À dix heures trente, une pluie fine et obstinée commence à battre les hautes fenêtres du cabinet, floutant le paysage de grès rose et de pierre de Jaumont. La Moselle n'est plus qu'un ruban d'acier terne sous le ciel lourd d'octobre.
Dans l'accueil, Nadia referme un dossier avec un claquement sec avant de tendre un double de clés à Lucas. Un sourire en coin illumine son visage.
— L'audience de fixation chez le juge de la mise en état est à onze heures quinze, déclare-t-elle d'une voix mélodieuse. Vous conduisez, Lucas. La berline est garée dans la cour intérieure. Et s'il vous plaît... conduisez prudemment. Valérie déteste être secouée.
Lucas hoche la tête sans réussir à émettre un son, attrapant les clés d'une main encore hésitante.
Je sors de mon bureau en enfilant mon long manteau en drap de laine anthracite. Ce matin, sous l'étoffe lourde et chaude du manteau laissé ouvert, j'ai délibérément ajusté une jupe droite taillée plus courte qu'à l'accoutumée — s'arrêtant nettement au-dessus des genoux —, associée à des bas en nylon noir d'une finesse absolue. Quand je croise le regard de Nadia, son œil sombre pétille d'une complicité jubilatoire. Elle sait exactement quel supplice s'apprête à vivre le jeune homme sur les quelques kilomètres qui nous séparent du Palais de Justice.
— On y va, Lucas, dis-je simplement en rajustant mon col.
Nous descendons l'escalier à vis dans un silence pesant, seul le martèlement de mes talons résonnant sous les voûtes.
Dans la cour intérieure, l'air est vivement rafraîchi par l'averse. Lucas s'empresse de déverrouiller la voiture et m'ouvre la portière passager avec une galanterie presque fébrile. En m'installant sur le siège baquet en cuir noir, le mouvement naturel de mes jambes fait remonter la laine de ma jupe encore de quelques centimètres le long de mes cuisses. Le long manteau s'entrouvre largement de chaque côté, laissant toute la perspective dégagée. Je ne fais pas le moindre geste pour rabattre l'étoffe.
Lucas contourne le véhicule à grands pas sous la pluie, se glisse derrière le volant et referme la portière.
Aussitôt, l'habitacle scelle notre huis clos. L'atmosphère devient moite, imprégnée par l'odeur du cuir sec, la chaleur du moteur qui s'éveille et la vapeur sucrée de mon parfum qui envahit l'espace restreint.
Lucas règle le rétroviseur central d'une main moite. Ses yeux clairs accrochent immédiatement mon reflet dans le miroir. Je le fixe, sereine, un fin sourire dessiné sur les lèvres, savourant son désarroi. Il détourne brusquement le regard, les joues montantes en couleur, et enclenche la première vitesse.
La voiture s'engage lentement dans les ruelles détrempées de Metz. La pluie crépite sur le pare-brise, balayé par le rythme régulier des essuie-glaces.
Coincé entre la circulation dense du centre-ville et ma présence physique immédiate, Lucas lutte visiblement pour garder les yeux fixés sur l'asphalte. Mais à chaque feu rouge, à chaque ralentissement le long des quais de la Moselle, son regard glisse irrépressiblement vers sa droite.
Là, à quelques centimètres seulement de sa main posée sur le levier de vitesse, mes jambes gainées de nylon noir captent les reflets de la lumière grise du dehors. La couture sombre de mes bas, parfaitement droite, s'enfonce dans l'ombre suggestive offerte par l'ourlet de ma jupe et l'ouverture de mon manteau.
Je croise lentement les jambes. Le crépitement soyeux du nylon frottant contre le nylon résonne dans le silence du véhicule avec une clarté presque indécente. Lucas sursaute légèrement, ses doigts se crispant sur le cuir du volant au point de faire blanchir ses articulations.
— Tu es bien silencieux, Lucas... glissai-je d'une voix basse, presque confidentielle, en me penchant légèrement vers la console centrale pour régler le chauffage.
Le mouvement rapproche mon épaule de la sienne. Mon manteau glisse encore, dénudant le haut de ma cuisse droite dans une lumière crue. Le souffle tiède de l'aérateur se met à diffuser une chaleur enveloppante qui fait frissonner le jeune homme.
— Je... je me concentre sur la route, Maître, balbutie-t-il, la gorge sèche, évitant soigneusement de tourner la tête.
— C'est très professionnel, répondis-je avec une ironie veloutée. Mais un bon avocat doit savoir gérer la pression sans perdre son sang-froid. Tes mains tremblent sur le volant.
Au feu de la place de la Comédie, la circulation se bloque complètement. Nous sommes immobilisés sur le pont.
Je pose ma main gantée de cuir noir sur l'accoudoir central, à un centimètre à peine de ses doigts. Je le vois observer le battement rapide de la veine dans son cou, sa respiration devenue courte et saccadée.
— Passe la troisième, Lucas... la voie se dégage, murmurai-je.
Il attrape le levier de vitesse d'un geste mal assuré. Dans la précipitation de sa manœuvre, le dos de sa main chaude et légèrement moite vient effleurer de plein fouet le bord de mon genou et le bas de ma cuisse découverte.
Un choc électrique semble traverser l'habitacle. Lucas fige son geste, la main bloquée sur le levier, n'osant ni avancer ni se retirer, terrifié par ce contact involontaire mais incapable de s'en arracher. La chaleur de sa peau traverse le voile fin du nylon avec une intensité brûlante.
Je ne me recule pas d'un millimètre. Je me penche tout doucement vers son oreille, la voix suave, presque un souffle :
— Attention où tu mets les mains, Lucas... Tu risquerais de te tromper de vitesse.
Un frisson violent parcourt toute sa colonne vertébrale. Il ravale difficilement sa salive, retire sa main comme s'il venait de toucher une braise incandescente et réengage le véhicule dans un sursaut de nervosité.
Quand nous arrivons enfin sur le parvis du Palais de Justice, la pluie redouble d'intensité. Lucas coupe le moteur, complètement épuisé par ces quinze minutes de trajet, le front perlé d'une fine sueur malgré la fraîcheur extérieure.
Avant qu'il ne tente de sortir, je pose la main sur son poignet, retenant son mouvement.
— Attends, lui dis-je d'un ton calme et souverain.
Sans me presser, je rajuste lentement mon long manteau sur mes genoux, lissant la laine d'un geste mesuré qui referme le rideau sur mes jambes sous son regard captif. Puis, je me tourne vers lui, avançant ma main vers son visage. Mes doigts effleurent son menton avant de redresser soigneusement le nœud de sa cravate qui a légèrement glissé.
— Une tenue impeccable est essentielle devant le juge, Lucas, murmurai-je en fixant ses yeux clairs et troublés. Tu as l'air complètement dépeigné.
Son souffle se coupe une nouvelle fois sous l'impact de ma proximité.
— Maintenant, va chercher le grand parapluie dans le coffre... et viens m'ouvrir.
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