Nina resta allongée sur son lit pendant ce qui lui sembla une éternité. Le jour s’était levé depuis longtemps, mais dans son studio, la lumière grise de janvier filtrait à peine à travers les rideaux mal tirés.
Elle n’avait pas bougé depuis qu’elle s’était effondrée en rentrant de l’université. Son téléphone vibrait par intermittence sur la table de chevet, probablement des messages de Lucas ou d’autres potes qui s’inquiétaient de son départ précipité, mais elle n’y touchait pas.
Elle fixait le plafond, les yeux secs maintenant, mais la poitrine encore serrée comme dans un étau.
Elle avait besoin de parler.
Pas à n’importe qui. Pas à ses parents, qui vivaient à deux heures de route et qui lui auraient répondu avec des phrases toutes faites du genre :
— Tu es jeune, ça va passer — ou — C’est juste une phase.
Pas à ses camarades de promo, qui la connaissaient comme la fille un peu sarcastique, un peu hétéro rigide, celle qui riait aux blagues douteuses sans jamais se poser de questions. Non. Elle avait besoin de quelqu’un qui la connaissait vraiment. Quelqu’un qui ne jugerait pas, ou du moins qui jugerait avec affection.
Et comme une évidence, presque douloureuse dans sa simplicité, le prénom s’imposa : Marie.
Marie, sa meilleure amie depuis la terminale. Marie, qui avait fait son coming-out en première année de fac, un soir d’ivresse collective, et qui avait ensuite supporté les blagues lourdes de leurs potes communs pendant des mois avant que tout le monde finisse par s’habituer.
Marie, qui avait toujours été là, discrète mais solide, avec son sourire en coin et ses remarques acides qui cachaient une tendresse immense. Marie, qui lui avait dit un jour, en riant :
— Un jour tu comprendras, Nina. Et ce jour-là, je serai là pour te dire “je t’avais prévenue”.
Nina attrapa son téléphone. Ses doigts tremblaient légèrement quand elle ouvrit la conversation WhatsApp.
Nina (10:47) : Marie, t’es dispo ce midi ? Besoin de parler. Urgent.
La réponse arriva en moins de trente secondes.
Marie : Toujours dispo pour toi. Qu’est-ce qui se passe ?
Nina : Pas par texto. On se voit ?
Marie : Taverne de la rue des Bouchers, 12h30 ? Celle avec les banquettes en Skaï.
Nina : OK. Merci.
Elle se leva enfin. Douche rapide, tiède cette fois, pas de punition froide. Elle enfila un jean noir, un pull col roulé beige, un manteau long qu’elle n’avait pas mis depuis des semaines. Elle se maquilla à peine : un peu de mascara pour masquer les cernes, rien d’autre. Elle ne voulait pas avoir l’air de faire d’effort. Elle voulait juste… être honnête.
À 12h25, elle poussa la porte de la taverne. L’endroit sentait le bois ciré, la bière et la frite chaude. C’était une de ces vieilles brasseries bruxelloises qui n’avaient pas changé depuis les années 80 : moulures sombres, miroirs biseautés, banquettes en skaï rouge un peu usé. Marie était déjà là, installée au fond, près de la fenêtre. Elle portait un perfecto noir sur un t-shirt blanc, ses cheveux courts teints en auburn relevés en petites mèches anarchiques. Elle leva la main quand elle vit Nina, un sourire en coin qui s’effaça dès qu’elle remarqua son expression.
Nina s’assit en face d’elle sans un mot. Le serveur passa, elles commandèrent deux bières, une blanche pour Marie, une brune pour Nina, et une assiette de fromage et charcuterie à partager. Histoire d’avoir quelque chose à faire avec les mains.
Marie attendit que les verres soient posés, puis elle se pencha légèrement en avant.
— Vas-y. Raconte. T’as une tête de déterrée. C’est encore à cause de Théo ?
Nina inspira profondément. Elle fixa la mousse de sa bière comme si elle contenait toutes les réponses.
— Non. J’ai rencontré quelqu’un.
Marie haussa un sourcil.
— OK. Et où est le problème ?
— C’est… une fille.
Le silence qui suivit dura trois secondes. Peut-être quatre. Puis Marie éclata d’un petit rire discret, presque tendre.
