À dix-sept heures trente, le cliquetis du clavier de Nadia s'arrête brusquement.
Dans le silence retombé, le déclic du tiroir en chêne qu'on referme retentit avec une netteté presque provocante. Nadia se lève sans hâte. Le froissement de la soie de sa robe noire accompagne chacun de ses mouvements. Je tourne la tête. Elle glisse ses affaires dans son sac en cuir avec des gestes lents, parfaitement mesurés. Un effluve de son parfum épicé, lourd et boisé, flotte un instant dans l'air tiède de la pièce avant de se mêler à l'odeur de vieux papier et de cire d'abeille qui caractérise le cabinet.
— Je vous laisse, Valérie, dit-elle en enfilant son manteau. J'ai un cours d'improvisation théâtrale à dix-huit heures. Et Maître Vasseur ne repassera pas ce soir.
Elle marque une pause imperceptible, réajustant son col. Son regard sombre se pose sur moi, empreint d'une ironie si fine qu'elle en devient presque invisible pour quiconque ne la connaît pas. Elle tire les ficelles avec une aisance déconcertante.
— Je vous laisse fermer le cabinet avec Lucas. Ne restez pas trop tard.
Un dernier regard complice, teinté de cette assurance absolue qui la caractérise, et elle s'éloigne. Le martèlement cadencé de ses talons sur le parquet fait grincer tour à tour les lattes de l'allée centrale jusqu'à la porte d'entrée. Le déclic lourd de la serrure retentit, suivi du bruit sourd du panneau de chêne qui se rabat.
Puis, plus rien. Juste la pluie battante qui fouette les carreaux, le ruissellement régulier dans la gouttière extérieure et le tictac obstiné, presque hypnotique, de la comtoise au fond du couloir.
Sans Nadia pour faire tampon, la pièce semble soudain s'être rétrécie. L'atmosphère s'est alourdie d'un coup, devenue dense, étouffante de proximité.
Lucas n'a pas bougé d'un millimètre. Assis à côté de moi, il garde les yeux obstinément rivés sur son dossier, mais le froissement nerveux de la feuille qu'il tient entre ses doigts le trahit. Dans le silence, sa respiration est plus marquée, un peu plus courte. Je perçois le parfum très discret de son après-rasage, une note fraîche et masculine qui tranche avec l'odeur de poussière et de pluie battante.
Je me recule légèrement dans mon fauteuil en cuir, qui émet un long crissement étouffé. Ce soir, en enlevant mon tailleur, j'ai laissé le deuxième bouton de mon chemisier de soie déboutonné. Dans la faible lumière dorée de la lampe de bureau, l'échancrure s'ouvre légèrement à chacun de mes souffles, découvrant la naissance du cou et la tiédeur de la peau.
— Tu peux me tutoyer quand nous sommes seuls, Lucas... dis-je d'une voix basse, glissant sans effort vers ce nouveau degré d'intimité.
Il sursaute très légèrement, comme extirpé d'une profonde rêverie, et tourne le visage vers moi. Ses yeux clairs accrochent d'abord le rouge intense de mon rouge à lèvres Dior — ce pourpre profond, velouté, qu'il n'avait encore jamais observé de si près. Ses pupilles s'y attardent, fascinées par le contraste entre la précision du contour et l'humidité de mes lèvres lorsqu'elles articulent son prénom.
— D'accord... Valérie, murmure-t-il, la voix légèrement enrouée, le regard glissant malgré lui vers le creux de mon chemisier entr'ouvert.
Je porte la main à ma cheville. Mes doigts glissent le long du cuir noir de ma chaussure.
— Ça ne te dérange pas si j'enlève mes escarpins ? J'ai une fin de journée terrible dans les pieds...
Sans attendre vraiment sa réponse, je laisse glisser le premier escarpin. Il tombe sur le tapis avec un bruit mat. Puis le second. La libération est immédiate.
Je croise lentement les jambes, étirant le mouvement. Le crépitement satiné de mes bas de soie résonne dans la pièce immobile, un murmure de nylon presque électrique. Le voile noir translucide affine la ligne de mes mollets sous l'ourlet de ma jupe. Tout le long de la jambe, la ligne sombre de la couture arrière se dessine, tendue, impeccable, soulignant la courbe du galbe jusqu'à la cheville.
Du coin de l'œil, je le vois bloquer son souffle. Le trouble le gagne tout entier : ses pupilles vont du rouge sombre de ma bouche à l'échancrure de mon col, avant de s'abîmer sur mes pieds déchaussés, retenus seulement par la fine pointe renforcée du bas. Elles remontent lentement le long de cette couture noire qui capte la lumière, s'attardant sur le froissement d'étoffe et la caresse imperceptible du tissu lorsque je décroise puis recroise mes jambes pour me réinstaller plus à l'aise.
Lucas déglutit silencieusement, sa pomme d'Adam marquant nettement le silence. L'autorité que j'exerce sur lui n'est plus seulement professionnelle ; elle s'est teintée d'une emprise charnelle et troublante, retenue dans l'ombre du bureau.
Dans cet étouffement feutré, le moindre son prend désormais une ampleur presque déplacée. Le martèlement de la pluie contre le haut vitrail s'accentue, un grondement lointain fait légèrement vibrer les carreaux, et la lumière dorée de la lampe d'architecte découpe nos deux silhouettes dans l'ombre grandissante du cabinet.
