Belle-sœur, beau-frère — Chapitre 1
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La plume sait exactement quand se taire et quand lâcher du lest : tout se joue dans les silences, les apartés, les petits rires complices. Les dialogues sonnent juste, avec ce mélange de légèreté et d'aveux qui glissent sans qu'on les voie venir. On aime cette façon de laisser la tension s'installer en douceur, presque malgré les personnages, jusqu'à ce que quelque chose bascule sans prévenir.
Belle-sœur, beau-frère
Chapitre 1
– On est en ville. C'est limité à 50.
– Et je suis à combien ? Oh oui, zut. Non, ça passe pas. Ça passe vraiment pas. Comment tu ressens ça, toi ?
– Il y a à peine dix mois que t'es mariée avec Paul. Moi, ça fait quinze ans avec Émilie. Alors leur traditionnelle réunion de famille annuelle « sans pièces rapportées », j'ai eu le temps de m'y habituer.
– Je crois pas que j'y arriverai, moi ! Ça te nie d'une force un truc pareil.
– Ils n'y pensent même pas. Ça coule de source pour eux. Ils ont toujours connu ça. Ils ont toujours vu faire comme ça. Depuis tout gamins. C'est une tradition qu'il ne leur viendrait seulement pas à l'idée de remettre en question.
– Il va bien falloir. Il y aura explication avec Paul.
– J'ai pas de conseil à te donner, mais à ta place j'éviterais de soulever ce lièvre. Tu vas y laisser des plumes. La famille, pour eux, ça passe avant tout le reste.
– Et nous ? On n'en fait pas partie de la famille peut-être ?
– Ce n'est pas la même chose, du moins à leurs yeux.
– Oui, il y a eux. L'élite. Ceux qui ont eu la chance inouïe d'être nés Dorlandier. Et puis les autres. Nous. Le menu fretin.
– Ce n'est pas tout à fait ça.
– Non, mais presque. Et c'est insupportable.
– Tu l'aimes Paul ?
– Évidemment que je l'aime.
– Alors essaie de faire abstraction du reste.
– C'est facile à dire.
– Je sais, oui.
– Et ça dure combien de temps en général leur petite cérémonie-comédie ?
– C'est très variable. Et parfaitement imprévisible. En général trois ou quatre jours. Quelquefois une semaine. Il y a cinq ans, ils ont battu tous les records : dix-sept jours.
– Ben, ça promet ! On n'est pas près de les voir rappliquer. Et comme par hasard faut que ça tombe juste pour les vacances.
– Ils pouvaient pas prévoir. Leur cousin du Pérou, ils le prennent quand il arrive. Et le cousin du Pérou pour eux c'est…
– Le bon Dieu !. Ça, je m'en suis rendu compte. En attendant, t'as vu comment ils se sont dépêchés de nous expédier ? Tous les deux. Le frère et la sœur. On aurait dit que ça leur faisait plaisir de se débarrasser de nous « Partez ! Mais si, partez ! Nous attendez pas ! C'est payé. Ça a coûté assez cher. Alors partez ! On vous rejoindra là-bas » En tout cas je sais pas toi, mais moi, tant qu'à être en vacances j'ai bien l'intention d'en profiter à fond.
– Et la plage à nos pieds. Il y aura pas loin à aller.
– Parce que tu comptes t'installer là ? Juste en dessous ?
– Pas toi ?
– Pas trop, non. Ça doit être noir de monde la journée. Et puis moi, les marques de maillot. Non, il y a une plage naturiste pas loin. J'ai vérifié sur Internet. Mais si t'es pas fan, je peux y aller toute seule.
– Oh non, non. Si tu préfères là-bas, on ira là-bas.
– Je te l'aurais dit. Le portable d'Émilie est éteint.
– Celui de Paul aussi. Ça a au moins le mérite d'être clair. Mais ça m'agace, tu peux pas savoir ce que ça m'agace.
Elle a consciencieusement citronné ses huîtres, une à une, avalé une gorgée de Riesling.
– Ça va me gâcher ma soirée. Ça me la gâche. Ils m'aiment pas, hein ? Sa famille, je veux dire. Ils peuvent pas me voir ?
