Les portes en verre sablé du cabinet se referment derrière nous, étouffant les bruits de la rue. L'air y est calme, imprégné de cette odeur familière d'encre, de moquette fraîchement aspirée et de papier glacé.
Lucas marche à mes côtés, l'allure encore un peu raide, cherchant désespérément à reprendre une posture professionnelle. La rougeur qui teintait son cou sous la chaleur de la voiture a laissé place à une pâleur fébrile. Il ajuste le col de sa chemise d'un geste machinal, comme s'il manquait toujours d'air.
— Ah, vous voilà enfin !
Au bout du couloir tapissé de boiseries, Nadia émerge de son bureau, un épais dossier sous le bras. Élégante, le regard acéré et le sourire toujours au bord des lèvres, elle s'arrête à notre hauteur. Ses yeux d'un noir profond glissent de mon visage radieux vers la silhouette tendue de Lucas.
Elle n'a besoin que d'une fraction de seconde pour tout analyser. Un minuscule froncement de sourcils amusé étire le coin de ses lèvres.
— L'audience s'est bien passée ? demande-t-elle, d'une voix parfaitement neutre en apparence, tout en faisant sauter le fermoir de son stylo.
— L'affaire Vasseur est pliée, répondez-je d'un ton souverain, défaisant la ceinture de mon manteau. Le confrère adverse n'a même pas tenté de répliquer. Et nous avons pris le temps de débriefer autour d'un déjeuner très... instructif.
Nadia jette un coup d'œil appuyé à Lucas, dont la pomme d'Adam tressaute à nouveau.
— Dis donc, Lucas, enchaîne-t-elle avec une ironie mordante mais délicieuse, tu as une mine affreuse. Tu es sûr que le poisson était frais ? On dirait que tu viens de traverser une tempête en mer.
— Tout va très bien, Nadia... assure-t-il d'une voix exagérément grave, évitant soigneusement son regard. La journée a simplement été dense.
— Je confirme, glissé-je en refrénant un sourire devin. Lucas s'est donné beaucoup de peine sous la table... Je veux dire, pour retrouver la pièce manquante du dossier, bien sûr.
Lucas manque de laisser glisser le carton qu'il tient contre sa poitrine. Un frisson visible parcourt ses épaules.
— Bon, dis-je en me tournant vers lui avec une autorité naturelle, va me porter ces conclusions à l'impression et prépare les sous-dossiers pour le rendez-vous de seize heures. Je veux que tout soit prêt sur mon bureau dans dix minutes.
— Tout de suite, Maître, bredouille-t-il avant de s'éloigner d'un pas rapide vers la salle de reprographie, soulagé d'échapper au brasier.
Dès que le bruit de ses pas s'estompe au fond du couloir, Nadia se rapproche d'un pas feutré. Elle pose une main sur mon avant-bras et me décoche un sourire complice, brillant d'une malice partagée.
— Tu es impitoyable, Valérie, murmure-t-elle à voix basse pour que personne d'autre ne puisse l'entendre. Il est complètement au bout du rouleau. Qu'est-ce que tu lui as fait pendant ce repas ?
Je laisse échapper un petit rire étouffé, m'appuyant légèrement contre le rebord du comptoir en teck.
— Absolument rien, Nadia... Je me suis contentée d'exister. Et de lui laisser entrevoir ce qu'il ne pourra jamais toucher.
Nadia secoue la tête, les yeux pétillants d'admiration et d'amusement.
— Tu le consumes à petit feu, tu le sais ça ? Et le pire, c'est qu'il en redemande. Regarde-le : il est terrorisé, mais il est incapable de quitter ton orbite.
Un éclair d'orgueil et d'ivresse traverse mes veines. Entendre Nadia formuler ce que je ressens depuis ce matin balaye instantanément les derniers vestiges de ma culpabilité. Ce n'est pas une faiblesse ; c'est un pouvoir. Une domination absolue et glamour que mon amie valide d'un simple clin d'œil.
— Je ne fais que former mon stagiaire à la résistance au stress, rétorqué-je avec une malice consommée. C'est un apprentissage rigoureux.
— Évidemment, sourit Nadia en rajustant son dossier sous le bras. Profites-en, ma chère. Il est sous le charme, et honnêtement... ça te va à ravir. Ton teint n'a jamais été aussi éclatant. N'hésite pas si tu as besoin que je l'éloigne... ou que je le pousse dans ton bureau, ajoute-t-elle dans un dernier chuchotement amusé avant de disparaître.
Je remets une mèche de cheveux en place devant le miroir du couloir, savourant cet instant de complicité féministe et souveraine, puis je m'engage vers mon bureau en acajou.
Je pousse la lourde porte en chêne de mon bureau. La pièce est baignée dans la lumière douce de la fin d'après-midi, filtrée par les grands voilages en soie. L'odeur du papier, du cuir ancien des fauteuils et de la cire de mon grand bureau en acajou m'enveloppe instantanément. C'est mon sanctuaire, le théâtre de mes victoires juridiques... et désormais, le cadre idéal pour achever la capitulation de Lucas.