— Putain, Nina.
Nina releva les yeux, piquée.
— Tu te moques de moi, c’est pas gentil.
— Non !
Marie leva les mains en signe de paix.
— Non, je ne me moque pas. C’est juste… je t’avais dit que ça arriverait un jour.
— Tu te moques quand même. T’as ce petit sourire en coin que je déteste.
Marie essaya de le retenir, mais il revint, plus doux cette fois.
— Désolée. C’est juste que… je te connais depuis sept ans. Et pendant sept ans, t’as passé ton temps à dire “moi c’est les mecs, point barre”, à lever les yeux au ciel quand je parlais de mes copines, à faire des blagues un peu limites sans même t’en rendre compte. Et là, d’un coup… une fille.
Nina baissa les yeux.
— Je sais. Je suis conne.
— T’es pas conne. T’es juste… en retard sur toi-même.
Nina prit une gorgée de bière. Elle était amère, presque trop forte. Parfait.
Et puis elle raconta tout.
La collision sous la pluie. Les livres tombés. Le regard vert qui l’avait clouée sur place. Le mot « ange » qui tournait en boucle dans sa tête. La douche froide. La nuit. Le rêve. La masturbation violente. Le matin au resto U. La main tenue par un homme. La fuite. Les sanglots. La jalousie qui lui rongeait les entrailles comme de l’acide.
Elle parla pendant vingt minutes sans s’arrêter, la voix qui tremblait par moments, les larmes qui revenaient aux coins des yeux. Marie écoutait, immobile, les coudes sur la table, le menton posé sur ses mains jointes. Elle ne l’interrompit pas une seule fois.
Quand Nina se tut enfin, le silence retomba, seulement troublé par le brouhaha lointain des autres clients.
Marie soupira doucement.
— OK. T’es dans la merde, ma belle.
Nina eut un petit rire nerveux.
— Merci du soutien.
— Non, sérieusement. T’es amoureuse. Vraiment amoureuse. Pas juste un crush, pas juste une curiosité sexuelle. T’es jalouse d’un mec que t’as vu deux secondes. Ça, c’est pas une phase. C’est du lourd.
Nina hocha la tête, misérable.
— Et je fais quoi ?
Marie prit une longue gorgée de sa blanche, reposa le verre lentement.
— T’as deux solutions, à mon avis.
Elle leva l’index.
— La première : tu joues quitte ou double. Tu la trouves, tu l’abordes, tu lui balances tout. “Salut, je sais que ça va te sembler dingue, mais depuis qu’on s’est percutées sous la pluie, je pense à toi non-stop, j’ai des rêves humides, je suis jalouse de ton mec, et j’ai besoin de savoir si y a une chance minuscule que tu ressentes un truc aussi.” Risqué. Très risqué. Si elle est hétéro à 100 %, ou si elle est vraiment prise et heureuse, tu te prends un râteau monumental et tu risques de te sentir encore plus mal. Mais au moins, t’as une réponse claire.
Elle leva le majeur.
— Deuxième solution : tu deviens son amie. Tu te rapproches doucement. Tu fréquentes les mêmes endroits, tu engages la conversation, tu deviens indispensable dans sa vie. Tu l’écoutes, tu la fais rire, tu la soutiens. Et tu espères. Tu espères qu’un jour elle se rendra compte qu’elle a envie de plus. Ou que son couple bat de l’aile. Ou que… je sais pas. Que la vie fasse un truc.
En disant ces derniers mots, le regard de Marie changea. Une ombre passa dans ses yeux noisette. Une mélancolie profonde, presque douloureuse. Elle détourna le regard vers la vitre, comme si elle regardait quelque chose au loin.
Nina le remarqua immédiatement.
Elle sentit son cœur se serrer.
Et comme une évidence, les mots sortirent avant qu’elle puisse les retenir.
— C’est ce que t’as fait avec moi ?
Marie se figea.
Ses joues devinrent écarlates en une fraction de seconde. Elle ouvrit la bouche, la referma. Elle fixa Nina, les yeux écarquillés, comme prise en flagrant délit.
— Quoi ?
— Avec moi, — répéta Nina doucement.
— C’est ce que t’as fait ? T’as attendu. T’as espéré. Pendant des années.