– C'est pas parce que…
– Non, non, mais en dehors de cette sacro-sainte réunion. Le reste du temps. Ils m'ont dans le nez. Tu vois, tu réponds pas. De toute façon même que tu me dirais le contraire, je te croirais pas. Parce que je sais ce qu'ils pensent de moi. Sa mère à Paul, derrière mon dos, elle ne m'appelle que « la petite dinde » et elle proclame haut et fort à qui veut bien l'entendre que j'ai ensorcelé son fils. Que c'était franchement pas bien difficile vu que ce pauvre garçon on lui fait gober tout ce qu'on veut. Et que de toute façon une gamine de vingt ans, quand elle jette son dévolu sur un homme de quarante, elle est sûre de toucher le jackpot. Mais que je fasse bien attention, paraît-il. Parce qu'elle ne me laissera pas mettre la main sur la fortune des Dorlandier. S'ils savaient ce que j'en ai à battre de leurs millions !. J'ai un boulot. Je gagne bien ma vie. Et j'ai pas la folie des grandeurs. Alors ! Non, ce qu'il y a surtout, c'est qu'elle était persuadée que Paul était définitivement à elle, qu'à quarante-cinq ans il ne se marierait plus. Elle s'y est assez employée. Et elle le lui a assez répété : « Si ça avait dû se faire, il y a longtemps que ça se serait fait. » Seulement je suis passée par là. Et ça, c'est quelque chose qu'elle ne me pardonnera jamais.
– Si !
– On a intérêt à en profiter à fond avant qu'ils arrivent. Parce que une fois qu'ils vont être là… J'imagine la tête de Paul si je lui proposais un truc pareil. Il me prendrait pour une folle, oui ! Tout nu ? Sur une plage ? Mon Dieu ! Quelle horreur ! Non, mais ça va pas ! Et je suppose que de ton côté, Émilie…
– C'est pas pour rien qu'ils sont frère et sœur. La seule fois où j'ai réussi à l'entraîner sur une plage mixte – elle ne s'y est d'ailleurs pas complètement déshabillée – j'ai eu la gueule pendant un mois : je ne pouvais l'avoir emmenée là que pour me rincer l'œil.
– Et quand bien même ! Faut reconnaître qu'on est tombés dans une drôle de famille, hein ! Et ça me fait peur. Je dois bien avouer que ça me fait peur. Je tiens beaucoup à Paul, mais si je dois en permanence me priver de tout ce que j'aime et de tout ce qui est important pour moi. Oh, mais on verra bien. J'ai pas du tout l'intention de me prendre la tête avec ça maintenant.
– À Notre-Dame de La Châtaigneraie.
– C'est ça, oui !
– Tous les ans ils vont tous en chœur à Notre-Dame de La Châtaigneraie. Depuis la mort de Léon, l'ancêtre, il y a plus de quatre-vingts ans, ils n'y ont pas dérogé une seule fois.
– Grand bien leur fasse ! Et tu sais quoi ? Eh bien plus ça va et plus je me dis qu'on est nettement mieux ici.
– Ça, ça se discute même pas.
– En tout cas comment ça se passe, nous, ici, on peut pas dire que ça les tracasse vraiment. Ils s'en foutent, oui ! Pas une seule fois il m'a demandé ce qu'on faisait, si ça allait. Rien. À part me parler de leur truc. Dont j'ai strictement rien à battre. Bon, mais qu'est-ce qu'on fait ? On retourne au resto ? C'est moi qui te l'offre ce soir.
– Pas spécialement, non.
– On peut se promener un peu alors. Ça nous fera digérer. Et puis il fait tellement doux ce soir.
On a lentement arpenté la jetée. Longé des terrasses bondées. Croisé des promeneurs. Des couples par dizaines. Un groupe de très jeunes ados nous a dépassés en courant, s'est retourné sur nous.
– Oh, les amoureux ! Oh, les amoureux !
– Faut croire qu'on a l'air d'être faits pour aller ensemble.
Elle a ri, m'a jeté un coup d'œil en coin.
