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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Les fissures silencieuses — Chapitre 12 · L’absence et l’alambic

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Ce qui frappe d'emblée, c'est la façon dont l'auteur fait du laboratoire un espace intérieur autant que physique — les pipettes, les mouillettes, les notes de tête deviennent le langage exact d'un deuil qui ne dit pas son nom. On est aussi sensible à la manière dont le silence entre les deux femmes est rendu : rien n'est explicite, tout passe par les gestes du quotidien, les repas préparés, les objets rangés. La langue est précise sans jamais être froide, et c'est cette retenue-là qui rend la douleur si proche.

Les fissures silencieuses

Chapitre 12 · L’absence et l’alambic

Le départ de Morgane, un mardi après-midi pluvieux à l’aéroport international Montréal-Trudeau, laissa dans l’appartement de la rue Saint-Hubert une empreinte plus lourde et plus étouffante que le deuil lui-même.
Ce n’était pas un vide propre, net, linéaire, comme celui qui succède d’ordinaire à un déménagement ou à un changement de décor. C’était une absence texturée, une présence inversée qui semblait s’être incrustée avec une perversité rare dans les moindres recoins du quotidien.
Son fantôme flottait sur le grand tapis du salon où elles avaient partagé un risotto, hantait le troisième tabouret de la cuisine, désormais désespérément vide, et semblait s’être logé dans les plis de la grande couette de duvet blanc. Les jours qui suivirent son départ s’étirèrent dans une monotonie froide, rythmés par le balayage des flocons contre les vitres givrées. La deuxième semaine de décembre céda bientôt la place à la troisième, sans que la douleur perde de son intensité.
Conformément à l’étrange mécanique du chagrin, Éléonore et Clara se replièrent sur elles-mêmes. Loin de les jeter immédiatement dans les bras l’une de l’autre pour y chercher une consolation mutuelle, la perte de Morgane agissait sur leur couple comme un puissant isolant thermique. Le pacte de transparence et de clarté qu’elles avaient établi après leur première nuit à trois tenait toujours, du moins en théorie. Mais l’intimité physique et l’échange émotionnel exigeaient une énergie psychologique que ni la parfumeuse ni l’architecte ne possédaient plus.
Elles vivaient désormais côte à côte, polies, attentives aux besoins pratiques de la maison, mais séparées par une cloison invisible de tristesse. Elles continuaient à se demander comment s’était passée la journée de l’autre, à préparer les repas, à ranger les objets laissés sur la table. Pourtant, derrière ces gestes familiers, quelque chose s’était retiré. Elles ne se disputaient pas. Elles ne se reprochaient rien. Elles avaient simplement cessé de savoir comment se rejoindre.
Clara s’était emmurée dans son travail avec une obstination presque obsessionnelle. Elle passait ses journées et une grande partie de ses soirées à son agence du centre-ville, redessinant les angles, les cloisons et les volumes d’un nouveau projet de complexe culturel. Elle fuyait l’appartement, fuyait ce canapé de cuir où leur intimité à trois avait atteint son apogée.
Pour une femme dont le métier et la fierté consistaient à maîtriser l’espace et à consolider les structures, le vide laissé par le départ de Morgane était une anomalie mathématique, une faille dans les fondations qu’elle ne parvenait pas à corriger par la logique de ses calques. Elle préférait s’épuiser les yeux sur ses plans plutôt que de faire face au silence de leur demeure.
Éléonore, quant à elle, s’était réfugiée dans son laboratoire, celui du complexe de la rue Saint-Denis. C’était là, au milieu de ses balances électroniques de précision, de ses éprouvettes de verre et de ses étagères de chêne sombre, qu’elle laissait libre cours à son obsession secrète.
Elle avait repris sa blouse blanche de coton, boutonnée strictement jusqu’au cou, comme une armure contre l’intrusion du monde extérieur. Mais sous le tissu rêche, sa peau se souvenait encore de chaque effleurement sur la table de travail. Elle avait relégué au second plan la commande de la maison de haute couture Le Fruit Défendu. La formule attendrait. Pour l’instant, son alambic personnel n’avait plus qu’un seul but, dévorant et secret : recréer artificiellement, molécule par molécule, le parfum de Morgane.
