continuer malgré tout à ressentir que quelque chose d'autre ne correspondait pas.
Il passa une partie de la soirée à découvrir cet environnement et à discuter avec quelques personnes. Certaines rencontres éveillèrent sa curiosité, d'autres lui confirmèrent simplement qu'il avait encore énormément de choses à comprendre. Mais Kevin refusa de transformer cette première sortie en examen auquel il devait absolument trouver une réponse. Pour une fois, il s'autorisa seulement à ressentir. À essayer. À observer ses propres réactions sans entendre mentalement les commentaires que sa famille aurait pu faire.
Lorsqu'il ressortit dans les rues de Montréal, la ville était toujours aussi animée. Kevin marcha longtemps avant de rentrer chez lui. Il n'avait pas découvert miraculeusement qui il était. Il ne pouvait toujours pas mettre un mot précis sur ce sentiment qui l'habitait depuis des années. Mais une frontière venait d'être franchie. Ce soir-là, il avait pris une décision uniquement parce que lui voulait savoir ce qu'il ressentait.
De retour dans son appartement, Kevin passa devant le miroir de la salle de bain. Il s'arrêta. Son reflet lui renvoya exactement le même jeune homme que quelques heures auparavant. Pourtant, il le regarda différemment. Ses yeux descendirent lentement sur son visage puis sur son corps. Cette vieille sensation revint immédiatement, accompagnée des mêmes mots. Ceci n'est pas mon corps.
Cette fois, Kevin ne détourna pas les yeux.
— Alors... c'est quoi, mon corps ?
La question resta suspendue dans le silence de l'appartement.
Pour la première fois de sa vie, Kevin comprit qu'il n'avait peut-être pas besoin de trouver immédiatement la réponse. Il avait dix-huit ans, une ville entière à découvrir et, surtout, personne pour lui interdire de chercher.
Il ignorait encore jusqu'où cette recherche allait le conduire.
Il ignorait qu'un jour le prénom Kevin appartiendrait essentiellement à son passé.
Et il était encore très loin d'imaginer qu'une femme appelée Chanelle attendait quelque part au bout du chemin.
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