Marie déglutit. Elle baissa les yeux sur son verre, joua nerveusement avec le sous-bock en carton.
— Nina…
— Réponds-moi. S’il te plaît.
Un long silence. Puis, presque inaudible :
— Oui.
Nina sentit quelque chose se briser en elle. Pas douloureusement. Plutôt comme une vieille porte rouillée qui s’ouvre enfin.
— Depuis quand ?
Marie haussa les épaules, les yeux toujours baissés.
— Depuis la terminale. Le jour où tu m’as défendue contre ce connard de prof de sport qui m’avait traitée de “gouine”. Tu t’es levée en plein cours, tu lui as dit d’aller se faire foutre, et t’as ramassé mes affaires quand il m’avait fait vider mon sac. À ce moment-là, j’ai su.
Nina sentit les larmes monter à nouveau.
— Et t’as jamais rien dit.
— À quoi bon ? T’étais hétéro. T’avais des mecs. T’étais ma meilleure amie. J’ai préféré garder ça pour moi plutôt que de risquer de te perdre.
Nina tendit la main par-dessus la table. Elle toucha les doigts de Marie, qui tressaillirent légèrement.
— Pourquoi tu me le dis maintenant ?
Marie releva enfin les yeux. Ils étaient brillants.
— Parce que t’es en train de vivre exactement ce que j’ai vécu. Et je refuse que tu fasses la même erreur que moi. Je refuse que tu passes des années à espérer en silence.
Nina retira sa main doucement.
Elle prit une grande inspiration.
Et puis, presque malgré elle, une question idiote, cruelle, sortit :
— Et si… si je te demandais de m’initier ? Au sexe entre filles. Juste pour voir. Juste pour comprendre ce que je ressens. Tu le ferais ?
Le visage de Marie se ferma d’un coup.
Ses yeux s’assombrirent. Sa mâchoire se crispa. Elle posa les deux mains à plat sur la table, comme pour se retenir de frapper quelque chose.
— T’es sérieuse, là ?
Nina voulut répondre, mais Marie enchaîna, la voix basse mais tremblante de rage.
— Tu crois vraiment que je suis un jouet ? Que je suis là pour te “débroussailler” le vagin histoire que tu saches si t’aimes vraiment les filles ? Tu crois que je vais accepter de coucher avec toi par pitié, ou par curiosité, ou parce que t’es paumée ?
— Marie, je…
— Non !
Marie se leva d’un bond. La chaise racla le sol dans un bruit strident. Quelques têtes se tournèrent vers elles.
— On ne joue pas avec les sentiments des gens comme ça, Nina. Surtout pas avec ceux de quelqu’un qui t’aime depuis sept ans. Surtout pas avec moi.
Elle attrapa son perfecto, le passa d’un geste brusque.
— Je t’aime. Vraiment. Pas juste comme une amie. Mais je ne suis pas ton expérience de laboratoire. Et je refuse d’être ton pansement sur une plaie que t’as toi-même ouverte.
Elle se dirigea vers la sortie. Nina se leva à moitié.
— Marie, attends…
Marie s’arrêta une seconde sur le seuil, dos à elle.
— Laisse-moi tranquille. S’il te plaît.
Et elle partit.
La porte claqua derrière elle.
Nina retomba sur sa chaise, sonnée.
Le serveur passa près d’elle, hésitant.
— Tout va bien, mademoiselle ?
Elle hocha la tête mécaniquement.
Non. Rien n’allait bien.
Elle resta là, seule à la table, les deux bières à moitié pleines, l’assiette intacte.
Et pour la première fois depuis des jours, elle ne pleura pas.
Elle se sentait juste… vide.
Elle avait tout gâché.
Sa meilleure amie. La seule personne qui aurait pu la comprendre. La seule qui l’avait aimée sans condition.
Et elle avait tout détruit en une phrase stupide, égoïste, maladroite.
Elle posa la tête sur ses bras croisés, sur la table.
Et murmura, pour elle seule :
— Je suis vraiment la reine des connes.
Dehors, la pluie recommençait à tomber sur Bruxelles.
Et Nina, pour la première fois de sa vie, se demanda si elle méritait encore qu’on l’aime.
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