Devant son orgue à parfums, Éléonore manipulait ses pipettes de verre avec une rigueur fébrile qui frôlait la folie créative. Elle refusait de laisser s’effacer le sillage de mélisse et de vanille de sa mémoire olfactive. Elle voulait emprisonner cette comète de passage dans un flacon de verre lourd, figer l’essence de Morgane pour s’assurer que ces dernières semaines n’avaient pas été un mirage de ses sens.
Elle commença ses expérimentations par la note de tête, cette première impression sensorielle qui l’avait foudroyée au vernissage. Elle choisit une essence de mélisse, fraîche, citronnée, presque médicinale, qu’elle pesa au milligramme près sur sa balance électronique. Elle y ajouta une pointe de verveine pour retrouver cette vivacité sauvage, ce courant d’air pur qui semblait accompagner Morgane lorsqu’elle entrait dans une pièce.
Elle trempa une fine mouillette de papier dans le mélange transparent, la porta sous ses narines d’un geste mesuré et ferma les yeux pour analyser le résultat.
Non, ce n’est pas ça, se dit-elle, un pincement de frustration dans la gorge. C’est trop vert, trop propre, trop poli. C’est l’odeur d’un jardin après la pluie, pas celle de sa peau. Il manque l’épaisseur de la chair, l’impudeur du désir.
Éléonore savait, pour l’avoir étudié, qu’aucune phéromone humaine responsable de l’attraction n’avait été identifiée de manière concluante. Le désir ne se réduisait pas à une molécule isolée : il naissait d’un réseau complexe de perceptions, de réactions corporelles, de souvenirs et de signatures olfactives propres à chaque individu. C’était précisément cette singularité qu’elle traquait : l’odeur brute de la vie et du trouble, la chaleur de leurs nuits partagées, cette vérité organique que le verre de son laboratoire semblait obstinément incapable de restituer.
Les jours passèrent.
Le matin, Éléonore s’efforçait de reprendre la commande, Le Fruit Défendu, tentant de composer une fragrance à la hauteur des exigences de la maison. L’après-midi, elle retournait à son projet secret. Pendant quatorze jours depuis le départ de Morgane, elle formula, pesa et mit à macérer des dizaines d’essais dans l’obscurité d’une boîte, attendant que l’alcool lie les notes de tête aux composants plus lourds qu’elle avait choisis pour le cœur et le fond.
Elle utilisa un absolu de vanille de Madagascar, sombre et dense, presque animal dans sa profondeur, qu’elle maria à une touche subtile de tabac blond. Cette note lui rappelait vaguement une texture olfactive de son passé, celle que Camille avait autrefois introduite dans sa vie. Mais elle en avait éliminé les accents les plus âpres, cherchant à ne conserver que la chaleur, le trouble et la sensualité qu’elle associait désormais à Morgane.
Elle passa des nuits entières à ajuster les proportions au compte-gouttes, le front perlé de sueur sous la lumière blanche des néons industriels du complexe. Elle luttait contre le temps, contre l’effacement progressif des souvenirs, contre cette étrange injustice qui voulait que sa mémoire de parfumeuse puisse décomposer une odeur en dizaines de nuances, mais ne puisse empêcher celle qu’elle aimait de s’éloigner.
À midi trente, au terme de ces deux semaines d’expérimentation, elle s’approcha de l’étagère de maturation. Elle choisit le flacon de cristal lourd, vierge de toute inscription, qui contenait son ultime essai. Après l’avoir filtré, elle le laissa reposer quelques instants dans le silence de l’atelier, puis, d’un geste sec, vaporisa le parfum dans l’air du laboratoire.
L’odeur s’éleva en une fraction de seconde, envahissant le volume de la pièce.
Éléonore inspira profondément, le cœur battant à tout rompre contre ses côtes. Pendant une seconde magique, une illusion sensorielle presque totale, Morgane fut là, debout devant elle. Elle crut revoir ses cheveux sombres, légèrement ébouriffés par le vent d’hiver, et ses grands yeux verts plonger dans les siens avec cette faculté troublante de mettre son âme à nu.
Puis l’illusion se fissura.
