Inspiré du réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Delphine en Périgord — Chapitre 6 · Isabelle, le début de la fin
Auteur
Delphine en Périgord
Chapitre 6 · Isabelle, le début de la fin
Je rentre. La porte claque doucement derrière moi. Isabelle est dans le salon. Elle s’est retournée en m’entendant. Nouvelle coupe de cheveux. Plus courte, plus structurée. Maquillage appliqué, plus marqué que d’habitude. Elle attend quelque chose. Un regard. Un mot. Je le sais. Et pour me donner bonne conscience, pour me prouver à moi-même que je m’intéresse encore à elle, je dis :
— Tu es superbe.
Ma voix est plate. Je suis un parfait hypocrite. Les mots sortent sans chaleur. Je les pose là, comme on pose un objet qu’on n’a pas envie de tenir.
Elle ne sourit pas. Elle ne dit pas « merci, c’est gentil ». Elle ne dit pas « tu es adorable ». Rien de tout cela. Elle fronce les sourcils. Sa bouche se pince.
— Je ne retournerai pas chez cette coiffeuse. Elle n’a rien compris. Regarde ça.
Elle touche ses cheveux d’un geste agacé.
— Et l’esthéticienne… elle n’est pas très futée non plus. Elle m’a mis trop de fond de teint. On dirait que j’ai quinze ans de plus.
Elle continue. Elle parle. Elle se plaint. De la couleur. De la coupe qui ne tient pas comme elle voulait. De l’heure qu’elle a perdue. De l’argent. Je reste debout, les clés encore dans la main. Je hoche la tête de temps en temps. Je n’écoute plus vraiment. Son visage, même maquillé, même avec cette nouvelle coupe, reste fermé. Elle ne pense qu’à elle. À ce qui ne va pas. À ce qui n’est pas assez bien. Rien ne lui convient. Jamais.
Elle s’arrête enfin. Elle me regarde.
— Et toi ? Tu as fini le cabinet ?
Je pose les clés. Je lui rappelle, calmement :
— J’avais un rendez-vous cet après-midi.
— J’avais un rendez-vous cet après-midi.
— Ah oui.
Elle hausse les épaules. Comme si elle avait oublié. Comme si ça n’avait aucune importance.
— Intéressant ?
Je mens. Effrontément. Sans ciller.
— J’ai eu le rendez-vous avec la patiente et son compagnon. C’était lourd. Très lourd. Il y aura sûrement d’autres séances.
Elle hoche la tête. Distraitement. Déjà ailleurs.
— Tu peux aussi me les envoyer, si tu veux.
— Oui. Bien sûr. J’y penserai.
— Oui. Bien sûr. J’y penserai.
Je n’y penserai pas. Je le sais. Elle aussi, peut-être. Mais ça n’a pas d’importance. Elle est déjà repartie dans ses pensées. Dans ses cheveux. Dans ce qui ne va pas.
— Bon. Deux patients, ça m’a épuisé. Je vais grignoter un morceau et je vais me coucher.
Elle ne répond pas. Ou si peu. Un « d’accord » vague. Elle se regarde encore dans le miroir du salon, touche sa coupe, grimace un peu. Je vais à la cuisine. J’ouvre le frigo. Je prends ce qui tombe sous la main. Je mange debout, sans appétit. La lourdeur est là. Partout. Dans ses plaintes. Dans son indifférence. Dans cette façon qu’elle a de ne jamais vraiment me regarder, de ne jamais vraiment m’entendre. Elle ne pense qu’à elle. À ce qui la dérange. À ce qui n’est pas parfait. Et moi, je reste là, avec le goût de Delphine encore sur les lèvres, avec son regard qui me suivait jusqu’à la porte, et je sens à quel point tout ça est plat. Lourd. Épuisé.
Je monte. Je me couche. Isabelle reste en bas. Elle continue de se regarder. Et moi, dans le noir, je ferme les yeux. Et je revois la lumière sur le petit corps de Delphine.
Je reste allongé dans le noir. Les yeux ouverts. Je pense à Delphine.