Je penche un peu la tête, appuyant mon menton sur le creux de ma main. Mon coude repose sur le sous-main en cuir sombre. Ce mouvement fait jouer la soie de mon chemisier, révélant un peu plus la ligne creuse de ma clavicule et l'ombre tiède qui s'y dessine.
— Tu as l'air distrait, Lucas, glissai-je d'un ton faussement léger, la voix posée, traversée par un léger grain de raillerie.
Mes lèvres mouillées par le rouge Dior étincellent sous l'abat-jour. Je le regarde fixer ma bouche, puis redescendre malgré lui vers l'échancrure de mon col avant de replonger, fasciné, vers le froissement de mes cuisses gainées de noir.
Le jeune homme tressaille. Il essaie de reprendre une contenance, ramenant nerveusement sa main vers son dossier. Dans sa précipitation, son avant-bras effleure le bord de ma boîte à trombones en bronze. Un tintement aigu résonne, brisant net le silence. Il se fige immédiatement, les joues brûlantes.
— Pardon... Valérie, balbutie-t-il, s'essayant pour la première fois à ce prénom sur sa langue, avec une hésitation rugueuse qui me fait frissonner. Je... la fatigue, sans doute.
— La fatigue ? répétai-je doucement en me penchant un peu plus vers lui.
Le parfum de ma peau — un mélange d'iris, de poudre et du cuir tiédi de mon fauteuil — vient l'envelopper de plein fouet. Je le vois fermer discrètement les paupières un court instant pour inspirer cette odeur, comme s'il s'imprégnait malgré lui de mon empreinte.
— On peut s'arrêter là si tu veux, ajoutai-je, en laissant traîner mes mots. Mais il me semblait que tu voulais absolument maîtriser cette jurisprudence avant demain matin...
Il lève les yeux vers moi, piégé dans mon regard. La distance entre nous n'est plus que de quelques dizaines de centimètres. Je vois la pulsation rapide de sa veine jugulaire au-dessus de son col de chemise légèrement ouvert. Sa force physique, son corps d'athlète taillé pour l'aviron, semble totalement paralysé par la charge érotique de la pièce, soumis à ce jeu d'autorité et de séduction qu'il ne sait pas encore nommer.
Je laisse mon pied déchaussé glisser très lentement sous la table d'acajou, effleurant à peine, par inadvertance calculée, le bout de sa chaussure en cuir. Le nylon de mon bas glisse avec un frisson presque inaudible contre le tissu de mon propre pan de jupe.
Lucas ne se recule pas. Il reste immobile, le souffle court, les yeux fixés sur mes lèvres sombres, attendant la suite sans oser faire le moindre geste.
Je laisse le silence s'étirer encore un instant, savourant ce basculement infime où la raison cède le pas au trouble. Puis, dans un souffle, je redresse lentement le buste. La soie de mon chemisier se remet en place avec un froissement léger, drapant de nouveau la tiédeur de ma peau.
Je laisse glisser mes pieds dans mes escarpins noir vernis. Le cuir encore tiède épouse mes talons avec un petit déclic feutré. Je me lève, mes jambes gainées de nylon glissant l'une contre l'autre dans ce murmure caractéristique qui le fait à nouveau frissonner.
— Allez... je crois qu'on a bien travaillé pour ce soir, dis-je d'une voix plus ferme mais enveloppée d'une douceur complice. Il faut savoir s'arrêter.
Lucas semble soudain réveillé d'une transe. Il ravale sa salive, ferme brusquement son parapheur et se lève à son tour, un peu trop vite, manquant presque de faire tomber son stylo.
— Oui... oui, Valérie. Tu as raison. Merci pour... pour ton aide.
Nous rassemblons nos affaires dans une pénombre désormais presque totale, seulement éclairée par les lueurs dorées des réverbères qui se reflètent sur les carreaux trempés de pluie. Le parquet grince sous nos pas tandis que nous gagnons le couloir. Je remets mon trench-coat, réajustant le col devant la glace du vestibule, sous son regard qui ne quitte pas mon reflet.
Après avoir vérifié que toutes les lampes sont éteintes, je tourne la lourde clé dans la serrure en chêne. Le déclic métallique scelle la fin de cette journée.
Dans la rue, l'air frais et humide de cet automne messin nous fouette le visage, tranchant brutalement avec l'atmosphère feutrée, lourde et parfumée du bureau. Lucas ouvre son parapluie et le tend au-dessus de ma tête avec un empressement maladroit.
— Je t'accompagne jusqu'à ta voiture ? propose-t-il, la voix assourdie par le bruit de l'averse.
— C'est très galant, Lucas. Merci.
Nous marchons côte à côte sur le trottoir luisant, si proches que son bras frôle le mien à chaque pas. Arrivés devant mon véhicule, je me tourne vers lui. Le rouge Dior de mes lèvres capte les reflets ambrés des éclairages urbains.
— Bonne soirée, Lucas. À demain.
— Bonne soirée... Valérie.
Je m'installe au volant. Dans mon rétroviseur, alors que le moteur tourne doucement et que les essuie-glaces balaient le pare-brise, je le vois rester immobile sur le trottoir sous la pluie, les mains enfoncées dans ses poches, à regarder repartir ma voiture dans la nuit.
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