Le mélange était trop lisse, trop uniforme. Privé de la chaleur d’un corps, de l’humidité de la peau et des variations imperceptibles qui faisaient la singularité du sillage de Morgane, il demeurait suspendu dans l’air froid du laboratoire. La mélisse prenait une tournure artificielle ; la vanille devenait lourde, presque écœurante. Le parfum s’éloignait de son modèle à mesure qu’il se déployait, jusqu’à ne plus évoquer qu’une imitation sans vie.
Éléonore sentit quelque chose se rompre en elle.
Un sanglot étouffé lui échappa, une plainte animale qui lui déchira la gorge. Sa main droite, emportée par une rage de désespoir, balaya violemment la table de travail. Plusieurs éprouvettes, des béchers et le flacon de cristal basculèrent dans le vide avant de s’écraser sur le béton dans un tintement cristallin.
Elle s’effondra sur son tabouret haut, le visage enfoui dans ses mains nues, secouée de pleurs incontrôlables.
On ne pouvait pas enfermer un électron libre dans une bouteille de verre.
Le parfum sans la peau vivante, sans la chaleur réelle et sans le rythme cardiaque de la femme qui le portait n’était qu’une équation stérile, une formule mathématique sans âme. Éléonore venait de buter de plein fouet contre les limites de son propre art. Elle pouvait analyser une matière, en isoler les composants, en comprendre les interactions. Elle pouvait même s’approcher d’un souvenir. Mais elle ne pouvait pas recréer une présence, encore moins retenir une personne dans une composition.
La lourde porte du laboratoire coulissa doucement, laissant entrer un courant d’air frais venu de la rue Saint-Denis.
Clara apparut sur le seuil.
Elle ne portait ni sa veste d’architecte habituelle ni ses calques sous le bras, mais le lourd chandail de laine bordeaux qu’elle avait arboré pendant leur week-end dans la maison forestière. Elle s’immobilisa en découvrant le désordre au sol, les éclats de verre scintillant sous les néons et cette odeur artificielle, entêtante, presque agressive, de mélisse et de vanille qui saturait l’air de l’atelier.
Son regard fauve s’attarda sur Éléonore, recroquevillée sur son tabouret, les épaules secouées de sanglots.
Clara comprit sans qu’aucune parole soit nécessaire l’obsession dévorante dans laquelle sa compagne s’était enfermée depuis le départ de Morgane. Elle comprit aussi, peut-être pour la première fois, jusqu’où leur silence mutuel les avait conduites.
Elle s’approcha lentement, évitant les éclats de cristal qui jonchaient le béton ciré. Elle ne fit aucun reproche et ne manifesta aucune colère devant le laboratoire saccagé. Elle passa simplement derrière Éléonore, enroula ses bras autour de sa taille et posa sa joue chaude contre ses cheveux emmêlés, dont quelques mèches s’étaient échappées du chignon strict.
— Tu n’y arriveras pas, Élé, murmura-t-elle.
Sa voix était douce, mais pas résignée. Elle vibrait d’une tendresse qui brisa les dernières défenses de sa compagne.
— On ne peut pas figer ce qui est fait pour bouger et traverser les vies. Morgane est retournée à Paris. C’est sa réalité, et je sais que ça nous fait mal. Mais elle nous a laissé quelque chose de précieux, même si nous ne savons pas encore quoi en faire : une autre façon de nous regarder, de comprendre notre désir et notre liberté.
Clara marqua une pause, puis resserra doucement son étreinte.
— Et nous lui parlons encore. Pas aussi souvent qu’on le voudrait, peut-être, mais elle n’a pas coupé les ponts. Nos appels ne remplacent pas sa présence, je le sais. Ils ne suffisent pas à combler le vide. Mais ils comptent. Pour elle aussi, j’en suis sûre.
Éléonore se retourna brusquement dans ses bras, abandonnant sa posture de scientifique pour agripper le tissu de laine du chandail de Clara comme une naufragée s’accrochant à une bouée. Les larmes qu’elle avait retenues pendant ces semaines de deuil silencieux se déversèrent enfin, chaudes et amères, sur l’épaule de sa compagne.