– T'aurais été avec Émilie que, si ça tombe, ça leur serait même pas venu à l'idée. Faut dire que quand on vous voit comme ça tous les deux, c'est vraiment le jour et la nuit. Le prends pas mal, mais on se demande vraiment ce que vous faites ensemble. Elle, elle est coincée, pleine de préjugés. D'une banalité ! Tu passes un quart d'heure avec et tu peux être sûre que tu vas avoir droit à tous les lieux communs du moment. Tu t'ennuies pas ? jamais ? Remarque, je suis pas forcément la mieux placée pour parler. Parce que je suppose que Paul et moi on doit vraiment apparaître aussi comme un couple bizarre à tout un tas de gens. Mes copines me l'envoient pas dire. Ma sœur non plus. Et même moi, des fois, je me demande ce que je fais avec. Tu la connais, toi, la vraie raison pour laquelle t'es avec Émilie ? Moi non avec Paul. Enfin si ! J'ai cru à un moment, mais non ! J'ai cru que c'était parce qu'il était beaucoup plus vieux que moi et que j'avais besoin de me sentir protégée. En sécurité. Mais c'est un peu facile comme explication. Et puis ça colle pas du tout avec lui. Il est tellement inquiet et angoissé – en permanence – que tu te demandes comment il pourrait rassurer qui que ce soit. Non, je tiens à lui, oui, ça c'est sûr. Je tiens à lui et j'arrive pas à savoir pourquoi. Mais c'est peut-être pas forcément la peine de chercher. Je tiens à lui – pas qu'un peu ! – et pourtant il y a des moments où je le supporte pas. Où je me dis que je vais le quitter. Et rien que d'y penser tu peux pas savoir comment je me sens soulagée. Je suis compliquée, hein ! On est compliqués, nous, les humains.
– Sans plus. Pourquoi ?
– Parce que ça fait une heure qu'on est là et c'est tout juste si t'en as lu deux pages. Elle avait raison finalement, Émilie : tu penses qu'à te rincer l'œil.
– Hein ? Mais non, non, pas du tout !
– Tu parles ! Tu crois que je te vois pas ? T'es vraiment pas discret en plus ! Oh, mais fais pas cette tête-là ! Qu'est-ce que j'en ai à foutre, moi ? Et puis t'as bien raison : t'as des yeux, c'est pour s'en servir. Surtout qu'il y en a des vraiment pas mal des filles autour.
– Qui ça ?
– Zélia. Je suis sûre qu'elle lève pas une rame de terre et que tu te tapes tout le boulot. Elle est feignante comme une couleuvre. Mais te laisse pas faire, hein ! Mets-la aux fourneaux ! Colle-lui l'aspirateur entre les mains ! Qu'elle s'apprenne un peu ! C'est le meilleur service que tu puisses lui rendre. Bon, mais à part ça, toi, tu fais quoi ?
– Je lis. Et je mets de l'ordre dans mes notes. Si je veux pouvoir enfin terminer mon bouquin.
– Tu sors quand même ? Tu restes pas enfermé ? Tu vas sur la plage ? Ce serait dommage de pas le faire. Avec un appartement qui y a directement accès. Elle y est fourrée toute la journée, elle, je parie.
– Je sais pas. Je passe pas mon temps à la surveiller. Et vous ? Ça se passe comment ?
– Bien. Comme d'habitude. Il y a aucune espèce de raison que ça se passe mal.
– Vous arrivez quand ?
– D'ici trois ou quatre jours. Je sais pas au juste. Je te dirai.
‒ À bientôt alors ! Profitez-en bien !
‒ Oui. Toi aussi.
J'ai raccroché.
‒ C'était Émilie.
‒ Oui, ben ça, j'avais compris.
– Tu dors pas ?
– J'y arrive pas. Avec cette chaleur !
– Moi non plus. C'est de la folie, ce soir. Encore pire que les autres jours.
Elle s'est laissée tomber à côté de moi sur le divan, y a replié les jambes.
– On s'en fout de toute façon. On est en Vacances. On n'a qu'à discuter. Jusqu'à ce que ça nous tombe. Surtout que je voudrais te demander un truc. Ça fait un moment que j'y pense, mais j'ai pas encore trop osé parce que c'est quand même très personnel. D'un autre côté à part toi je vois vraiment pas à qui je pourrais en parler.
