La journée au cabinet s’est achevée dans une brume d’épuisement et de tension nerveuse. Entre la réunion formelle sous le regard clinique du client Vanderbilt et l’ombre soupçonneuse de Maître Vasseur qui guettait le moindre de mes faux pas, j’ai dû déployer des trésors de comédie pour garder le masque du jeune collaborateur irréprochable. Mais sous le drap de laine de mon costume, chaque fibre de mon corps restait marquée par le souvenir de Valérie : cette empreinte cuisante de son talon sur ma chair, ce parfum d’iris et de cuir qui s’était imprégné sous ma peau, et cette ultime provocation où elle m’avait offert l’interdit du regard avant de me renvoyer d’un mot.
À dix-neuf heures passées, incapable de rentrer chez moi avec ce vertige qui me martelait les tempes, j’ai trouvé refuge dans les banquettes en velours sombre d’un petit bar discret, niché dans une ruelle en retrait du boulevard principal.
En face de moi, installée derrière une coupe de champagne dont elle observait distraitement les bulles, ma grande sœur Roxane m’attendait.
À trente-six ans, Roxane est un condensé de grâce athlétique, d’énergie brute et d’un magnétisme solaire. Ses traits sculptés, ses pommettes hautes, sa chevelure blonde dorée et ses yeux d’un bleu polaire rappellent immédiatement la beauté carnassière de Scarlett Johansson, la maturité et l’assurance en plus. Sportive, entrepreneuse accomplie qui mène ses affaires d’une main de fer dans un gant de velours, elle assume sans détour sa bisexualité et sa liberté absolue. Entre elle et moi, malgré nos dix ans d’écart, le lien a toujours été d’une complicité fusionnelle. Elle me protège, mais surtout, elle sait lire en moi comme dans un livre ouvert.
Dès que je me suis assis dans un froissement de manteau, le regard acéré de Roxane m’a passé au scanner. Elle n’a pas manqué un seul détail : la pâleur de mes joues, l’éclair fiévreux au fond de mes pupilles, la façon dont mes doigts tremblaient légèrement en saisissant la carte des consommations.
— Tu es dans un état pas possible, Lucas, a-t-elle lancé sans préambule de sa voix chaude, légèrement éraillée par une pointe de gravier. Tu as ce regard de bête prise au piège, mais avec cette lueur bizarre de quelqu’un qui vient de toucher les étoiles. Qu’est-ce qui se passe réellement dans ce cabinet d’avocats de prestige ?
— C’est rien, Roxane... Juste la pression des dossiers, le rythme qui s’accélère. Je suis un peu fatigué, c’est tout.
Roxane a lâché un petit rire incrédule et a posé brutalement son verre sur la sous-coupe en carton. Elle s’est penchée en avant, plantant ses yeux d’un bleu polaire directement dans les miens. Son ton a changé, devenant impérieux, presque menaçant dans sa bienveillance.
— Ne me prends pas pour une imbécile, Lucas. Tu ne sais pas mentir, et encore moins à moi. Il y a une femme là-dessous, et elle est en train de te retourner le cerveau. Tu vas tout me dire. Je veux les détails, Lucas. Absolument tous les détails.
— Roxane, s’il te plaît, c’est confidentiel, c’est ma patronne... ai-je chuchoté en baissant la tête, gêné.
— Justement ! a-t-elle répliqué en attrapant doucement mon poignet, le serrant juste assez pour m’interdire de me défiler. Je te connais par cœur. Si tu gardes ça pour toi, tu vas exploser. Tu es mon petit frère et je vois bien que tu es au bord du gouffre. Alors crache le morceau. Qu’est-ce qu’elle te fait subir ?
Sous la pression de cette sœur que j’adore et qui exerce depuis toujours un ascendant naturel sur moi, mes digues ont fini par céder. J’ai jeté un coup d’œil anxieux aux banquettes voisines pour m’assurer que personne ne pouvait nous entendre, puis je me suis penché à mon tour vers elle, la voix basse et vibrante :
— D’accord... C’est Valérie. L’associée Senior. C’est complètement dingue... Ce n’est pas un simple dérapage, Roxane. C’est une mécanique d’une précision effrayante. Elle orchestre mes absences du reste du cabinet avec une maîtrise absolue. Quand elle décide de m’isoler, elle efface mes créneaux du planning, elle prétexte des recherches urgentes au palais ou du travail de fond et verrouille son agenda. Nadia, sa secrétaire, filtre tous les appels et bloque le couloir. On se retrouve coupés du monde pendant des heures, scellés dans son bureau sans que personne ne s’en étonne. Et le pire, c’est le regard de Nadia... Elle travaille avec elle depuis des années. Quand je sors de ces séances, le col déboutonné et le souffle court, Nadia me fixe avec un regard lourd, complice, presque amusé. Elle ne dit jamais un mot, mais ses yeux trahissent qu’elle a parfaitement compris ce qui se déroule derrière la porte en chêne...
Roxane a redressé la tête, captivée par la froide stratégie de l’installation, ses pupilles s’allumant d’une lueur soudaine.
