Histoire 5 "le nouveau stagiaire" — Chapitre 3 · Les liaisons dangereuses
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La précision sensorielle du texte retient d'emblée : la pluie sur les carreaux, la chaleur d'une présence trop proche, l'odeur de savon neutre. Tout se dit à voix basse, par petites touches, et c'est exactement ce qui rend la lecture si électrique. On sent que chaque personnage occupe l'espace à sa façon, avec ses propres intentions — et que l'air du bureau est chargé de bien plus que de jurisprudence.
Histoire 5 "le nouveau stagiaire"
Chapitre 3 · Les liaisons dangereuses
— J'arrive, Valérie.
Le parquet craque. Il se dresse, attrape son bloc-notes et s'avance. Pour la première fois, il n'hésite pas trop. Mais au moment de tirer la chaise en bois de visiteur pour la coller à côté de mon bureau, il a un geste maladroit : le dossier frôle la lampe qui oscille légèrement.
— Pardon... désolé, murmure-t-il aussitôt, le visage repartant au rose.
— Ce n'est rien. Asseyez-vous.
Il s'installe. Sa présence tout près de moi est impressionnante. Sa cuisse gauche est à quelques centimètres de la mienne, sa cheville manque de toucher mon talon. Il dégage une chaleur constante, vivante, mélangée à cette odeur très propre de savon neutre et de linge frais. Sa chemise blanche est retroussée sur ses avant-bras, révélant la peau claire et la musculature dessinée par l'aviron.
Je me penche sur le document.
— Regardez ici, au paragraphe trois. L'arrêt de la Cour de cassation du mois de mai...
Pour lui montrer la ligne, je pose mon doigt sur la page. Il se penche à son tour. Son pôle s'approche de la mienne. Ses cheveux bruns très courts effleurent presque ma tempe. Je sens son souffle — rapide, un peu court — battre doucement sur le côté de ma nuque. Un frisson minuscule me parcourt l'échine avant que je n'aie le temps de l'analyser.
— Vous voyez la nuance ? demandai-je d'une voix que je force à rester parfaitement neutre.
— Oui... oui, très bien, balbutie-t-il. C'est l'article 1134... enfin, l'ancien.
Il veut noter la référence. Sa main droite attrape son stylo, mais ses doigts tremblent légèrement. Dans sa précipitation, le dos de son poignet chaud vient appuyer contre le mien. Il ne se retire pas immédiatement. Une seconde. Peut-être deux. Il reste figé, la peau brûlante contre la mienne, les yeux rivés sur mon cahier sans en lire un mot.
Je tourne lentement la tête vers lui. Il me regarde. Ses yeux bruns sont grands, troublés, noyés dans un mélange de crainte et de fascination. Les pommettes en feu, sa lèvre inférieure un peu charnue s'entrouvre à peine. À quarante-six ans, je connais trop bien ce regard. C'est le regard d'un garçon de vingt-trois ans dépassé par ce qu'il ressent, incapable de masquer la moindre émotion.
Je remets un brin de cheveux derrière mon oreille d'un geste sec pour me donner une contenance, mais mon cœur bat un chouïa plus vite.
C'est à cet instant précis que le timbre de la porte retentit.
Elle porte son petit trench-coat sombre encore perlé de pluie, sa queue de cheval châtain-brun légèrement défaite par le vent. Elle secoue son parapluie sur le paillasson avec un petit rire étouffé.
— Olala, quelle averse ! Bonjour tout le monde !
Ses yeux balayent la pièce et s'arrêtent net sur notre bureau. Elle nous découvre là, serrés l'un contre l'autre sous la lumière verte de la lampe, le poignet de Lucas frôlant encore le mien. Une minuscule ombre passe dans son regard, vite effacée par un grand sourire chaleureux.
— Je ne dérange pas ? demande-t-elle en s'avançant dans l'allée. Je venais chercher mes fiches de TD que j'avais oubliées sur ton meuble, Valérie... Et voir si le nouveau stagiaire survivait à sa première journée.
Lucas se dresse brusquement de sa chaise, manquant de la faire basculer vers l'arrière. La rougeur qui couvait sur ses joues devient carrément violente.
— Bonjour Sophie... Oui, oui, ça va très bien, merci !
Sophie s'approche du bureau. Elle est plus petite — un mètre soixante-trois —, mais son dynamisme occupe tout l'espace. Elle enlève son trench, révélant son chemisier ivoire, et vient s'appuyer contre mon buvard, juste en face de Lucas.
— Pas trop dur, Vasseur ? demande-t-elle avec une complicité évidente.
— Non, très impressionnant, mais très formateur... Valérie m'expliquait la jurisprudence.
— Oh, Valérie est la meilleure pour ça, dit-elle en me jetant un coup d'œil malicieux. Mais si tu as besoin d'aide sur les textes en anglais juridique, tu sais où me trouver. Les enseignants de la fac ont de la ressource.
Elle se penche légèrement vers lui, posant une main fine sur le coin du dossier. Le mouvement met en valeur la courbe de son cou et la tiédeur de sa peau. Lucas ne sait plus où regarder : entre le décolleté de Sophie tout près de lui, mon regard depuis mon fauteuil, et la silhouette imposante de Nadia qui s'est levée pour venir s'adosser à l'encadrement de la porte du fond.
Trois femmes autour de lui. Le garçon est littéralement pris au piège. Sa pomme d'Adam monte et descend bruyamment dans sa gorge.
— Merci... c'est très gentil, Sophie, parvient-il à articuler, le ton de sa voix baissant d'un octave sous l'effet du trouble.
— Ne l'épuise pas trop dès le premier jour, Sophie. Maître Vasseur lui a donné trois dossiers de succession à boucler avant dix-huit heures. Et il travaille très bien avec Valérie.
Sophie se redresse doucement, remettant sa queue de cheval en place. Ses yeux croisent ceux de Nadia, puis les miens. Un fil invisible vient de se tendre dans la pièce. Rien n'a été dit, mais tout est là : la tension de la jeunesse de Sophie, l'assurance glacée de Nadia, et moi, au milieu, qui réalise soudain que ce stagiaire timide et trop bien bâti ne laissera aucune de nous indifférente.
— Bon, je vous laisse travailler alors, dit Sophie avec un petit sourire doux accroché aux lèvres. À demain, Lucas.
— À... à demain, Sophie.
Elle attrape ses feuillets, enfile son trench et sort dans un froissement de toile.
Lucas se rassoit très lentement à côté de moi. Il reprend son stylo, les doigts encore tremblants. Nadia repart vers son poste dans le cliquetis très lent de ses talons sur le bois.
Je replonge mon nez dans le dossier. Mais sous la table, la chaleur du genou de Lucas est toujours là, toute proche, comme une promesse muette.
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