— Elle me manque terriblement, Clara… souffla-t-elle entre deux sanglots, le corps tremblant sous le poids du chagrin. Une visioconférence ne me suffit pas. Tout ici, chaque flacon, chaque silence, me rappelle son absence. J’ai eu une peur bleue qu’on se soit perdues, toi et moi, dans le vide qu’elle a laissé derrière elle. J’ai eu peur que notre maison n’ait plus de sens sans sa lumière.
Clara la serra plus fort contre elle et l’embrassa tendrement sur la tempe, là où les veines battaient la mesure de sa détresse.
— On ne s’est pas perdues, mon amour. On s’est éloignées, oui. On a chacune essayé de survivre à notre manière, sans savoir comment revenir vers l’autre. Je me suis noyée dans mes plans parce que je ne supportais plus de rentrer à la maison ni même ici et de sentir son absence partout. Toi, tu as essayé de la retrouver dans tes flacons. Nous n’avons pas fait exprès de nous abandonner, mais nous nous sommes laissées seules avec notre chagrin.
Elle prit doucement le visage d’Éléonore entre ses mains et attendit qu’elle relève les yeux.
— Je ne veux plus qu’on fasse ça. Pas besoin de prétendre que tout va bien, ni de se forcer à retrouver tout de suite ce qu’on avait avant. Je veux seulement qu’on recommence à se parler. Même quand ce qu’on a à dire est laid, douloureux ou incomplet. C’est aussi ça, notre pacte.
Éléonore inspira par à-coups, essayant de calmer ses sanglots.
— Je ne sais pas comment faire, murmura-t-elle.
— Alors on va le découvrir ensemble. Un jour après l’autre.
Clara posa son front contre le sien.
— Je suis là, Élé. Pas pour remplacer Morgane. Pas pour te demander de l’oublier. Je suis là parce que je t’aime, et parce que je veux qu’on retrouve notre chemin l’une vers l’autre.
Éléonore ferma les yeux. Pour la première fois depuis le départ de Morgane, elle ne chercha pas à dissimuler sa douleur derrière une formule, une analyse ou un geste précis. Elle la laissa simplement exister, soutenue par les bras de Clara.
Elles restèrent enlacées au milieu du laboratoire, entourées de verre brisé et de senteurs artificielles. Peu à peu, les sanglots d’Éléonore s’espacèrent. Clara ne lui demanda pas de se calmer, ne lui promit pas que tout irait mieux dès le lendemain. Elle attendit, la joue contre ses cheveux, jusqu’à ce que le souffle de sa compagne retrouve un rythme moins heurté.
Puis elle recula légèrement pour la regarder.
— Viens. On va d’abord sortir d’ici. On nettoiera le sol ensemble, et ensuite, on rentrera à la maison.
Éléonore hocha lentement la tête. Ses yeux ambrés étaient rougis, ses joues encore humides. Elle jeta un dernier regard au flacon brisé, puis à la mouillette abandonnée près de la balance. Le parfum qu’elle avait voulu créer ne ressemblait pas à Morgane. Il ne la ramènerait pas. Il ne pouvait pas contenir ce qu’elles avaient vécu.
Pourtant, elle n’avait pas besoin de nier ce souvenir pour continuer à vivre.
Le sillage artificiel de mélisse et de vanille flottait encore dans l’atelier, mais il commençait à se dissiper. Pour la première fois depuis le départ de Morgane, Éléonore accepta de ne pas le retenir.
Le vide demeurait, douloureux et immense, au milieu de leur vie. Il ne disparaîtrait pas parce qu’elles s’étaient enfin prises dans les bras. Mais, dans cette étreinte renouvelée, leur couple venait de retrouver un point d’appui.
Ce n’était pas une guérison. C’était un commencement.
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Chapitre 13 · Les nouveaux horizons
Montréal, fin décembre. Après des semaines de deuil silencieux et de chambres désertées, Éléonore et Clara franchissent ensemble la porte de leur chambre — non plus pour fuir, mais pour se retrouver. La parfumeuse et l'architecte ont traversé l'ennui, les spectres du passé et le vertige d'un amour à trois. Ce soir-là, quelque chose a changé dans la lumière argentée de la lune sur la neige. Peuvent-elles vraiment se réinventer l'une pour l'autre, sans rien effacer de ce qu'elles ont vécu ?
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