— Nadia, hein ? a-t-elle répété, un sourire intrigué et provocateur effleurant ses lèvres. Une secrétaire qui protège les secrets de sa patronne en observant tout en silence, qui sait tout sans jamais parler... Elle doit en voir de belles, celle-là. Une femme de l’ombre qui tire les ficelles avec un regard complice... Ça, c’est un profil qui m’intrigue au moins autant que ta fameuse reine d’acier.
— Attention, Roxane, Nadia n’est pas du genre à se laisser impressionner, l’ai-je avertie. Elle est redoutable.
— C’est ce qu’on verra, a-t-elle répliqué avec un petit rire gourmand. Mais continue. Raconte-moi ce qui se passe quand la porte est fermée.
— Ce matin encore, dans cette absence qu’elle avait soigneusement organisée... elle me verrouille à double tour dans son sanctuaire, ai-je repris, la voix basse, saccadée. Elle m’a obligé à me mettre entièrement nu du bas devant elle. Elle m’a ordonné de m’asseoir en face d’elle, la verge tendue à en faire craquer la peau, et de lui relire les clauses d’un contrat de cent pages sans bafouiller. Elle a fait régner un silence de plomb dans la pièce. Et pendant que j’essayais de réciter le texte, elle s’est levée, elle est venue à côté de moi... Sa main a soutenu mes testicules par en dessous, et elle a glissé son majeur le long de mon périnée, jusqu’au seuil de mon anus, en m’ordonnant de garder une diction parfaite.
Roxane a retenu un souffle imperceptible, ses lèvres pulpeuses s’entrebâillant légèrement. Un frisson visible a parcouru ses épaules sous sa veste de cuir noir, son imagination s’emballant manifestement face à ce tableau de domination absolue.
— Et ce n’est pas tout, ai-je continué, le visage brûlant de honte et d’excitation mêlées. Vasseur, le fondateur du cabinet, a voulu entrer avec son passe-partout. En cinq secondes, elle m’a balancé sous son grand bureau d’acajou. Je me suis retrouvé tapi sous la table, le sexe encore trempé et palpitant après avoir joui, la cuisse écrasée sous la pointe de son talon aiguille pour m’imposer un silence de mort... Et elle a menti au patron les yeux dans les yeux, avec une froideur et un sang-froid totalement irréels, pendant que le type cherchait ses dossiers à trente centimètres de ma tête. Et quand il est parti... elle a remonté sa jupe pour me montrer qu’elle était trempée pour moi...
Un silence suspendu s’est installé entre nous. On n’entendait plus que le crépitement des bulles dans le verre de Roxane. Elle m’observait avec un mélange de stupeur, de fascination et d’un trouble inattendu.
— Et le plus effrayant, Roxane... ai-je murmuré en baissant les yeux, incapable de masquer le sourire coupable qui étirait mes lèvres, c’est que j’adore ça. Ça me rend complètement fou. Je suis accro à sa voix, à son autorité, à cette domination absolue qu’elle exerce sans jamais perdre une once de sa classe. Elle a quarante-six ans, elle porte des tailleurs parfaits, elle sent l’iris et le cuir... Quand elle te fixe avec ses yeux sombres et qu’elle te donne un ordre, tu n’as plus aucune volonté. Tu as juste envie d’obéir.
Roxane s’adosse lentement contre le velours de la banquette. Elle attrape le pied de sa coupe de champagne, fait tourner le breuvage doré, et replonge ses yeux d’un bleu d’acier dans les miens. L’expression de la grande sœur simplement inquiète a définitivement cédé la place à une excitation sombre, électrique.
— Une femme de quarante-six ans, patronne d’un des plus grands cabinets de la ville, capable d’orchestrer ça sous les yeux d’une secrétaire aussi magnétique qu’omniprésente... a murmuré Roxane, un sourire carnassier et fasciné dessinant le coin de ses lèvres. Je comprends mieux pourquoi tu es dans cet état, petit frère. C’est un univers de vraies prédatrices. Entre Valérie la reine d’acier et Nadia la gardienne des secrets... j’ai hâte de voir ça de plus près.
— Je te jure qu’elles sont dangereuses toutes les deux, Roxane, ai-je insisté avec une pointe d’alarme.
Roxane a réajusté sa veste de cuir sur ses épaules, dévoilant la ligne élégante de son cou, ses yeux pétillant d’une audace insatiable.
— C’est exactement ce qui rend l’épreuve irrésistible, Lucas. Demain matin vers dix heures, j’ai un rendez-vous professionnel à deux pas de ton boulevard. Je passerai au cabinet. Tu trouveras un prétexte pour m’introduire, me présenter à Nadia, et me faire visiter les locaux.
— Tu es cinglée, me suis-je inquiété. Si Valérie comprend qu’on a parlé...
— Elle ne comprendra que ce qu’on aura décidé de lui laisser voir, a répondu Roxane avec une assurance souveraine. Je veux voir de mes propres yeux cette femme qui t’a mis à genoux... et croiser le regard de cette fameuse Nadia. Je veux sentir cette atmosphère de l’intérieur. Et surtout, je sais exactement comment jouer mes cartes.
Commentaires ()