À ce qu’on vient de vivre. Fort. Intense. Son corps léger sur le mien. Sa voix qui cassait. Ses « oh mon Dieu » qui se perdaient dans les râles. La façon dont elle m’a regardé, les yeux ouverts, presque suppliants, en me demandant « et toi ? ». La manière dont son sexe s’est contracté autour de moi pendant que je jouissais. Son petit corps allongé ensuite, abandonné, chaud, tendre. Le baiser. Le vouvoiement. La lumière qui l’avait sublimée près de la porte-fenêtre, presque nue, fragile, belle. Tout ça tourne. Ça ne s’arrête pas. C’est vivant. Ça pulse encore dans ma tête, dans mon ventre, dans mes mains qui se souviennent de ses fesses, de ses seins, de son visage entre mes paumes.
Isabelle monte. J’entends ses pas dans l’escalier. La porte de la chambre s’ouvre. Elle se déshabille sans allumer. Le lit bouge quand elle se couche. Elle se tourne. Son souffle est là, proche. Je ne bouge pas. Je ferme les yeux. Je fais semblant de dormir. Mon corps reste immobile. Ma respiration lente. Elle ne dit rien. Elle ne me touche pas. Elle s’installe de son côté. Le silence retombe. Lourd. Plat. Je reste éveillé longtemps. Delphine est encore là. Dans le noir. Plus réelle que la femme qui dort à côté de moi.
Le lendemain matin, je me lève tôt. Isabelle dort encore. Je descends. Je fais couler le café. L’odeur monte. Je le bois debout, près de la fenêtre. Dehors, le jour est clair. Je ne pense à rien de précis. Ou plutôt, je pense à elle, mais sans m’y attarder. Je pose la tasse. Je prends mes clés.
Je vais au cabinet. Quelques bricoles m’attendent. Ranger des dossiers. Vérifier le matériel. Répondre à deux mails. Ça me changera les idées. Ou ça m’occupera les mains. Je ferme la porte derrière moi. Le silence du cabinet est différent. Plus neutre. Je m’assois. J’ouvre un tiroir. Et pendant un moment, je ne pense plus qu’à ce que j’ai à faire.
Ça fait une bonne heure que je suis au cabinet. Le regard perdu. L’escabeau est là, ouvert au milieu de la pièce. Le pot de peinture à ses pieds, le couvercle à moitié dévissé. Je ne bouge pas. Je pense au petit ange blond. À son corps de rêve. À la lumière qui l’avait touchée près de la porte-fenêtre. À ses petits seins. À la façon dont elle s’était abandonnée sur moi. À sa voix douce qui m’avait demandé si je reviendrais. Tout ça a occupé mes pensées nocturnes. Ça continue. Même ici. Même avec l’odeur de peinture qui monte déjà.
La porte s’ouvre. Isabelle entre. Elle s’arrête. Elle me regarde. Moi, assis. Immobile.
— Tu crois que c’est en restant assis que ça va avancer ?
Sa voix est sèche. Directe. Je ne réponds pas. Un grondement me traverse, intérieur. Je ne dis rien. Mais je n’en pense pas moins. Elle ne voit rien. Elle ne sent rien. Elle ne sait pas où j’étais hier. Ce que j’ai dans la tête. Elle voit seulement un homme assis qui ne peint pas.
Elle continue. Elle s’approche. Elle pose son sac.
— Tu sais, Guillaume, je pense que ton énergie est incompatible avec ce que je souhaite au cabinet. Pas forcément la tienne. Mais celle de tes patients, surtout. Je ne voudrais pas que cela pollue la sérénité du lieu.
Je souris. Intérieurement. Un sourire qui ne monte pas jusqu’aux lèvres. Bien sûr. La sérénité. Son lieu. Son calme. Ses patients à elle, qui ne dérangent pas. Qui ne prennent pas trop de place. Je la regarde. Elle est sérieuse. Convaincue.
— Ah oui. Et que proposes-tu ?
Elle hausse les épaules. Comme si c’était évident.
— Écoute. Tu peux faire les soins à domicile. A priori, les gens aiment ça.
