Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Entre deux livres — Chapitre 4 · Le reflet des corps
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteurs
Entre deux livres
Chapitre 4 · Le reflet des corps
Chapitre 4 : Le reflet des corps
Dix-sept heures cinquante : les étudiants migrent petit à petit des allées de la bibliothèque aux terrasses de bar. Seuls quelques irréductibles resteront jusqu'à la fermeture. Pierre aurait pu en faire partie. S'il avait été très en retard dans son travail ... et s'il n'avait pas depuis quelques minutes bien mieux à faire. Être un forcené du travail, il l'a déjà fait. Le petit étudiant sérieux, s'investissant dans son cursus au-delà du raisonnable et bientôt récompensé d'un magnifique diplôme qui n'intéressera personne. Une réussite qui n'a d'égale que la pauvreté de sa vie sociale. Non, pas ce soir. Ce soir, il a un sentiment de renouveau. Un vent frais qui rebat les cartes. Quelque chose fulmine en lui.
Lui qui était presque au fond la veille au soir se voit présenter une opportunité dont il ne rêvait plus. Il est pris d'une irrémédiable envie de renverser la vapeur, de déjouer les pronostics, de s'extirper de sa propre médiocrité. Il voit naître en lui une personnalité plus affirmée, se rêve en conquérant, comptant bien saisir sa chance, attraper son destin et la jolie étudiante avec. L'adrénaline lui fait donner presque des bouffées délirantes. Il exulte intérieurement, plane loin au-dessus de sa condition, délire sur ses chances réelles. Sa jambe droite tremble d'excitation. Son cerveau jubile, trace un pont fantasmé entre le peu déjà accompli et la suite rêvée. Il se repasse sans les écouter les mots de leurs conversations. Pour lui la suite ne fait aucun doute. Fini la contemplation à excès, la répression des désirs. Pierre est mû par l'envie de se jeter dans l'action, traversé par la volonté de puissance, volonté de dire oui, de se poser affirmatif.
Il a en lui la force de son ascension. Camille ne lui résistera pas : elle l'a aimé professeur, elle le criera amant.
Malheureusement pour lui, le temps ne défile pas aussi vite que ses pensées mégalomaniaques. Peu importe ce qu'en disent les cadrans : le moment de leurs retrouvailles ne s'approche pas au rythme des secondes. Pierre scrute sa montre à la recherche d'un allié. Il ignore qu'à quelques rues de là, juchée sur ses bottes noires et progressant lentement entre les maisons, se trouve la véritable maîtresse de sa situation. Car c'est bien au rythme des pas de Camille que s'agrandit puis se réduit la distance qui les sépare. Malgré toutes les envolées mélodramatiques intérieures de notre personnage, il est impuissant à faire avancer quoi que ce soit. Pierre est puni par son orgueil, rongé par son instabilité. Son salut émotionnel, finalité de ses spasmes, ne dépend plus que du lent balancier d'une paire de jambes qui compte bien prendre son temps.
Si le jeune homme s'imagine déjà faire des cuisses de sa belle une prise qui ne lui échapperait plus, l'étudiante prend au contraire le temps de les mouvoir calmement, réfléchissant à la proposition de ce garçon qu'elle connaît à peine. Elle est, en apparence, d'un calme olympien. Elle ressent évidemment une petite excitation à l'idée de qu'il pourrait se passer, mais ne laisse pas à ce sentiment prendre le centième de la place qu'il occupe chez son pendant masculin.
C'est donc tout naturellement qu'elle rentre chez elle en vue de rassembler ses affaires. Elle traverse son petit salon, un verre d'eau à la main, en direction de la chambre. Serviette de piscine, petit détour par la salle de bain pour attraper un gel douche, puis retour devant l'armoire à vêtements. Vient maintenant le moment du maillot. Difficile choix devant tant d'inconnues. Camille prend quelques instants pour réfléchir. Sage, échancré, transparent, sportif, à bretelle, bustier, le choix est vaste et dépend évidemment du message qu'elle souhaite renvoyer. La règle du ‘'chacun sa ligne d'eau'' est claire, pourtant elle n'ignore pas que les yeux de Pierre viendront probablement à un moment ou un autre se poser sur elle. Le jeune homme lui a déjà paru déstabilisé lors de certains de leurs échanges, il n'est sûrement pas insensible. Camille fait défiler les propositions devant elle, dépliant les pièces, en redécouvrant certaines.