Je retire ma veste de costume pour la suspendre au dossier de mon fauteuil. En chemisier de soie blanc légèrement déboutonné au col et jupe droite ajustée, je m'installe confortablement, mes bas glissant avec un murmure discret contre le cuir du siège.
Deux coups timides retentissent contre la porte.
— Entre, Lucas.
Il pénètre dans la pièce, une pile de dossiers parfaitement classés entre les mains. Il avance d'un pas hésitant, l'air de marchander sa propre présence. Le souvenir des mots de Nadia résonne encore dans mon esprit : « Tu le consumes à petit feu... et il en redemande. »
— Voici les conclusions imprimées et les pièces pour le rendez-vous de seize heures, Maître, annonce-t-il d'une voix qui se veut professionnelle, en déposant soigneusement les sous-dossiers sur le coin de mon bureau.
— Merci, Lucas. Pose ça là. Et ferme la porte, s'il te plaît. Nous avons besoin de calme pour repasser ces pièces.
Il obéit sans mot dire. Le déclic métallique de la serrure retentit dans la pièce feutrée, scellant une fois de plus notre huis clos.
Je prends le premier dossier, feignant de parcourir la première page du regard. Lucas reste debout de l'autre côté du bureau, les bras le long du corps, le regard fuyant vers les fenêtres. La tension accumulée pendant le trajet retour est loin de s'être dissipée ; elle s'est simplement condensée.
— Assieds-toi, dis-je en désignant le fauteuil en cuir faisant face au mien. Tu me donnes le tournis à rester planté là.
Il s'exécute doucement, s'asseyant sur le bord du siège, les genoux serrés, les mains posées à plat sur ses cuisses.
Je me penche légèrement en avant, posant mes coudes sur l'acajou poli. Le tissu léger de mon chemisier s'ajuste sur ma poitrine. Je le fixe intensément, laissant un silence lourd et savoureux s'installer entre nous.
— Tu sembles bien distrait depuis ce midi, Lucas, murmurai-je d'un ton faussement préoccupé. Est-ce que la plaidoirie de ce matin t'a épuisé... ou est-ce autre chose qui perturbe ta concentration ?
Lucas ravale péniblement sa salive. Ses yeux glissent malgré lui vers mes lèvres rafraîchies par le rouge à lèvres du restaurant, puis redescendent un bref instant vers le haut de mon buste avant de remonter précipitamment vers mon regard.
— Je... non, Maître. Tout va bien. Je suis parfaitement concentré.
Un sourire moqueur et plein d'assurance étire mes lèvres.
— Vraiment ? rétorqué-je doucement. Alors approche ton fauteuil. Viens vérifier ces références de jurisprudence avec moi. Et montre-moi que mon stagiaire n'a rien perdu de sa rigueur.
Il marque une seconde d'hésitation, captif de mon emprise, puis fait glisser son fauteuil de quelques centimètres. Le râle étouffé du cuir contre le parquet résonne dans le silence du bureau. Il est désormais si près que je peux percevoir la chaleur de sa respiration et la tension extrême qui fige ses épaules.
Je fais pivoter le dossier vers lui, posant mon index au bas de la page. Mes ongles, vernis d'un rouge profond et impeccable, viennent tapoter le papier avec un petit cliquetis sec.
— Regarde la troisième pièce jointe, Lucas. La citation du JurisClasseur sur la rupture abusive de contrat. Tu penses qu'elle tient la route face à la jurisprudence actuelle ?
Il se penche au-dessus du bureau pour lire, mais la proximité est trop intense. Mon parfum — un accord d'iris, de cuir et de vanille noire — l'enveloppe entièrement. Alors qu'il tente de fixer ses yeux sur les lignes imprimées, je me redresse légèrement et pose ma main sur la sienne, restée agrippée au rebord de l'acajou.
Le contact est direct, tiède, délibéré. Ses doigts se figent instantanément sous les miens.
— Tu es complètement immobile, Lucas, murmurai-je d'une voix grave et veloutée, penchée vers son oreille. Ta main tremble. Comment veux-tu convaincre un tribunal si le simple fait de réviser un texte à mes côtés te fait perdre tous tes moyens ?
— Maître... souffle-t-il, incapable de retirer sa main de sous la mienne, pris en otage par ce toucher souverain. C'est... c'est difficile de se concentrer.
— Difficile ? répétai-je avec un fin sourire qui étire mes lèvres. Le droit exige une maîtrise totale de soi. Quand tu es face à moi, tu dois apprendre à canaliser cette agitation.
Je fais glisser très lentement la paume de ma main le long de son poignet, remontant le long de sa manche de chemise jusqu'à l'étoffe de son avant-bras. Mes yeux ne quittent pas les siens, qui scintillent de déroute et d'une fascination absolue.
— Tu te souviens de ce que Nadia a dit tout à l'heure ? enchaîné-je à demi-voix. Elle trouve que tu as l'air d'avoir traversé une tempête. Elle n'a pas tort. Mais tu sais ce qui arrive aux marins qui ne savent pas tenir le cap pendant la tempête, Lucas ?