Je me lève. Lentement. Je prends mon ordinateur portable. Je le glisse sous le bras. Je la regarde une dernière fois. L’escabeau. Le pot de peinture. Elle.
— Tu as raison. C’est sûrement préférable.
Je me dirige vers la porte. Ma main sur la poignée.
— Il reste les deux murs à peindre. Bon courage.
— Mais…
— Mais…
Je n’entends pas la suite. La porte se referme derrière moi. Le bruit est net. Sec. Je suis dans la rue. L’air est frais. Je marche. Quelques pas. Puis je m’arrête. Je respire. Profondément.
Libre.
Le mot est là. Simple. Clair. Je ne retourne pas. Je ne me retourne même pas. L’ordinateur sous le bras. La rue devant moi. Et dans la tête, le petit ange blond. Son regard. Sa voix. Sa tendresse. Tout le reste — les plaintes, les murs à peindre, la sérénité du lieu — reste derrière la porte. Je marche. Et pour la première fois depuis longtemps, je sens que quelque chose s’ouvre. Vraiment.
À mon grand étonnement, c’est le cœur léger que je regagne la voiture. Le mot « libre » flotte encore, presque incongru, tandis que je glisse l’ordinateur sur le siège passager et que je m’installe. Je ne démarre pas tout de suite. Les mains sur le volant, je reste là, moteur éteint, le regard perdu sur le pare-brise.
Isabelle. Notre histoire. Les projets qu’on avait dessinés ensemble, ce cabinet qu’elle m’avait vendu comme un lieu à nous, partagé, serein. Elle avait parlé d’équilibre, de complémentarité, de patients qui se croiseraient sans se gêner. Au lieu de ça, je me retrouve avec une femme qui ne voit que son propre calme, qui mesure tout à l’aune de ce qui la dérange ou non. Les murs à peindre, les rendez-vous qu’elle oublie, les plaintes sur ses cheveux, son fond de teint, l’argent, l’heure perdue. Et cette façon qu’elle a de hausser les épaules, de poser les choses comme des évidences : « ton énergie », « tes patients », « la sérénité du lieu ». Comme si j’étais déjà devenu un élément parasite dans un espace qu’elle considère comme le sien. Le goût est amer. Il remonte, épais, au fond de la gorge. On m’avait promis autre chose. J’avais cru à autre chose.
Pourtant, dès que je ferme les yeux une seconde, l’image de Delphine s’impose. Son joli minois. Ce visage fin, presque trop délicat, avec ce sourire qui monte sans prévenir, un peu timide, un peu surpris de lui-même. Sa fragilité de surface — celle qui fait croire qu’elle pourrait se briser si on la tenait trop fort — et en dessous, cette douceur réelle, cette façon de se donner sans calcul. Je revois mes mains sur elle. Sur ses petits seins, légers, chauds, dont les pointes durcissaient sous mes paumes. Sur ses fesses, rondes, fermes sous les doigts, que je tenais pour la guider, pour l’ouvrir. Sa bouche. Sa langue qui cherchait la mienne, maladroite et gourmande à la fois. Et mon sexe en elle. Putain. La façon dont elle m’avait accueilli, serré, dont son corps avait répondu par ces contractions involontaires, par ces « oh mon Dieu » qui se perdaient dans les râles. Elle me regardait, les yeux ouverts, presque suppliants, en demandant « et toi ? ». Et quand j’avais joui, elle s’était abandonnée, petite, chaude, abandonnée contre moi.
L’amertume et le souvenir se heurtent dans le silence de la voiture. Isabelle, avec ses projets qui ne tiennent pas, avec ce regard qui ne me voit plus vraiment. Delphine, avec ce corps qui se souvient encore de mes mains, avec cette lumière qui l’avait touchée près de la porte-fenêtre, presque nue, fragile et belle. Je sens encore le poids de ses fesses dans mes paumes, le goût de sa peau, la manière dont elle s’était contractée autour de moi. C’était bon. Vraiment bon. Plus fort que tout le reste.
Je tourne la clé. Le moteur démarre. Je ne sais pas encore où je vais. Mais je sais que je ne reviens pas en arrière.
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