À quatorze heures, le cabinet retombe dans une torpeur lourde. Maître Vasseur est parti pour son audience d'après-midi au tribunal de grande instance ; le claquement de sa porte cochère résonne encore un peu dans l'escalier. Le soleil d'automne a réussi à percer la grisaille de Metz et jette une grande travée de lumière tiède sur le parquet ciré, où dansent des poussières dorées. L'air sent le bois chaud, le papier ancien et une pointe de pluie qui s'annonce déjà à la vitre.
Lucas est rentré de sa matinée avec le patron il y a vingt minutes. Il n'a pas osé sortir déjeuner. Il est assis à son petit bureau, le dos droit, la veste soigneusement suspendue au dossier de sa chaise, le regard fixe posé sur le dossier de la succession Martin. Il lit la même page depuis un quart d'heure sans tourner le feuillet.
Nadia se lève la première. Le froissement de sa robe noire rompt le silence. Elle jette un coup d'œil vers le fond de la pièce, puis vers moi.
— Je fais du café, dit-elle simplement.
— J'en prends un, lui répondis-je en fermant mon code civil.
Elle s'élance vers la petite kitchenette, ce renfoncement sous l'escalier où dorment la cafetière en inox, trois tasses dépareillées et la boîte de sucre en morceaux. On entend le glouglou de l'eau, le déclic de l'interrupteur, le choc mat de la céramique.
Je me redresse, m'étire légèrement, puis me tourne vers la fenêtre du fond. Lucas n'a pas bougé d'un millimètre. Sa chemise blanche, très propre et un peu fine, s'ajuste étroitement sur la largeur de ses épaules et la ligne carrée de son dos. On devine une musculature nette, puissante, qui tranche drôlement avec cette posture de bon élève pétrifié.
— Lucas ? dis-je doucement.
Il sursaute. Sa grande carcasse se tend d'un coup. Il se retourne, les yeux un peu écarquillés.
— Oui, Madame... enfin, Valérie ?
— Venez prendre un café. Faites une pause dix minutes.
Il hésite. Ses yeux vont de mon bureau à la kitchenette, comme s'il cherchait une autorisation écrite dans la convention de stage. Puis il se dresse, attrapant sa tasse avec une précaution exagérée.
Quand il franchit les quelques mètres qui le séparent du coin cuisine, il semble réaliser à quel point il est grand. Dans cette petite alcôve, sa présence prend toute la place, diffusant une chaleur corporelle presque palpable. Il reste debout près du cadre de la porte, le visage au niveau du haut du placard, n'osant ni s'adosser ni poser les coudes de peur d'accrocher le luminaire suspendu.
Nadia sert le café. Le liquide sombre fume dans la céramique. Elle lui tend la troisième tasse. Leurs doigts se frôlent à peine au passage de l'anse. Lucas manque de lâcher la tasse, réajuste sa prise in extremis dans un cliquetis nerveux, et une rougeur immédiate, cuisante, s'étale sur son cou pour gagner ses pommettes.
— Merci... merci beaucoup, balbutie-t-il.
— Asseyez-vous, Lucas, dis-je en désignant le tabouret en bois près de l'évier. Vous allez finir par vous cogner.
Il s'assoit prudemment, rentrant ses longs genoux sous lui pour ne pas nous gêner. Même assis, il garde le buste très droit.
Nadia s'adosse au plan de travail, les bras croisés sur sa robe noire. Elle le détaille de haut en bas avec cette lenteur souveraine qui n'appartient qu'à elle.
Pendant qu'il tient sa tasse à deux mains, la lumière du soleil tape à travers le carreau et vient chauffer son profil. Pour ne pas tremper ses poignets, il retrousse machinalement ses manches de chemise jusqu'aux coudes. Il découvre alors ses avant-bras : une peau claire, hâlée par les séances en extérieur, des veines bien dessinées sous la peau et les tendons puissants du sportif. Le contraste est saisissant entre la force brute qui émane de son corps et la précaution presque enfantine avec laquelle il tient sa petite tasse en porcelaine.
Nadia ne dit rien, mais son regard sombre descend lentement le long de son bras musclé avant de remonter vers ses yeux.
— Vous faites du sport ? demande-t-elle d'une voix neutre, presque détachée.
Lucas manque de s'étouffer avec sa première gorgée. Il avale de travers, toussote dans sa main, devient plus rouge encore. Une petite goutte de sueur perle discrètement à la racine de ses cheveux bruns bouclés.
— De... de l'aviron, répond-il en retrouvant son souffle. À la Société Nautique de Metz. J'en fais depuis le lycée.
— Ça se voit, commente Nadia sans ciller.
Elle boit une gorgée de son café. Pas un sourire. Juste ce regard fixe, calme, qui ne quitte pas le garçon. Lucas rabat les yeux sur sa tasse. Il tourne la cuillère en céramique dans le vide, le visage littéralement brûlant.
— Et vous habitez à Metz ? demandai-je pour lui venir en aide, amusée par son désarroi.
— Oui, près du jardin botanique. Dans un petit studio. Je... je suis arrivé il y a trois ans pour ma licence.
— La famille est dans le coin ?
— À Thionville. Mon père est mécanicien, ma mère est institutrice.
Il parle avec une grande politesse, un peu précieuse, pesant chaque mot. Sa voix grave a des accents très doux. Plus je le regarde depuis mon coin, plus je perçois ce mélange troublant : la force brute d'un corps d'athlète de vingt-trois ans et la vulnérabilité absolue d'un gamin qui a peur de mal faire.
— C'est votre premier stage en cabinet ? demande Nadia.
— Oui. L'année dernière, j'étais en juriste d'entreprise pour mon Master 1. Mais je voulais voir le terrain... Maître Vasseur a été très impressionnant ce matin au palais.
— Il aime impressionner, dit Nadia en posant sa tasse vide sur l'égouttoir. C'est sa spécialité.
Elle se redresse. Sa robe noire glisse sur ses hanches avec un léger froissement. En repassant à côté du tabouret de Lucas pour sortir de la kitchenette, elle effleure sciemment son épaule du bout des doigts. Un geste machinal, presque invisible, mais qui fait se figer le garçon sur place. Sa respiration se bloque une seconde entière.
Nadia regagne son poste, le choc très lent de ses talons marquant le parquet : toc... toc... toc...
Lucas reste assis sur son tabouret, la tasse tiède entre les deux mains. Il regarde le fond de sa céramique, le teint encore tiède de sa rougeur. Je le fixe, les bras croisés, un doux sentiment d'amusement mêlé d'une étrange curiosité au creux du ventre.
— Allez, dis-je doucement. Retournons au travail. La succession Martin n'attend pas.
— Oui, Valérie, souffle-t-il en se levant d'un bond.
Sa cuisse frôle le bord du meuble, faisant tinter les assiettes. Il débarrasse sa tasse, la rince sous le filet d'eau tiède avec une minutie touchante, puis regagne son petit bureau du fond. Il s'assoit, remet sa veste au dossier, et se replonge dans ses papiers.
Depuis mon siège, je croise le regard de Nadia à l'autre bout de la pièce. Elle a repris sa saisie sur le clavier, mais au coin de ses lèvres, le petit pli complice est revenu.
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