Certaines la font rire, d'autres lui rappellent des souvenirs nostalgiques. Elle en enfile un pour savoir s'il lui va toujours, se contemple dans la glace. Pas mal, mais lui allait quand même mieux quand avec quelques kilos de moins. Elle se projette dans chaque combinaison de couleur et de tissus, s'imagine déambuler avec dans les couloirs étriqués d'une piscine municipale, rejoindre Pierre qui l'attend torse nu ...
Après tout, elle aussi aura bien le droit de regarder un peu.
Les modèles passent entre ses mains, de gauche à droite puis de droite à gauche. Soudain elle s'arrête. Elle hésite entre deux, porte son index à ses lèvres, rigole nerveusement et attrape le maillot de gauche. Il plaira, ou pas, mais au moins il lui portera chance, comme il l'a toujours fait. La jeune femme se rend ensuite dans l'entrée à la recherche d'un sac pour enfourner le tout. Elle sent poindre en elle une pointe de fébrilité. Elle retourne dans la chambre, termine son verre d'eau, part s'en resservir un autre. Le sac est prêt. La voilà prête. En théorie. Avant de partir, elle se regarde une dernière fois dans le miroir de l'entrée. Demi-tour, direction la salle de bain. Elle passe un coup de crayon sur ses lèvres, se recoiffe rapidement. A nouveau dans l'entrée, elle s'apprête à prendre son sac lorsqu'elle est saisie d'un doute. Elle réfléchit quelques secondes, soulève le sac et le ramène dans la chambre pour le déballer.
Elle en extirpe le maillot de bain, en enfile un autre, s'observe dans le miroir, se rhabille et revient finalement à son premier choix.
Elle retourne dans la pièce de vie, y jette un ultime coup d'œil. Quelque chose lui déplaît. Elle se met à ranger. Remettre le verre dans l'évier, repositionner le tabouret, taper sur les coussins du canapé pour leur redonner une forme arrondie. Elle erre dans son appartement comme une lionne en cage. Le bruit de ses pas dans l'appartement trahit une nervosité grandissante. Ses allers et retours deviennent de plus en plus chaotiques, se déplaçant à chaque fois pour des choses de plus en plus insignifiantes. Pourquoi ce besoin soudain d'ordonner, comme si quelqu'un allait venir ? Son intention n'est sûrement pas de le ramener ici, pourtant elle fait tout comme. La sérénité de tout à l'heure a laissé place à beaucoup d'anxiété.
Elle repasse dans sa chambre, ouvre une troisième fois son tiroir, commence à enfiler un nouveau maillot. Ses mouvements son peu précis, elle doit s'y reprendre à trois fois pour détacher son soutien-gorge. Elle se regarde alors une fois de plus dans le miroir. Ses lèvres tremblent. Elle manque de faire tomber son verre d'eau en voulant le prendre. Quelques goutteux glissent le long de son menton. La jeune femme prend alors conscience de son besoin urgent de se calmer.
Dix-huit heures pile : Pierre s'agite sur sa chaise. Déjà une demi-heure qu'il l'attend le retour de sa belle. Il a hâte de la retrouver, mais contrairement aux conversations innocentes qu'ils ont pu partager jusque-là, son cerveau de célibataire endurci n'envisage pas une once de romantisme dans la suite des évènements. Son arrivée, la piscine, les vestiaires : tout cela est pris dans une gigantesque ellipse dans laquelle il la découvre en maillot pour mieux lui casser les pattes arrière l'instant d'après. Il est, comme on dit, en chien. La totalité de ses capacités intellectuelles semblant maintenant entretenir un étroit rapport avec les motivations de son entrejambe, son salut ne pouvait venir que d'un tout petit peu plus haut.
Faisant concurrence à la star du jour, un muscle parvient à se déployer contre vents et marées. Positionné sous des poumons qui ne cessent de haleter, il fait rentrer un air froid salvateur. Par quelques respirations ventrales, le diaphragme de Pierre parvient à insuffler un soupçon de lucidité dans l'esprit du jeune homme qui redescend petit à petit de son délire immature. Il se repasse encore une fois les dialogues, mais écoute cette fois-ci les paroles prononcées avec plus de profondeurs. Il s'attache aux mots et prend conscience de sa situation réelle. Rien n'est encore fait. C'est même très loin d'être le cas. Mais au-delà de sa relation avec Camille, il réalise à quel point il est encore instable émotionnellement. Il est maladroit comme un jeune homme qui a eu trop peu de conquêtes, s'enflamme devant une paire de collants et s'embrase comme une personne en manque. La descente est abrupte. Pierre chute de son piédestal. Il se voit misérable, pathétique.