– Eh bien, vas-y ! Foin de tous ces préambules. Je t'écoute.
– Jusqu'à quand ça peut un homme ?
– Hou la ! Longtemps ! De moins en moins souvent au fil des années, mais longtemps ! À quatre-vingts ans t'en as certains il faut pas leur en promettre.
– C'est bien ce que je pensais. Bon, mais t'as le même âge que Paul, toi. À quelque chose près. Tous les combien tu peux ?
– Tous les jours. Ou peu s'en faut. Ce qui ne veut pas dire que ça se fasse tous les jours. Parce qu'avec le temps, Émilie est devenue beaucoup moins demandeuse.
– Oui, ben Paul il est loin du compte là, lui.
– C'est-à-dire ?
– C'est-à-dire qu'il y a eu un peu au début, mais qu'après…
– Il y a pourtant pas bien longtemps que vous êtes ensemble. Ça devrait le stimuler.
– Oui, oh, tu parles !… Non, il y aura trois mois après-demain qu'il s'est rien passé.
– Ah, quand même !
– C'est pas qu'il essaie pas. Il essaie bien. Mais ça débouche pas sur grand-chose. Sur rien du tout le plus souvent.
– Il faut qu'il consulte. Il a consulté ?
– Si tu veux le mettre en colère… Il se met pas souvent en colère. Mais alors ça, c'est un sujet…
– Dans ce cas il y a vraiment pas grand-chose à faire.
– C'est gai pour moi, avoue ! Tu me conseillerais quoi, toi ?
– Ben…
– Ben ! Comme tu dis, oui… Ben, il y en a pas des milliers des solutions. Parce que ça va sûrement pas aller en s'arrangeant avec le temps. Alors ou je reste avec lui ou je vais faire ma vie ailleurs. Avec quelqu'un d'autre. Bon, mais je suis très au clair là-dessus. J'ai pas du tout envie de le quitter. Pour toutes sortes de raisons. Donc, faut que je fasse avec. Sauf qu'à 25 ans – à peine, je les aurai qu'en novembre – j'ai des besoins, moi ! Et pas qu'un peu ! Et que si je les assouvis pas… Il y a toute seule, oui, évidemment… Je te choque pas au moins ?
– Bien sûr que non !
– Sauf que toute seule… Ça dépanne, oui ! Et ça peut être très agréable. Mais ça fait pas tout. Ça remplace pas un homme qui te désire comme un fou et qui crève d'envie d'avoir son plaisir avec toi. Plus jamais ça ? C'est au-dessus de mes forces. Je me connais, je pourrai pas. Alors il va se passer quoi ? Je vais craquer. Un jour ou l'autre je vais forcément craquer Avec tous les risques que ça comporte. Parce que tu les connais aussi bien que moi. Ils sont pas du tout du genre à passer là-dessus dans cette famille. Ce qui est quand même un comble si on y réfléchit bien. Parce que voilà des gens qui ne sont pas en mesure de te donner ton dû, mais qui n'accepteraient pour rien au monde que tu ailles le chercher ailleurs. Moi je sais pas, mais il me semble qu'un type, quand il est aussi insuffisant que l'est Paul, quand il est incapable d'assurer un minimum, la moindre des choses ce serait qu'il fasse profil bas et qu'il ferme les yeux sur ce que sa femme fait à l'extérieur. Surtout si elle reste discrète. Si elle ne s'affiche pas. Ce qui serait bien évidemment mon cas. Mais non ! Ils veulent rien savoir.
– Tu lui en as parlé ?
– C'est un bien grand mot. Disons que j'ai tenté d'effleurer le sujet. Avec le résultat que tu peux imaginer. Il me reste plus qu'à faire la nonne Aussi longtemps que je pourrai. Jusqu'au jour où…
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Commentaires ()
Voici un joli texte qui laisse présager de bien beaux développements.
Ils ne vont en effet pas en rester là. Mais qui sait comment les choses peuvent tourner?