Il secoue lentement la tête, les lèvres entrouvertes, la poitrine soulevée par un souffle court.
— Ils coulent, répondez-je doucement. Ils se laissent engloutir.
Je retire ma main brusquement, coupant le fluide électrique qui nous reliait, et me réinstalle majestueusement au fond de mon fauteuil de cuir. Je croise les jambes dans un froufrou soyeux de bas et de jupe, replaçant mes feuilles d'un geste d'une élégance irréprochable.
— Corrige la coquille sur la page deux, puis va me porter ce dossier dans le bureau de Nadia pour signature. Et cette fois, tâche de garder la tête haute quand tu traverseras le couloir.
Lucas reste assis un instant, déboussolé par ce retrait soudain, cherchant à reprendre ses esprits. Puis, comme mû par une obéissance devenue naturelle, il opine du chef, saisit le dossier d'une main encore frémissante et se lève.
— Tout de suite, Maître, murmure-t-il avant de se diriger vers la porte.
Il franchit le seuil du bureau, le dossier sous le bras, laissant la porte entrouverte derrière lui. Le cliquetis de ses pas sur le parquet résonne brièvement dans le couloir avant d'être étouffé par le tapis qui mène au bureau de Nadia.
Je me laisse aller contre le dossier en cuir de mon fauteuil, poussant un soupir imperceptible. Mes doigts glissent sur la surface lisse de l'acajou. Une chaleur diffuse habite encore mes veines, mêlée à une satisfaction souveraine. L'assentiment tacite de Nadia a agi comme une absolution : il n'y a plus de place pour l'hésitation ou le remords, seulement la jouissance d'un contrôle absolu.
Quelques instants plus tard, des voix étouffées me parviennent depuis le couloir.
— Merci, Lucas. Laisse-moi deviner... Maître Schlee exige une signature dans la minute ?
La voix de Nadia, teintée de cette malice chaleureuse et piquante, traverse la cloison.
— C'est... c'est cela, Nadia. Pour le dossier de seize heures.
— Bien sûr. Tu as l'air tellement dévoué aujourd'hui, Lucas. C'est admirable. Mais dis-moi... elle ne te mène pas trop la vie dure ?
Un silence hésitant s'ensuit. Je m'imagine sans peine la scène : Lucas, coincé entre le bureau de Nadia et le mien, le regard fuyant, cherchant désespérément une réponse diplomatique sous le regard amusé de ma consœur.
— Maître... Maître est très exigeante, finit-il par répondre d'un ton feutré. Mais c'est très instructif.
— Je n'en doute pas une seconde, réplique Nadia dans un petit rire feutré, suivi du froissement du papier et du crissement d'un stylo sur la feuille. Voilà. C'est signé. Rapporte-lui ça avant qu'elle ne s'impatiente. Et Lucas ? Prends un verre d'eau en passant par la pause café. Tu sembles sur le point de t'évanouir.
Le bruit des pas de Lucas se rapproche à nouveau. Il repasse le pas de ma porte, tenant le document paraphé comme un trophée d'obéissance.
— Nadia a signé le mémoire, Maître, annonce-t-il d'une voix plus posée, bien que ses yeux trahissent toujours cette déroute profonde.
— Parfait. Pose-le ici.
Il s'approche, dépose le feuillet sur le coin de la table, mais cette fois, il ne se précipite pas vers la sortie. Il reste là, debout devant mon bureau, les bras légèrement ballants, les yeux fixés sur mes mains croisées.
— Autre chose, Lucas ? demandais-je en levant un sourcil, savourant sa dépendance naissante à mon égard.
— Non... Enfin, si. Je me demandais si vous aviez d'autres pièces à me faire préparer pour demain matin.
Un sourire lent et mystérieux s'étire sur mes lèvres. Je me redresse doucement, ajustant la manche en soie de mon chemisier.
— Pour demain, le programme sera tout aussi exigeant, Lucas. Mais pour aujourd'hui, tu as amplement fait tes preuves. Range tes affaires, tu peux disposer.
Il marque un temps d'arrêt, comme déstabilisé par cette libération soudaine, avant d'incliner légèrement la tête.
— Merci, Maître. Bonne fin d'après-midi.
— Bonne soirée, Lucas. Et repose-toi bien... Tu en auras besoin.
Il quitte le bureau en refermant délicatement la porte. Un silence feutré réinstalle sa domination sur la pièce. Je me lève, m'approche de la grande fenêtre qui donne sur la rue et contemple le crépuscule qui commence à teinter les toits de la ville.
Quelques minutes plus tard, la silhouette de Lucas apparaît sur le trottoir d'en face, son sac à l'épaule, s'éloignant d'un pas rapide mais hésitant. De là où je suis, maîtresse de mon espace et de mon pouvoir, je le regarde s'effacer dans la ville, sachant pertinemment qu'il repensera à la dentelle rouge sous la nappe et au parfum de mon cou jusqu'au lever du jour.
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