Dix-huit heures dix : Camille inspire profondément. Elle se rend à nouveau dans son salon et vient s'asseoir sur le canapé. Elle s'allonge au fond du dossier, ferme les yeux quelques instants en tâchant de concentrer sur sa respiration. Elle laisse filer toutes les idées qui la traversent, cesse de penser à l'après et tente de se concentrer sur le moment présent. Le battement de son cœur se fait sentir sous sa poitrine. Sa médiation l'amène à revoir certaines images, repenser à certains dialogues. A mesure que la jeune femme parvient à se recentrer, elle sent poindre une sensation de chaleur remontant le long de ses cuisses. Détendant totalement ses jambes, elle laisse s'aventurer sa main, effleurant du bout de ses ongles chaque centimètre de son collant. Rapidement ses doigts se rapprochent de la source de chaleur qu'elle se hasarde timidement à toucher.
Le mouvement de ses articulations apporte immédiatement des premières satisfactions, si bien que Camille se laisse tenter et entame des caresses d'une plus grande intensité. Faisant le vide absolu dans sa tête qu'elle laisse tomber en arrière, l'étudiante donne libre cours à son imagination dans le déplacement de ses doigts. Lentement elle sent la chaleur et la sérénité monter en elle, comme un bonheur doux et protecteur, un cocon soyeux dans lequel elle plongerait, une bulle hors du temps qui la calmerait. Elle se laisse bercer dans cette oasis chaude et humide. Sa concentration diminue à mesure que les gouttes d'eau viennent rouler le long de son décolleté. Elle cesse petit à petit d'embêter sa boule de poil et s'évade quelques instants dans un repos bien mérité.
Dix-huit heures vingt : Camille ouvre les yeux. L'horloge de son salon lui confirme ce qu'elle savait déjà. Pas un bruit dans l'appartement. Même le ronronnement de sa jeune chatte, blottie entre ses jambes, s'est tu. Elle se lève, donne à manger à son félin et lui remet de l'eau dans sa gamelle avant de claquer la porte. Elle sera probablement un peu en retard, mais il valait mieux s'offrir cette parenthèse câline que d'arriver en furie. Elle remonte une à une les rues la séparant de la bibliothèque en faisant preuve d'une tranquillité à toute épreuve.
Dix-huit heures vingt-cinq : Pierre rassemble ses affaires et celles de Camille. Il a enfin commencé à retrouver un point d'équilibre. Fini les projections et autoflagellations à outrance. Il décide de se concentrer sur l'instant présent pour aborder le plus calmement possible la suite. Il se lève, descend aux toilettes, en profite pour se passer rapidement de l'eau sur le visage et commence à attendre à l'extérieur. Dix-huit heures trente : personne. Dix-huit heures quarante : toujours personne. Dix-huit heures quarante-cinq : une petite silhouette noire émerge du bout de la rue. Petit à petit l'image de la jeune femme se dessine avec plus de précisions et ses pas se font entendre, seulement concurrencés par les battements de cœurs du jeune homme. Deux minutes passent et là voilà arrivée à sa hauteur. Elle se fige au milieu de la rue, le regarde d'un air amusé, puis lui lance :
— Désolé de t'avoir fait attendre, j'arrivais pas à mettre la main sur mes affaires, dit-elle un peu gênée.
— Pas de problème. Je t'avoue j'ai bossé tranquillement, j'ai pas vu l'heure passer.
— Tant mieux alors, on y va ?
— C'est parti, répond-il avec un grand sourire.
— Pas de problème. Je t'avoue j'ai bossé tranquillement, j'ai pas vu l'heure passer.
— Tant mieux alors, on y va ?
— C'est parti, répond-il avec un grand sourire.
Rien n'est évidemment vrai dans ce dialogue où chacun tente de dissimuler le trouble qui l'a traversé. Pas après pas, mètre après mètre, la mise en scène débute. Les personnages sont en place. La situation propice, Pierre l'espère, arrive.
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